Égalités / Culture

Frances MacDonald, artiste précurseuse de l'Art Nouveau évincée par ses pairs

Temps de lecture : 9 min

Pillée par Klimt, éclipsée par Mackintosh, oblitérée par son mari... L'artiste écossaise, qui a pourtant contribué à l'instauration du Glasgow Style, n'a jamais obtenu la reconnaissance professionnelle qu'elle méritait.

Frances MacDonald (rangée du milieu à gauche) avec son entourage et sa sœur Margaret (à l'arrière). | Photographie The Immortals via Wikimedia Commons
Frances MacDonald (rangée du milieu à gauche) avec son entourage et sa sœur Margaret (à l'arrière). | Photographie The Immortals via Wikimedia Commons

Une des artistes les plus originales de sa génération, Frances a connu la gloire et fait l'admiration de Klimt, qui s'en est largement inspiré. Banqueroute et guerre l'ont poussée dans l'ombre, avant qu'un geste fou de son mari la prive de postérité.

La plus célèbre des artistes inconnues

Le Baiser, peut-être le tableau le plus connu au monde avec le Portrait de Mona Lisa, aurait-il pu exister sans Frances MacDonald (1873-1921)? Sans le changement de style impulsé par sa découverte des œuvres de Frances et des Quatre de Glasgow, Gustav Klimt aurait-il été amené à peindre ses portraits d'Adèle Bloch-Bauer (la vente de l'un d'entre eux a rapporté en 2017 150 millions de dollars à sa propriétaire, Oprah Winfrey) ou les Serpents d'eau II (acquis en 2013 par le milliardaire russe Rybolovlev pour 183 millions de dollars)?

De nombreux touristes se pressent chaque année à Glasgow pour admirer les œuvres de Charles Rennie Mackintosh, beau-frère et collègue de Frances, dont la School of Art en proie aux flammes a ému le monde entier. Les aficionados de l'Écossais assurent que, dans cette célèbre photo, la vraie star n'est pas la princesse Diana mais la Argyle chair (1897). Son mobilier, ses objets décoratifs s'envolent aux enchères (Brad Pitt en serait un avide collectionneur, avouant s'être inspiré de ce maître du Modernisme pour dessiner l'infortunée collection de mobilier qui a signé le début et la fin, on l'espère, de sa carrière de designer).

«Le Baiser», peut-être le tableau le plus connu au monde avec le «Portrait de Mona Lisa», aurait-il pu exister sans Frances MacDonald?

Le nom de Frances MacDonald McNair, inversement, n'affole pas autant les foules quand une de ses œuvres est réintroduite sur le marché; il n'en subsiste que de très rares, ce qui rend leur étude difficile. Et peu d'historiens ou critiques se sont, finalement, attelés à retracer le parcours de Frances (ou tenter d'identifier quels travaux de sa main ont été à tort attribués à ses célèbres mari et beau-frère), qui conserve, comme son art unique et avant-gardiste, son mystère.

Glasgow, joyau de la Couronne

Il est possible, si vous ne l'avez jamais visitée, que la seule chose qui vous vienne à l'esprit à l'évocation de Glasgow soit sa propension à nourrir l'industrie de la musique de talents variés (Simple Minds, Chvrches, Franz Ferdinand, Belle & Sebastian, Snow Patrol, Travis, Texas, Mogwai…). Mais à la fin du XIXe siècle, quand Frances entre en scène, il s'agit de la deuxième ville la plus importante de l'Empire britannique, place forte de l'import-export et de l'industrie textile. C'est un centre de construction navale réputé; l'ingénierie s'y développe rapidement, à un niveau d'excellence.

Entre 1870 et 1914, Glasgow est l'une des villes les plus riches et modernes d'Europe. L'une des plus peuplées, aussi: les belles demeures du West End des membres de la Middle Class –née de la révolution industrielle– contrastent nettement avec les taudis de l'East End de la ville, dans lesquels s'entassent les moins fortunés. Dans la dernière partie du siècle, la situation s'améliore grâce à la généralisation des transports publics, le réseau de gaz, l'éclairage public, l'ouverture de bibliothèques, musées, galeries, la création de nombreux parcs.

«Nouvelles Femmes», filles de la Décadence

C'est à cette même période que la famille de Frances MacDonald quitte l'Angleterre pour s'installer à Glasgow. Les MacDonalds sont aisés (le père est ingénieur), vivent dans le West End et semblent plutôt modernes; ils ont scolarisé Frances, comme sa sœur aînée Margaret (1864-1933), à la très progressiste Orme Girls School. Les deux sœurs ont ensuite rejoint l'École d'art de Glasgow. En 1891, la Glasgow School of Art (GSoA, dont est diplômée l'artiste vivante la plus chère au monde, Jenny Saville) jouit déjà d'une réputation prestigieuse.

Dotée de généreux moyens, elle accueille artistes et designers des deux sexes sous la direction de Francis (Fra) Newberry. Il encourage les élèves, en cette fin d'époque victorienne, à explorer divers biais d'expression artistique en toute liberté, loin du strict modèle académique alors encore en vigueur. L'approche progressiste soutiendra l'épanouissement du Glasgow Style, l'un des courants forts de l'Art Nouveau en Europe.

C'est dans le magazine The Studio que les sœurs ont pu admirer le travail
d'Aubrey Beardsley. | J'ai baisé ta bouche, 1893, illustration commandée par
Oscar Wilde, pour sa pièce de théâtre Salomé via Wikimedia Commons

Si l'on crédite régulièrement le Bauhaus pour avoir encouragé ses membres féminins à étudier ou à y enseigner librement, l'histoire oublie souvent que la GSoA avait, plusieurs décennies auparavant, pavé cette même route. Dans un même élan, la Glasgow Society of Lady Artists a été fondée 1882 par un groupe de jeunes diplômées de la GSoA, premier club féminin créé dans le pays. Le contexte est favorable au développement personnel, artistique et professionnel deux sœurs MacDonald. Frances et son aînée s'initient à la peinture, au dessin, à l'aquarelle, au travail du métal, à la broderie et au design textile.

S'identifiant au mouvement féministe de la New Woman –dont les membres étaient montrées du doigt, considérées comme les «filles de la Décadence»– qui encourage les femmes à être éduquées, indépendantes et à participer à des activités considérées comme «masculines» (sport, conduite), elles inaugurent au début des années 1890 le Macdonald Sisters Studio dans la bien-nommée Hope Street, à Glasgow.

Le gang des «Macabres»

C'est Fra Newberry qui leur présente leurs futurs époux, enrôlés en cours du soir à la GSoA. Charles Rennie Mackintosh, futur chantre du design et de l'architecture moderne, et James Herbert McNair se sont eux-mêmes rencontrés dans le cabinet d'architecture où tous deux apprennent le métier. Frances épouse McNair en 1899, Margaret Charles Rennie Mackintosh l'année suivante; mais le début de leur collaboration remonte à 1895. La production des Glasgow Four, surnom qu'ils gagneront bientôt, n'est au départ pas très appréciée. Margaret et Frances sont admiratives du travail d'Aubrey Beardsley, dont le style fait scandale. Les silhouettes décharnées et sinueuses de A Pond (une mare) imaginées par Frances en 1894 sont un hommage évident au jeune illustrateur. Le style des deux sœurs et de leur entourage ne cherche pas à séduire le bourgeois victorien; la critique locale les affublent du surnom de Spook school, «l'école du macabre».

Quant au style de leurs architectes et designers de maris, il offre un saisissant contraste avec les façades richement ornées ou les intérieurs chargés de l'époque. Mais le monde entier semble avoir les yeux tournés vers Glasgow: en 1888, l'International Exhibition of Science, Art and Industry, inaugurée par le Prince de Galles, avait attiré près de 5,8 millions de visiteurs.

Le style des deux sœurs et de leur entourage ne cherche pas à séduire le bourgeois victorien; la critique locale les surnomme Spook school, «l'école du macabre».

Par le biais des très populaires revues The Yellow Book et The Studio, l'art des Glasgow Four se propage de New York à Vienne. Leur style inédit empreint de symbolisme et de japonisme, qui mêle les formes organiques et géométriques, rencontre un franc succès. Les invitations de participations à des événements et expositions affluent. Celle de Josef Hoffmann, fondateur de la Sécession viennoise en 1897 avec Gustav Klimt ou Koloman Moser, est révélatrice: il propose à Mackintosh ainsi qu'à Monsieur MacDonald de venir exposer à Vienne.

Bien que les deux sœurs signent souvent leurs œuvres de leurs noms, il semble impensable pour certains, aussi avant-gardistes qu'ils puissent être, que ces dernières soient nées de l'imagination d'une femme.

La valse de Vienne

Klimt et ses acolytes connaissent bien le travail des Quatre, qu'ils admirent et dont ils n'hésitent pas à s'inspirer. Les affiches réalisées par les Glaswegians, notamment celles de Frances pour le Royal Glasgow Institute of the Fine Arts en 1895, précèdent de quelques années celles de Moser, Roller et Klimt. En 2016, le MoMA de New York les exposera pour la première fois côte à côte, soulignant l'avant-gardisme des designers.

Seuls Margaret MacDonald et Mackintosh se rendront à Vienne. Ils continuent à collaborer avec les McNair, mais ceux-ci sont partis s'installer à Liverpool, où McNair enseigne. Frances accouche d'un fils en 1900. Ils reçoivent moins d'attention ou de commandes que les deux autres membres du quatuor, mais n'en sont pas moins appréciés et exposent à Dresde, Turin, ou Vienne. Klimt clame haut et fort son admiration pour les sœurs MacDonald, et plus particulièrement pour l'art singulier de Frances.

Dans les œuvres de Margaret et de Frances, les silhouettes d'hommes ne dépassent jamais celles de femmes: elles sont d'envergure égale, reflet de leurs mariages respectifs. C'est rare, tout comme le choix des sujets explorés, plus particulièrement par la cadette: le mariage, la renonciation, les sacrifices, les dilemmes de la femme, les travers de la maternité (L'homme fabrique les perles de vie, mais c'est à la femme de les tisser). Les femmes dépeintes par les deux sœurs sont fortes car elles font face à leurs doutes; de celles de Gustav Klimt émanent d'une force ancrée dans la confiance en soi. Ses nus sont chargés d'érotisme, ceux de Frances ne le sont pas.

Réalisé par Frances MacDonald en 1895, ce poster inspirera les maîtres de la Sécession viennoise. | Posters du catalogue MoMa de New York

Klimt, alors apprécié pour ses fresques monumentales et très classiques, se sent arrivé à une période charnière. Celui «qui comprenait les femmes» (le «Frauenversteher») traverse un petit passage à vide, et il cherche son souffle dans le vent de renouveau qui agite la scène artistique internationale en ce tout début de siècle, loin de l'art officiel auquel il s'est longtemps consacré. Il le trouve dans le symbolisme français, mais également dans le style les sœurs écossaises, auquel il emprunte la profusion stratégique de motifs décoratifs (yeux égyptiens, œil de paon, formes géométriques, fleurs stylisées) qui rythment leurs œuvres et se déchiffrent comme autant de révélations masquées. Pour certains critiques, la Frise Beethoven du palais de la Sécession à Vienne (1901) en serait un exemple évocateur; dans l'exécution comme dans les thèmes explorés par Klimt, il semble y avoir un avant et un après Frances MacDonald.

Suite et fin?

Les deux couples présentent chacun en 1901 à Turin, à l'occasion de la première exposition internationale d'art décoratif moderne, deux pièces meublées et décorées. Les McNair y dévoilent un salon d'écriture pour femme. Leur travail est apprécié, mais la poussière d'étoiles retombe bientôt. L'école dans laquelle James Herbert McNair enseigne ferme, et le couple retourne à Glasgow en 1907. Fra Newberry l'accueille à bras ouverts: elle propose son propre cours à la GSoA de tissage et broderie.

La famille de McNair perd sa fortune et le couple subsiste grâce au salaire de Frances, installé dans un appartement dont elle a hérité. Alcoolique, dépressif et ne trouvant ni emploi ni commission (son style, démodé, ne séduit plus), il part tenter sa chance, seul, au Canada. La famille MacDonald aurait financé le voyage, tentant de protéger Frances de son influence jugée néfaste. Il revient rapidement. À travers les œuvres de Frances, on devine son désarroi: sa Sleeping princess est en réalité une femme épuisée, écrasée par sa progéniture et le poids des responsabilités.

La Première Guerre mondiale éclate et mettra un terme aux carrières des jadis flamboyants Quatre. Mackintosh, soupçonné d'espionnage (sa correspondance avec Hoffmann laisse entendre que leur collaboration aurait pu continuer et que, sans la guerre, le couple aurait pu envisager de s'installer à Vienne), s'installe en France et se consacre à l'aquarelle. Il meurt, ruiné, en 1928 et Margaret lui survit jusqu'en 1933. Frances les a devancés: elle meurt en 1921 à l'âge de 47 ans. La cause officiellement avancée est celle de l'hémorragie cérébrale; d'autres sources affirment qu'elle a mis fin à ses jours, telle la nymphe brodeuse Arachné qu'elle avait peinte peu avant. McNair ne s'en remet pas et détruit toutes leurs œuvres. Il devient garagiste. Leur fils Sylvan quitte l'Écosse pour l'Afrique. Héritier des MacDonalds, il lèguera leurs œuvres à l'université de Glasgow.

La femme qui se tenait derrière le soleil: le titre de cette aquarelle peinte vers 1914 –après la gloire, dans le creux de la vague– résume le destin de Frances MacDonald McNair.

À ce jour, seul deux ouvrages ont exploré sa vie, tous deux écrits par des femmes. Une exposition, Doves and Dreams, a été consacrée en 2006 à la carrière du couple MacDonald-McNair. Récemment, plusieurs enchères ont mis en lumière de rares œuvres discrètes de la mystérieuse Frances, comme le fameux poster ou une délicate illustration de 1903, emportée pour 125.000 livres sterling. Peut-être un pas vers la renaissance attendue par Frances, telle la nymphe transformée par les Dieux, après sa mort, en araignée, tissant sa toile pour la postérité?

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