Société / Culture

Artemisia Gentileschi, #MeToo chez les Médicis

Temps de lecture : 5 min

​Aussi douée qu'opportuniste, la peintre a créé l'exception. Au XVIIe siècle, interdits, tabou du viol, scandale et illettrisme ne l'ont pas empêchée de devenir une star internationale.​

Judith décapitant Holopherne ou Artemisia Gentileschi décapitant son violeur vers 1620, devenu symbole de protestation à la suite de la nomination du juge Kavanaugh à la Cour suprême en 2018. | Uffizi via Wikimedia Commons
Judith décapitant Holopherne ou Artemisia Gentileschi décapitant son violeur vers 1620, devenu symbole de protestation à la suite de la nomination du juge Kavanaugh à la Cour suprême en 2018. | Uffizi via Wikimedia Commons

Certaines images sont plus puissantes que n'importe quel commentaire: en 2018, quand le Sénat américain confirme la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême en dépit des accusations de viol dont il est la cible, un tableau vieux de quatre siècles devient symbole de protestation sur les réseaux sociaux. Dans cette scène, l'artiste Artemisia Gentileschi prête ses traits à une Judith déterminée, qui plonge avec assurance et sans baisser le regard une épée dans la gorge de son violeur, Holopherne.

En avril 2021, le musée Getty de Los Angeles annonçait l'acquisition d'un tableau de l'artiste italienne pour une somme demeurée secrète. Lucrèce avait été précédemment acheté par un galeriste pour le prix record de 4,8 millions d'euros. Il aura fallu quelques siècles pour que soient rendues à Artemisia les œuvres et l'admiration qui lui sont dues. Pourtant adulée par de puissants mécènes tout au long de sa carrière, ses contemporains semblent l'avoir écartée de l'histoire de l'art pour la reléguer au rôle de petite main au service de son père, le peintre Orazio Gentileschi.

Il est possible que sa vie scandaleuse comme ses œuvres osées lui aient valu autant que son genre d'être marginalisée. Que de subversion dans ses sujets! Ses personnages féminins refusent d'être sages et soumis comme on les représente à l'époque; leur physique est réaliste plutôt qu'idéalisé (Artemisia, ne pouvant avoir accès à des modèles nus, étudie son propre corps et utilise son visage).

Comme la mythique Lucrèce qu'elle a choisi de peindre, Artemisia a subi un viol. Mais, contrairement à son sujet, elle ne s'est pas suicidée: elle s'est rebellée. Comme Lucrèce, qui se fit promettre vengeance (élément déclencheur de la naissance de la République romaine), Artemisia a décidé que l'acte ne serait pas passé sous silence, et qu'elle-même ne serait pas oubliée de l'histoire.

Viol, procès et scandale: de l'obscurité à la lumière

Orpheline de mère, la jeune fille est l'aînée de la fratrie. Tous les enfants aident leur père dans son atelier, préparant toiles et mélanges, brossant les fonds... Orazio Gentileschi est un peintre apprécié, spécialisé dans les sujets religieux. La reine Marie de Médicis lui commandera des œuvres pour son palais du Luxembourg à Paris, et Van Dyck peindra son portrait. Ami du grand Caravage, il le suit à Rome. Le chantre du clair-obscur est un habitué de l'atelier et de la maison des Gentileschi. Artemisia est fascinée par les jeux d'ombre et de lumière des œuvres de ce dernier, ainsi que par les scènes ou lieux qu'il peint et qui lui sont défendus, et s'en inspire.

Son père lui confie les détails qu'il ne maîtrise pas aussi bien qu'elle. Artemisia n'est pas éduquée (elle apprendra bien plus tard à lire et écrire), les écoles d'art lui sont interdites. Le collègue et ami d'Orazio, Agostino Tassi, deviendra son précepteur privé. Artiste à la mode, sa réputation de fauteur de troubles est fondée. Il tente de séduire l'adolescente, qui se refuse à lui, et la viole. Pour l'amadouer, il lui promet le mariage. Artemisia le croit et consent à une relation qui va durer quelques mois. Un vol de tableau présumé, ajouté au déshonneur, précipite la situation: Orazio dépose une plainte (pour «défloration avec promesse non tenue») dans l'espoir de le forcer à épouser sa fille.

Bien qu'elle se soit parfois représentée en martyre ou en pénitente, Artemisia a mis un point d'honneur à n'être ni l'une ni l'autre. Artemisia Gentileschi, Autoportrait en martyre (1613). | Laurom via Wikimedia Commons

Les archives de Rome conservent les minutes du procès (traduites en français à la fin des années 1980 et commentées par Roland Barthes, qui trouvait aux œuvres d'Artemisia «tous les traits figuratifs d'un roman» et une véritable «énergie littéraire»). Il dure neuf mois et le scandale est retentissant. Car Artemisia ne passe rien sous silence: comme dans ses œuvres peintes, l'acte est raconté de façon crue et précise, les chairs meurtries évoquées sans ambages.

La victime, plus que son bourreau, est sur la sellette: elle doit subir la torture des Sybilles, cordelettes enserrant ses doigts pour tester la véracité de ses propos. Elle jette ses mains en l'air, interpelle en pleine cour Agostino Tassi: «Voici la bague que tu me donnes, et voilà tes promesses!» Tassi avoue être déjà marié. Condamné à l'exil, il y échappera grâce à ses influents protecteurs. Orazio se précipite pour marier sa fille de 18 ans au frère de son notaire. La relation durera dix ans. Peintre mineur, Stiattesi jouera les agents pour sa femme.

Rendre à Artemisia ce qui appartient à César

Ils emménagent à Florence, où Artemisia découvre la liberté et l'indépendance. Le procès, qui l'a exposée dans la pire des lumières, n'aura fait que réveiller son ambition: toute publicité est bonne à prendre. Elle peint sans arrêt, enceinte ou à peine accouchée (cinq enfants naissent en autant d'années).

Les Médicis la remarquent et lui passent commande. Elle profite de sa gloire naissante et de son nouveau statut pour fréquenter des cercles intellectuels et se lie d'amitié avec l'astronome Galilée. Il affirme que la Terre est ronde et que son amie possède un talent inégalé: âgée de 23 ans, elle est la première femme à entrer à l'académie du dessin de Florence (Accademia delle Arti del Disegno), plus ancienne d'Europe.

Artemisia a le sens des affaires et celui de la formule: pour flatter ses clients comme pour justifier ses tarifs élevés, elle déclare que «l'esprit de César se cache dans l'âme des femmes». Celles qu'elle peint sont fières, courageuses et empreintes, diront plus tard les critiques, d'une «force virile». Elles sont aussi voluptueuses et sensuelles, et les scènes d'un réalisme cru: Artemisia peint comme elle vit, librement.

Première femme entrée à l'académie de dessin de Florence, Artemisia Gentileschi fascine ses pairs. Pierre Dumonstier, La main droite d'Artemisia Gentileschi (1625). | Andrew Dalby via Wikimedia Commons

Si j'avais été un homme...

En 2011, la découverte d'une correspondance intime lève le voile sur sa relation passionnelle avec un membre de la noblesse florentine, Francesco Maria Maringhi. Artemisia (dont l'orthographe imparfaite ne la gêne en rien) y parle d'affaires, mais aussi d'amour, sans détours. Taquine, elle lui demande de ne pas se masturber devant son autoportrait. Son mari approuve cette relation fructueuse, écrivant même au riche amant à la place d'Artemisia, «accaparée par cardinaux et princes» venus passer commande.

Artemisia, obsédée par son art et par la gloire, ne laisse passer aucune opportunité. D'autres amants que Maringhi (dont un ambassadeur espagnol et un musicien anglais) lui ouvriront diverses portes. Elle fréquente une communauté d'artistes flamands, français, italiens... Elle peindra pour le roi Philippe IV d'Espagne, le roi d'Angleterre Charles Ier, qui peine à la faire venir à Londres. En 1622, le peintre français Simon Vouet serait parvenu à la faire nommer à la prestigieuse Académie de Saint-Luc, in pectore (en secret). «Si j'avais été un homme, avait-elle l'habitude de répéter, ça ne se serait certainement pas passé de cette façon!»

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