Société

«Je comprends qu'il y a quelqu'un, je prends le plus grand couteau»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 4] Trouver un homme dans l'appartement qu'il habite avec sa petite amie, lui sauter dessus, plaider le crime passionnel. Charles Sievers a réalisé le scénario qu'il avait écrit six ans avant.

Le 13, rue Rameau, où Charles Sievers a tué François Inizan, dans la nuit du 4 au 5 janvier 2017. | Diane Frances
Le 13, rue Rameau, où Charles Sievers a tué François Inizan, dans la nuit du 4 au 5 janvier 2017. | Diane Frances

Cet article est le quatrième et dernier épisode de notre série En plein cœur, consacrée à l'affaire du meurtre de François Inizan.

Pour (re)lire les trois précédents, c'est par ici:

> Épisode 1: «Quand ils se sont mis ensemble, pour moi, c'était une catastrophe»

> Épisode 2: «C'est un crime passionnel, ça se défend très bien au tribunal»

> Épisode 3: «Je préférerais un amour un peu moins excessif mais un quotidien plus serein»

Noélie, une amie de François Inizan, peine à parler. Le décorum froid de la cour d'assises, avec ces regards graves braqués sur elle, accentuent son angoisse. Au milieu de sanglots, elle résume: «François était au cœur d'une histoire dont il ne se doutait pas.»

L'avant-dernier jour du procès, les amis de François se succèdent à la barre. Chacun emploie les termes «sincère», «très attachant», et «super». Ce ne sont pas des mots en l'air, ils le prouvent.

Valentin raconte avoir rencontré François dans une «station biologique perdue», la station biologique de Roscoff où ils étaient tous deux étudiants, près des marées du nord de la Bretagne. Pas de proches, pas de famille, «rien à faire». Ils deviennent très copains.

La voix de Valentin est assurée: «C'était une super amitié. Je pense que je ne retrouverai jamais une amitié comme ça dans ma vie. Je me le souhaite mais...» Il n'y croit pas trop, cela se sent. Le jeune homme a une expression pour définir son ami François: «Il arriverait à convaincre un scientifique de l'existence de Dieu tellement c'était un ange.»

«Le seul qui avait une oreille»

Après avoir entendu les proches de son fils, Pascal Inizan, le père de François, reconnaîtra d'un ton à la hauteur de l'immense gâchis: «Ces témoignages me rendent fier de mon fils. En tant que parent, on ne sait jamais, entre les qualités que l'on veut voir chez son enfant, ou ce qu'ils veulent nous donner à voir... François était intègre. À l'identique aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur.»

Béatrice, la mère de François, raconte comment elle est tombée deux fois en admiration devant son fils: la première lorsqu'il était bébé –François était un poupon blond aux yeux bleus, son mari et elle sont bruns. Elle l'avait trouvé beau. Puis, vers ses 9 ou 10 ans, en découvrant l'enfant qu'il devenait. Il était prévenant. Dès qu'elle avait besoin de quelque chose, il allait le lui chercher.

François était le troisième d'une fratrie de cinq enfants. Il était «le trait d'union» de la famille, il mettait de la légèreté dans la vie, «jamais un mot de travers, jamais un mot dur. C'est le seul qui avait une oreille. Il écoutait. Il était drôle». Elle se souvient des moments où ils se retrouvaient à faire la vaisselle tous les deux, de ces éclats de rire qu'il provoquait. Son père précise que François est né un Mardi gras, que c'est peut-être pour ça.

«C'est rare de rencontrer des étudiants de ce calibre.»
La directrice de thèse de François Inizan

Béatrice Inizan ajoute: «J'ai senti qu'il était intelligent. Je l'ai vu très vite.» Petit, il s'endort sur ses livres, les histoires du Père Castor d'abord, puis celles de la Grèce antique. Il est curieux de musique, des langues. Son père Pascal indique: «Nous sommes bretons et bretonnants.» François est scolarisé dans le système Diwan, l'école français-breton.

Malgré la présence de deux collèges publics dans sa commune, Landerneau, il va au collège Penn ar Bed, à dix-sept kilomètres. Mention très bien au brevet. Par la suite, il refuse d'intégrer une classe préparatoire. «Il n'aimait pas être en concurrence avec les autres, explique son père. C'était une conviction personnelle, de progresser pour lui-même.» François aime chercher. Il se spécialise en biologie et modélisation. Il est passionné par ses études.

«François essayait de modéliser la cellule d'une certaine protéine, et c'est compliqué: l'échelle est très très petite, mais elle a une application énorme», tente de vulgariser son ami Valentin à la cour. Il développe: «Si on comprend comment une molécule fonctionne au plus proche, on peut imaginer plein de choses, notamment comment faire passer des médicaments.» Une nouvelle branche dans la recherche de la cancérologie.

Les travaux de François seront poursuivis par d'autres étudiants pour une publication posthume. À sa mort, l'École normale supérieure envoie le diplôme de François Inizan à sa famille. En le recevant, son père Pascal a eu cette drôle de sensation d'usurper le diplôme de son fils. Il a bien senti que son enfant était «d'une autre pointure» que la sienne. Sa directrice de thèse admet, à la barre: «C'est rare de rencontrer des étudiants de ce calibre.»

«Crève, charogne»

François Inizan a été inhumé le 18 janvier 2017. Quatorze longs jours se sont écoulés entre sa mort brutale et son enterrement. Son frère Pol se souvient que cela l'a frappé, toutes ces journées à attendre. La famille Inizan ne put entamer aucune démarche –la clôture des comptes, l'achat de la sépulture, tous ces actes administratifs qui occupent l'espritsans acte de décès.

Béatrice, la mère de François, relate, du chagrin plein la voix: «Il faut aller faire les courses parce qu'il faut vivre, il faut acheter de nouvelles chaussures à la plus jeune qui a besoin de chaussures et votre fils n'est pas enterré...» Elle a multiplié les allers-retours à l'institut médico-légal de Paris. La première fois, elle a trouvé qu'il avait un air reposé, ça l'a rassurée. «J'ai même trouvé qu'il souriait mais je crois que j'ai voulu le voir sourire parce que je l'ai vu le lendemain et il ne souriait pas tant que ça», confie-t-elle.

Elle parle de ces deux années à prendre des anxiolytiques pour trouver le sommeil: «J'avais compris qu'il était mort à 00h30 et il me fallait passer ce cap.» Elle dit qu'avant, face à ce genre d'histoires, elle était dans l'empathie, mais que l'empathie disparaît là où «la douleur, elle, est chevillée au corps et au cœur».

«Cette phrase était d'une telle sauvagerie que je l'ai occultée.»
Paolina B. dans un procès-verbal

Depuis les faits, Paolina fait des cauchemars à répétition; elle voit Charles s'évader, ou la violer. Elle ne supporte plus la vue de couteaux. Elle a le sentiment que tout le monde est contre elle. Sa mère Dulce s'emportera elle-même, face à la cour: «Je voudrais savoir pourquoi tout tourne autour de ma fille!» Paolina B. dit ne pas comprendre les griefs à propos des textos envoyés dans le même temps aux deux hommes, leur intimant de la rejoindre, ni ça ni le reste. Elle dit ne pas avoir su gérer la rupture, qu'elle voulait être sûre que la relation avec François soit bien entamée.

La psychologue reconnaît que Paolina a beaucoup de mal à «s'interroger sur elle-même», qu'il lui est trop difficile de se mettre à la place de l'autre car elle est trop «centrée sur sa propre difficulté». Une amie de Charles Sievers la regarde par-dessus son épaule en déposant à la barre: «J'ai du mal à comprendre qu'elle ait pu se porter partie civile à ce procès.»

Paolina assure avoir entendu Charles Sievers dire «Crève, charogne» à François au moment où il agonisait. Elle s'en est souvenu quinze jours après, comme un flash –ou pendant la reconstitution, ce n'est pas clair. Son médecin psychiatre lui a dit que ça s'appelait une assimilation, qui se produit à la suite d'un événement traumatique. Dans un procès-verbal, elle explique: «Cette phrase était d'une telle sauvagerie que je l'ai occultée, parce que Charles était quelqu'un en qui j'avais confiance.»

Charles dément. Il s'est beaucoup demandé s'il avait pu dire ça, mais il est sûr de ne n'avoir rien prononcé de tel. Il se souvient juste avoir formulé les mots: «Je vais passer ma vie en prison, je m'en fous» en posant la lame sur l'îlot de la cuisine avant de quitter l'appartement. Rien d'autre. Pas même la phrase «C'est un crime passionnel, ça se défend très bien au tribunal». En tout cas, pas ce soir-là.

«J'ai mal, j'ai mal»

Les enquêteurs ont retrouvé dans l'ordinateur de Charles Sievers ses textes écrits entre 2008 et 2016. Des essais philosophiques, politiques ou sociaux, ou encore des nouvelles de fiction érotique. En 2011, Charles Sievers a écrit un récit prophétique, où un homme sortant de prison retourne chez lui et tombe nez à nez avec un autre, l'amant de sa femme:

«Je suis là, devant la porte à attendre qu'un mec m'ouvre et me dise “désolé tu n'habites plus ici!”, j'ai envie de partir mais je veux voir son visage pour mourir moins con, moins cocu. [...] Il veut dire quelque chose mais je ne lui en laisse pas le temps. Je lui saute dessus et l'étrangle de toutes mes forces. [...] Il paraît que le crime passionnel se plaide bien.»

Pourtant, loin de François l'idée de devenir l'amant de Paolina. Cela n'aurait pas été lui. Peu avant les faits, il lui avait envoyé: «Je ne suis pas là pour remplacer ton copain du jour au lendemain.»

Un enquêteur a étudié les images des caméras de vidéosurveillance de la gare RER d'Arcueil, où Charles Sievers s'est rendu dans les dernières heures du 4 janvier 2017, après avoir quitté la maison de sa tante Anne pour regagner son appartement au 13, rue Rameau.

Le policier a «l'habitude d'étudier les comportements des gens avant le passage à l'acte». De son point de vue, il est inconcevable que «quand on se prépare à commettre quelque chose d'aussi dur on ne présente pas des signes». Charles Sievers présente des signes d'impatience –le RER tarde à entrer en gare– et de froid, puisque nous sommes début janvier.

«Je veux croire qu'il n'y a personne, qu'au fond ce soit le fruit de cette paranoïa.»
Charles Sievers à la cour d'assises de Paris

À la fin d'une longue journée d'audience, vers 20 heures, Charles Sievers se lève dans le box des accusés. Il répète ce qu'il a déjà dû répéter des dizaines de fois, alors au début le débit est rapide: quand il entre dans l'appartement, tout est noir. Il perçoit un filet de lumière sous la porte du salon. Il pose son sac, s'avance dans la pièce. Il s'attend à voir le sourire de Paolina, mais il la voit nue; elle sort de la chambre comme ça, nue. Il croit l'entendre s'exclamer: «Ne rentre pas!»

Face à la cour d'assises de Paris, Charles Sievers souffle pour reprendre ses esprits. Sa gorge se serre: «Je ne sais pas ce qui se passe mais il y a une espèce de... J'ai mal.»

À l'experte psychiatre, Charles citera Le Rouge et le Noir, de Stendhal: «L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins souffert.»

Les larmes coulent à présent sur ses joues, puis dans son cou. Il poursuit: «Je comprends qu'il y a quelqu'un d'autre, je vois le couteau, je prends le plus grand couteau. Il n'y a pas de volonté formulée dans mon esprit.» Il pousse Paolina qui s'est mise sur son chemin, elle tombe sur le divan. Il la regarde un instant, puis se dirige vers la chambre. «J'ai une peur viscérale primitive de ne pas vouloir savoir ce qu'il y a là. Je veux croire qu'il n'y a personne, qu'au fond ce soit le fruit de cette paranoïa.»

Le visage de Charles Sievers s'empourpre, bouffi par les pleurs: «J'ai mal, j'ai mal.» Il dit: «D'un coup y a plus rien qui me permet de me raccrocher au fait que je suis parano. J'ai identifié cet homme comme la source de cette douleur. Je lui ai sauté dessus. Il a levé les bras.»

Le président s'adresse à lui d'une voix calme: «Pourquoi il lève les bras? Pour se défendre. Et vous allez planter ce couteau. Très profondément.»

«Ce n'est pas un drame»

L'autopsie a montré une plaie thoracique, près du mamelon, touchant les ventricules gauche et droit, l'aorte, le poumon. Le coup de couteau à l'origine du décès, note le rapport du médecin légiste, a fracturé deux côtes et touché la colonne vertébrale. Une plaie unique.

Durant l'instruction, Paolina dira avoir vu sept coups de couteau, un chiffre «approximatif» livré selon elle sous la pression de l'avocat de l'accusé et du policier, car c'est l'impression que la bagarre lui donnait. Mais peut-on parler de bagarre quand la seule plaie de défense est une entaille «au premier espace inter-digital de la main droite» de la victime?

Soudain, Charles Sievers s'effondre. Seule sa main le retient, agrippée à la structure de bois et de plexiglas devant lui. Il regarde la famille Inizan: «Je vais payer, je vous jure, je vais passer ma vie en prison.» Son autre main est portée à sa bouche, cachant la moitié d'un visage défiguré par le remords. «Je suis tellement désolé. Je vous ai fait du mal.»

Il cherche un mouchoir à côté de lui, sur le banc des accusés, en vain. Alors le frère de François se lève pour lui en tendre un. Un policier l'arrête.

À la barre, un expert psychologue qui a rencontré Charles Sievers en détention «le temps de voir ce qu'il avait dans le ventre» expliquera: «Le crime passionnel n'existe pas. Autrefois on parlait de crimes d'amour, mais en réalité ce ne sont jamais que des crimes d'amour-propre.»

Pol, le frère aîné de François, tiendra quant à lui à préciser: «Ce n'est pas un drame. C'est un meurtre.»

Le vendredi 11 octobre, Charles Sievers a été condamné par les jurés de la cour d'assises de Paris à dix-huit ans de réclusion criminelle pour le meurtre de François Inizan.

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