Société

«C'est un crime passionnel, ça se défend très bien au tribunal»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 2] 00h20, dans la nuit du 4 au 5 janvier 2017. Charles glisse la clé de son appartement dans la serrure. À l'intérieur, sa petite amie Paolina et un autre homme, nus sur le lit.

Au 13, rue Rameau, dans le IIe arrondissement de Paris, où François Inizan a été tué. | M.B.
Au 13, rue Rameau, dans le IIe arrondissement de Paris, où François Inizan a été tué. | M.B.

Le décès de François Inizan est prononcé par le médecin du SAMU à 1h12 du matin, dans la nuit du 4 au 5 janvier 2017. Le procureur est déjà là quand l'enquêtrice Sylvie Tomasi, du premier district de la police judiciaire, arrive sur place.

Un couteau de cuisine ensanglanté, long de 33 centimètres, est posé sur l'îlot central de la cuisine, à côté d'un filet de clémentines et d'un sac de sport. À l'intérieur, une bague de fiançailles ornée d'un diamant dans son écrin.

Puisque Charles Sievers est avocat, la perquisition ne peut se faire sans la présence du bâtonnier de Paris. Il faut attendre.

«Il me dit de m'asseoir»

Les coups de fil en pleine nuit tirent du sommeil et souvent de l'existence. Quand Éric Sievers décroche son téléphone à deux heures du matin, il entend la voix de son vieil ami Olivier B. à l'autre bout du fil. «Il ne savait pas comment me dire ce qu'il avait à me dire», se remémore Éric d'une voix désolée.

Il croit d'abord à un drame en voiture. Puis à nouveau, comme trente ans auparavant, ces deux nouvelles, une terrible et une bonne: «J'ai tout de suite su que ce n'était pas Charles qui avait pris un coup de couteau.» Il se rappelle la dernière phrase d'Olivier: «Ton fils va avoir besoin de toi», et cette sensation du monde qui s'effondre. Anne-Sophie, la petite sœur de Charles, admettra: «Jamais je n'aurais pensé que ça n'arrivait pas qu'aux autres.»

À Arcueil, où Charles Sievers comptait dormir cette nuit-là, sa tante Anne est sous la douche. Elle n'entend pas son téléphone sonner. Elle sort de la salle de bains, écoute le message sur répondeur, puis monte précipitamment à l'étage. Anne pense à une erreur, son frère Éric doit se tromper, c'est impossible. Elle ouvre la porte de la chambre: «Le lit n'était pas défait. Il n'y avait plus le sac.»

Pascal Inizan, le père de François, est médecin hospitalier en Bretagne. Il aperçoit le lieutenant de la gendarmerie de Landerneau venir à sa rencontre. «Il me dit de m'asseoir», retrace-t-il. Il comprend tout de suite.

Dans sa formation, le père de François a suivi un stage d'urgentiste. Il sait pourquoi on demande aux gens de s'asseoir: les nouvelles terribles peuvent provoquer un malaise. De la manière dont le lieutenant se présente, parce que lui-même l'avait déjà fait, Pascal Inizan dit: «J'ai su qu'il était mort.»

Il ne songe pas à son fils François, il est «loin d'imaginer» que ce soit lui. François a 22 ans, il est doctorant à l'École normale supérieure à Paris. Pascal pense à son fils aîné Pol, officier de marine.

Il propose aux gendarmes un café, «plus pour moi que pour eux», convient-il. Mais François est mort d'un coup de couteau dans la poitrine, et il se souvient de cette information qui parvient jusqu'à lui sans qu'il ne puisse réagir: «J'étais sidéré.» Il indiquera que cet état, cette impression «de vivre dans un scaphandre», a perduré tout au long des mois qui ont suivi.

«Je crois que le deuil, c'est quelque chose qu'on vit seul.»
Pol, frère aîné de François Inizan

Pascal Inizan téléphone à son fils aîné Pol. Il lui demande de s'asseoir. Pol est chez lui, en permission. Son père lui explique que son frère François est mort, que sa mère Béatrice n'est pas encore au courant, qu'il ne sait pas pourquoi on l'a tué, simplement qu'il a été poignardé. Il raccroche.

«Un sentiment de solitude m'a parcouru», décrit Pol à la barre, avant de ponctuer, la tête légèrement baissée: «Je crois que le deuil, c'est quelque chose qu'on vit seul.»

Béatrice Inizan, la mère de Pol et François, voit son mari Pascal arriver, la mine grave. Pascal lui demande de s'asseoir. «Pol?», l'interroge-t-elle. À l'annonce de la mort de François, elle ne peut s'empêcher de répéter: «Le plus doux, le plus doux!» Béatrice ne sait pas ce qui s'est passé; elle pense à un attentat.

«Charlie, je t'en supplie»

La commandante de police Sylvie Tomasi a ce souvenir de Charles Sievers debout face à sa cellule, les mains entravées par les menottes et le regard fixé sur ses chaussures, qui souffle: «On m'a même laissé mes vêtements ensanglantés.»

Après son interpellation, Charles Sievers a immédiatement été transporté aux urgences médico-judiciaires. Un médecin est chargé de constater si l'état mental du mis en cause est «compatible» avec une garde à vue dans les locaux de la police. Après son examen, le professionnel a inscrit dans son rapport les termes «angoisse massive», «charge émotionnelle élevée» et «pensées suicidaires».

La garde à vue est suspendue à six heures du matin. Charles Sievers est transféré à l'I3P, comme on dit dans le jargon, l'infirmerie psychiatrique de la Préfecture de police de Paris.

Au même moment, les voisins du 13, rue Rameau sont auditionnés. Ils disent avoir perçu, vers 00h20, des bruits de meubles que l'on déplace, la voix de Paolina B. crier «Charlie, je t'en supplie».

Deux sœurs vivant en colocation au-dessous de l'appartement s'étaient alors assises dans leur lit, avaient allumé la lumière de la chambre et tendu l'oreille. Elles avaient entendu «Mais tu es fou, tu es fou!», des pas précipités descendre les escaliers et la porte de l'entrée de l'immeuble claquer.

Là, la sonnette de leur appartement avait retenti. En ouvrant la porte, elles avaient découvert Paolina entièrement nue, réclamant: «Pitié, pitié, appelez la police!»

«J'essayais de lui parler, mais je voyais bien qu'il était décédé.»
Un voisin de Charles et Paolina

L'une des voisines a le souvenir net de Paolina lui attrapant le bras, répétant sans cesse: «Il faut de l'aide!» Elles avaient alerté le SAMU et la police. Au bout du fil, on leur enjoignait d'aller voir si la personne était vivante ou morte. Elles sont montées, pas très assurées, avec d'autres voisins; les pompiers leur donnaient des instructions par téléphone en même temps.

François Inizan était tombé entre les lits jumeaux, nu, une plaie béante sur le torse, près du cœur. Il y avait du sang partout. Un voisin dira à la barre: «Il avait les yeux ouverts. J'essayais de lui parler, mais je voyais bien qu'il était décédé.» Quand Paolina apprend la nouvelle, raconte une voisine, «son comportement a changé d'un coup. Elle est devenue calme».

«Elle ne dormait jamais nue»

Paolina B. est emmenée par les policiers pour être entendue. Un rapport de la chambre d'instruction note: «Évoquant son intention de se séparer de Charles Sievers, elle indique que ce dernier, qui est selon elle au courant de sa liaison, supportait mal la relation envisagée.»

Elle avance que le soir du 4 janvier 2017, Charles semblait «avoir pris acte de la situation» en lui «indiquant» son refus de partager sa compagne avec un autre. C'était fini entre eux.

Vers 00h20, précise Paolina à la barre, «on venait [avec François] d'avoir une relation intime, c'était la seconde où on avait arrêté.» Elle entend le bruit de la clé dans la serrure. Seul Charles dispose d'un autre jeu. Elle bondit du lit: «Mon objectif, c'est qu'il ne rentre pas dans l'appartement, dans la chambre.»

La pièce est dans la pénombre, seule la lumière du salon s'y glisse par une porte entrouverte. Charles entre. «Quand il me voit, son air… Ce n'est pas de la colère, expose Paolina. Il a un air bizarre. Un regard calme, sans haine.»

L'enquêtrice Tomasi complète: «Dans la discussion, monsieur Sievers me dit qu'il la voit nue, et de la voir nue, ça déclenche quelque chose parce que, dit-il, “elle ne dormait jamais nue”.»

«Quand il me voit, son air… Ce n'est pas de la colère. Il a un air bizarre. Un regard calme, sans haine.»
Paolina

Selon Paolina, il n'y a pas eu de pause, de répit. Elle n'a pas eu le temps de voir quoi que ce soit arriver, de prévenir, «Attention, il a un couteau!», car elle n'a jamais vu le couteau. C'est ce qui la perturbe le plus, encore aujourd'hui, de ne pas avoir vu le couteau. «Ce n'est que lorsque je l'ai vu sortir du thorax de François… Ce n'est que là que j'ai vu qu'il y avait eu une mise à mort», glisse-t-elle.

François s'est assis au bord du lit, penché vers l'avant. Paolina a entendu «un râle que je n'avais jamais entendu avant». Elle est tétanisée. Elle supplie Charles de ne pas lui faire de mal, Charles lui répond qu'il ne pourrait jamais lui faire de mal. Alors elle le rattrape par la manche et lui lance: «Qu'est-ce que tu as fait?»

«Et là, il me regarde droit dans les yeux et me répond, avec naturel, comme pour m'expliquer de façon très pédagogique: “C'est un crime passionnel, ça se défend très bien au tribunal.”»

«Pourquoi lui et pas elle?»

Le 5 janvier 2017, en fin d'après-midi, un représentant du bâtonnier de l'ordre des avocats pénètre dans l'appartement du 13, rue Rameau pour la perquisition des enquêteurs.

Le lendemain matin, à 9h45, la garde à vue de Charles Sievers peut reprendre. La commandante de police Sylvie Tomasi se tient devant l'homme aux habits encore ensanglantés.

Quelques instants plus tôt, elle a croisé l'avocat du mis en cause, Me Geny-Santoni, dans la cour de la police judiciaire et lui a demandé de ne pas dire à son client de garder le silence: «Laissez-nous faire notre travail, laissez-le parler.»

«Je l'aime. Je n'aurais pas voulu lui faire de mal.»
Charles

Dans le bureau de l'enquêtrice, la discussion est fluide. Sylvie Tomasi prend des notes tandis que Charles Sievers parle: «Ma vie ne sera plus jamais la même. Toute ma vie j'aurais le poids de cette vie sur mes épaules.» Le procès-verbal consigne, à la ligne suivante: «Hurlements de douleur. Charles Sievers s'effondre.»

L'enquêtrice le regarde. «Pourquoi lui et pas elle?», s'enquiert-elle. Charles répète: «Je l'aime. Je n'aurais pas voulu lui faire de mal.»

Au troisième étage de l'immeuble rue Rameau, aux côtés du représentant du bâtonnier, le magistrat du parquet de Paris et la police technique et scientifique font les constatations et prélèvements d'usage.

Ils saisissent un téléphone portable, une boîte de quatorze préservatifs posée sur la table de chevet et un pantalon avec le portefeuille de François Inizan. Les ordinateurs portables sont emportés, les clés de l'appartement placées sous scellés, chaque recoin photographié.

Sur un meuble blanc, posé à côté d'une orchidée, se trouve un cadre photo avec une carte postale de chats. À y regarder de plus près, la carte postale n'est pas à l'intérieur; elle a été placée devant le cadre, de façon à cacher la véritable photo. Quand ils soulèvent la carte, les policiers découvrent un cliché de Charles et Paolina. Un portrait de couple comme il en existe tant.

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