Société

«Je ne me suis plus contrôlé, je lui ai tapé dessus»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 4] Jean-Marc Reiser persiste et signe: s'il a bien tué Sophie Le Tan, ce n'était pas prémédité. Une défense étrillée par le caractère inquiétant de son parcours de vie, ainsi que son attitude sournoise et suffisante.

Laurent Tran van Mang, cousin de Sophie Le Tan, Thi Huong etTri Le Tan, ses parents, se serrent dans les bras après l'annonce du verdict dans le procès de Jean-Marc Reiser, à la cour d'assises du Bas-Rhin, à Strasbourg, le 5 juillet 2022. | Patrick Hertzog / AFP
Laurent Tran van Mang, cousin de Sophie Le Tan, Thi Huong etTri Le Tan, ses parents, se serrent dans les bras après l'annonce du verdict dans le procès de Jean-Marc Reiser, à la cour d'assises du Bas-Rhin, à Strasbourg, le 5 juillet 2022. | Patrick Hertzog / AFP

Les aveux de Jean-Marc Reiser face à la juge d'instruction, le 19 janvier 2021, sont à la fois remarquables et conventionnels. Remarquables par leur survenue près de deux ans et demi après les faits, mais conventionnels par leur contenu. Dans ces déclarations, il y a l'alcool et les médicaments, d'abord, comme un indice grossier sur son mal-être ambiant à l'époque. Puis l'état second, les coups partis trop forts, la mort, si soudaine.

Tri Le Tan, le père de Sophie, s'avance à la barre et se met à parler. Au micro, l'interprète souffle: «L'assassin avait prévu à l'avance ce qu'il allait faire. Ce n'est pas quelqu'un de responsable dans ce procès.»

Depuis le début, Jean-Marc Reiser jure que rien n'a été prémédité –son annonce sur Leboncoin, le fait que Sophie Le Tan soit la seule à visiter son appartement et sa disparition. «J'ai jamais voulu ça monsieur le président», affirme-t-il en essuyant ses larmes. Autrement dit, il souhaite que l'assassinat soit requalifié en «coups ayant entraîné la mort sans intention de la donner». Tri Le Tan marque une pause. «C'est minable et terrible. Une horreur.»

«Il semble consacrer beaucoup d'énergie à contenir ses émotions»

Jean-Marc Reiser peut parler de beaucoup de choses, pendant des heures. De la forêt, d'archéologie byzantine ou de son cursus universitaire: «Des choses qui ne nous intéressent pas», résume Carole Rabolini, psychologue clinicienne. «C'est lui qui décide. Au point A, si nous voulons aller au point B et qu'il ne le veut pas, monsieur Reiser vous emmène au point C», précise-t-elle. Avant d'analyser: «Il cherche à engourdir la pensée de son interlocuteur.» À la fin de leur entretien, il lui a serré la main avec insistance et un sourire.

À l'enquêtrice de personnalité Lisa Lentz, Jean-Marc Reiser a fait du pied sous la table. Trois entretiens de trois heures n'ont permis que d'effleurer son passé. «Vos questions sont indiscrètes», répète-t-il à l'enquêtrice. Il a fallu les lui poser plusieurs fois pour qu'il daigne y répondre à demi-mot. «Il y a eu des violences verbales, peut-être aussi des baffes», dit-il à propos de son père. D'une manière générale, Jean-Marc Reiser a du mal à compter les coups. À propos de sa compagne Anne, par exemple, il affirme: «Je lui ai donné une ou deux fois des gifles», s'empressant d'ajouter qu'elle aussi le frappait.

La sœur de Jean-Marc Reiser, de cinq ans sa cadette, se souvient, elle, des ambulanciers entrant dans la maison et de Jean-Marc hospitalisé en psychiatrie à Brumath (Bas-Rhin), puis placé pendant six mois au Château d'Angleterre, un foyer pour jeunes à Bischheim. Il avait alors 14 ans. Il est question d'une hache cachée sous le lit, de cris, d'un électrophone jeté au visage du père et de Jean-Marc s'échappant dans la forêt, avant d'être rattrapé. Face aux enquêteurs, la mère de Jean-Marc Reiser se souvient de son passage au Château d'Angleterre: «C'était pour apprendre la politesse.»

Elle ne parle pas de son mari alcoolique, de sa violence à lui, ni du fait qu'ivre mort «il rampait au sol», comme le décrit la sœur de Jean-Marc. Elle dit simplement: «Mon mari buvait un litre de vin rouge par jour», puis «ça a commencé quand il était marin. Et même avant ça.»

Interrogée sur les bagarres dans sa famille, elle secoue la tête: «Non, non, mon mari ne m'a jamais frappée. Il est mort d'un cancer.» La sœur de Jean-Marc ne se souvient pas avoir vu son frère «autant pleurer» qu'au moment du décès de leur père. «En tous cas, Jean-Marc Reiser semble consacrer beaucoup d'énergie à contenir les émotions qui l'agitent», conclut l'enquêtrice de personnalité.

Chez les Le Tan, «une atmosphère de mort et de douleur»

Face à la juge d'instruction, le 19 janvier 2021, Jean-Marc Reiser admet que Sophie Le Tan lui avait «tapé dans l'œil». Il affirme l'avoir déjà rencontrée à l'université, mais qu'il avait complètement oublié cette histoire d'annonce sur Leboncoin et de rendez-vous. Ce n'est qu'en la croisant par hasard en bas de chez lui le vendredi 7 septembre 2018 que la mémoire lui serait revenue. Il assure qu'ils sont montés ensemble à l'appartement. Les voisins qui disent le contraire «se servent des médias pour exister».

Il explique que pendant la visite, il a voulu prendre la main de Sophie et l'embrasser. Qu'elle l'a repoussé et insulté. Que là, il a «perdu les pédales» et l'a giflée. «Je ne me suis plus contrôlé. Je lui ai tapé dessus à coups de poing dans le visage, à coups de pieds. J'étais dans un état de fureur... un état second. Je ne me contrôlais plus, comme ça m'est déjà arrivé dans le passé», indique-t-il face à la juge d'instruction, avant de se mettre à pleurer.

Jean-Marc Reiser dit avoir vu du sang couler de son nez et de sa bouche. Le pouls ne répondait plus. Il est resté là, prostré pendant une heure ou deux. Il a d'abord pensé au tapis. Trop petit pour y rouler un corps. Il a pensé à sa valise à roulettes rangée à la cave. Trop petite également. C'est là que lui est venue l'idée du démembrement. Il l'a découpée.

«L'horreur de la famille, quand elle l'a appris, est inimaginable, raconte Tri Le Tan, le père de Sophie. C'est comme un petit feu qui brûle tous les jours et ne s'arrête pas.» Depuis le jour de la disparition de Sophie Le Tan, Laurent Tran Van Mang, son cousin, a régulièrement rendu visite à sa famille. «J'ai pu voir leur destruction. Dans la maison, chacun est de son côté. Le frère et la sœur dans leurs chambres, les parents chacun de leur côté. Une atmosphère de mort et de douleur. Ça ne pourra pas être la même famille qu'avant.»

Les effets personnels de Sophie Le Tan (ses vêtements et son téléphone) ont été jetés dans de grands conteneurs poubelles, aux abords de Hœnheim ou de Bischheim. Tri Le Tan aurait voulu les retrouver. C'était ses affaires, elles lui appartenaient.

«J'aurais remarqué. Il me
l'aurait dit, à moi»

Le lendemain des faits, Jean-Marc Reiser a vu sa mère. «Il était bien. Il était normal. Il rigolait», expliquera-t-elle aux enquêteurs. Il a mangé une glace pistache-banane-fraise, elle a bu un Orangina. Ce qui se dit sur son fils dans les journaux, elle ne croit pas «que ce soit vrai»: «J'aurais quand même remarqué. Il est tellement gentil, gai, doux, souriant... J'aurais remarqué. Il me l'aurait dit, à moi.»

Virginie, l'ex-petite amie de Jean-Marc Reiser à l'Institut régional d'administration (IRA) de Bastia, se souvient d'une phrase des gendarmes. Elle l'avait quitté et depuis, il la pourchassait. Les gendarmes lui avaient répondu qu'il était juste «très amoureux», mais tout de même, ils s'étaient renseignés. «Monsieur Reiser a un passé. Il y a une ombre», avaient-ils finalement lâché.

Yves est un organisateur d'On va sortir! (OVS), un site de rencontres amicales. Le concept: «Vous pouvez poster sur le forum: “Tiens, j'ai envie d'une tarte flambée”, et vous rencontrez plein de gens.» Jean-Marc Reiser, sous le pseudonyme «Victor», était un des utilisateurs du site.

Le soir des faits, il était inscrit à une sortie OVS à l'ancienne manufacture des tabacs à Strasbourg, mais ne s'y était pas présenté. «J'étais soulagé qu'il ne soit pas venu», a confié Yves aux enquêteurs. Le président de la cour d'assises lui demande de confirmer. À la barre, Yves acquiesce. «C'est vrai. Vous savez, il y a toujours quelque chose qui teinte… L'impression que quelqu'un nous fait.» Jean-Marc Reiser, avec son ton monocorde et sa façon de ne jamais regarder les gens dans les yeux, il ne le sentait pas. «Pour lui, la rencontre avec une femme n'est pas une relation interactive», décrit Yves.

«Il a une communication perverse»

Il y avait, certes, la personnalité de Jean-Marc Reiser, décrit de façon quasi unanime comme un homme sournois, menteur, rétif à l'autorité et empreint d'une «attitude suffisante». Il y avait aussi son casier judiciaire, sa condamnation pour viol, sa tentative d'évasion en 2000 et sa tentative d'effraction d'une clinique vétérinaire en 2012. Mais l'ombre persistait autour de Jean-Marc Reiser. La juge d'instruction a donc saisi la direction centrale de la police judiciaire afin d'épauler la direction interrégionale de la police judiciaire (DIPJ) de Strasbourg dans son enquête sur «le parcours de vie» de Jean-Marc Reiser.

Dès l'introduction du rapport, il est écrit que les investigations menées «pointent différents signes révélateurs d'un profil pour le moins inquiétant». Il y avait la famille «pathogène» de Jean-Marc Reiser, son adolescence turbulente et sa colère. Les violences conjugales, les vols et ses premières gardes à vue. Mais il y avait aussi autre chose. Son attrait pour les produits anesthésiants, ses voyages de nuit en solitaire et les photos de femmes nues, souvent inconscientes et abusées, retrouvées dans ses logements.

Joëlle, son ancienne compagne, avait également retrouvé une paire de menottes et une cagoule de laine grise. Et en plus de sa tentative d'effraction en 2012, Jean-Marc Reiser avait été interpellé avec un nécessaire de cambriolage près de cliniques vétérinaires en 2014 et en 2016. Le rapport souligne: «Il était d'ailleurs relevé que Reiser avait adopté un mode de vie qui ne laissait que peu de traces de ses déplacements et de ses activités (utilisation réduite de sa carte bancaire, téléphone portable régulièrement éteint...)»

À ses compagnes, il aime raconter qu'à la maison centrale d'Ensisheim (Haut-Rhin), il jouait aux cartes avec les tueurs en série Guy Georges et Francis Heaulme. Il confie aussi cette anecdote à l'enquêtrice de personnalité Lisa Lentz. «Il y avait une satisfaction certaine à la raconter, un ton d'humour presque provocateur», souligne-t-elle. «Il a une communication perverse», précise la psychologue Carole Rabolini.

«Je les ai bien baisés»

En 2001, Jean-Marc Reiser avait été acquitté par la cour d'assises du Bas-Rhin pour le meurtre de Françoise Hohmann, vendeuse d'aspirateurs à domicile. «Le délibéré a duré quinze minutes, juste le temps d'aller aux toilettes», dit-il à l'enquêtrice de personnalité Lisa Lentz.

Après son acquittement, les policiers de l'escorte qui le ramenaient à la maison d'arrêt pour la levée d'écrou auraient, quant à eux, entendu Jean-Marc Reiser dire, à propos des jurés: «Je les ai bien baisés.» Quant à son ancienne compagne Joëlle, qui lui avait servi d'alibi à l'époque, elle n'est plus si sûre qu'il était bien chez elle ce soir-là.

Le rapport de la direction centrale de la police judiciaire conclut que «les démarches de l'office devraient pouvoir être approfondies dans un autre cadre, afin de vérifier l'existence d'autres affaires criminelles non élucidées susceptibles d'être en lien avec l'intéressé». Il donne les pistes d'investigation suivantes: «recensement d'affaires non élucidées (homicides, disparitions, violences sexuelles et découvertes de cadavres) de la région Alsace et des nombreuses autres régions concernées par ses déplacements en France et à l'étranger» et «données du fichier Fenix (cadavres non identifiés et disparitions inquiétantes de personnes)».

Virginie, son ex-compagne à l'IRA de Bastia se souvient d'ailleurs aussi d'autre chose. Une nuit, elle avait été réveillée par Jean-Marc Reiser qui criait: «Ils trouveront jamais! Ils trouveront jamais!»

Le mardi 5 juillet 2022, Jean-Marc Reiser a été condamné par la cour d'assises du Bas-Rhin à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une peine de sûreté de vingt-deux ans, pour l'assassinat de Sophie Le Tan. Il a fait appel de la décision. À la barre, Tri Le Tan soufflait: «Sophie n'est plus là. Pour la famille, c'est comme un phœnix qui a perdu une aile. Et qui doit voler avec une seule aile, blessé pour toujours.»

Newsletters

Retours difficiles

Retours difficiles

Pourquoi tant de vélos finissent-ils au fond de l'eau?

Pourquoi tant de vélos finissent-ils au fond de l'eau?

Accidents ou vandalisme: les fleuves deviennent des cimetières aquatiques pour bicyclettes.

Chaleur et libido, un cocktail trop hot

Chaleur et libido, un cocktail trop hot

Pas toujours évident de s'amuser par plus de 40 degrés... Mais ce serait tout de même dommage de s'en passer. 

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio