Société

«Jean-Marc Reiser est quelqu'un d'intelligent, mais qui préfère être cruel»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 3] Coups, harcèlement, insultes... Bien avant la mort de Sophie Le Tan, Reiser faisait régner la terreur dans ses relations de couple. Ses ex-compagnes le décrivent comme un homme d'une violence inouïe, qui «fait toujours celui qui ne comprend pas».

Un manifestant brandit une pancarte demandant «justice pour Sophie» devant le palais de justice de Strasbourg, le 5 octobre 2018. | Frederick Florin / AFP
Un manifestant brandit une pancarte demandant «justice pour Sophie» devant le palais de justice de Strasbourg, le 5 octobre 2018. | Frederick Florin / AFP

Madame Emilli fouille dans un tas de papiers. Une à une, les lettres des détenus passent sous ses doigts. À 70 ans, la dame aux épaules droites entend bien les commentaires des gens. Elle sait ce qu'ils pensent de son activité de visiteuse de prison. «Pourquoi tu vas voir des personnes comme ça? Des criminels et des violeurs…» Madame Emilli comprend que l'on puisse trouver ça étrange et inacceptable. Mais elle n'échange pas avec les détenus pour ce qu'ils ont fait. Simplement pour ce qu'ils sont: des hommes.

Soudain, elle sort une vieille enveloppe du tas. Jean-Marc Reiser. Sa mémoire ne lui avait donc pas fait défaut. Quand ce nom est apparu dans les médias à la suite de la disparition de la jeune Sophie Le Tan, en 2018, madame Emilli s'était demandée si c'était bien lui. Vingt ans plus tôt, en 1999, elle avait rencontré Jean-Marc Reiser à la prison de Besançon. Il avait alors 39 ans. Elle lui rendait visite tous les jeudis. Par la suite, ils avaient entretenu une correspondance. Comme souvent, les lettres s'étaient espacées dans le temps, jusqu'à la perte de contact.

Me Pierre Giuriato se penche vers le micro installé sur les bancs de la défense. Sur les écrans de la cour d'assises du Bas-Rhin, madame Emilli arbore un tailleur chic et un carré blanc.

«–Avez-vous vu une part d'humanité chez monsieur Reiser?, demande l'avocat.

–Bien sûr. Bien sûr. Pour moi, c'est comme s'il y avait deux personnes en une», répond madame Emilli.

Elle se souvient d'un homme ouvert à la psychologie, à la religion, à la spiritualité, à la méditation et qui envisageait, à l'époque, de passer un diplôme d'archéologie. «Intelligent, brillant, cultivé. Ça, c'est l'homme que j'ai connu en détention, poursuit madame Emilli. Et il y avait un homme qui, dehors, pouvait être habité par certains démons. Mais je ne l'ai jamais vu.»

Au moment où madame Emilli fouillait sa correspondance, fin 2018, les enquêteurs, eux, fouillaient le passé de Jean-Marc Reiser. Ils cherchaient Isabelle B., la première Isabelle de sa vie. Son nom de jeune fille, tout comme son nom d'épouse, était un patronyme courant en Alsace. Alors, un à un, les enquêteurs ont appelé tous les numéros des Pages Blanches. À chaque fois, ils se présentaient et demandaient simplement: «Connaissez-vous Isabelle B.?» Personne ne connaissait d'Isabelle B. Jusqu'à ce qu'un homme réponde. «Ce doit être à propos de l'affaire Reiser», avait réagi le beau-père d'Isabelle.

Isabelle B. a rencontré Jean-Marc Reiser en 1980. Elle avait 19 ans. Elle n'a pu le quitter qu'à 24 ans: «J'ai mis un an à partir. J'avais préparé ma valise. Je suis partie un samedi, sans rien lui dire.» Elle se souvient des points de suture aux urgences à 3h du matin, après qu'il lui avait jeté un verre à la tête. Elle se souvient de lui détestant les chats et les animaux en général. Du voyage à Venise pendant lequel ils avaient dû rentrer à pied, parce qu'il s'était bagarré avec le chauffeur de leur taxi. De son amour des vieilles pierres et de la mythologie grecque.

Elle peut raconter son enfance malheureuse, son père violent et sa mère partie en les laissant seuls. «Toujours les mêmes excuses.» Quand il marchait, Jean-Marc Reiser tapait son talon droit sur son talon gauche au bout de quelques pas. Elle se demande s'il a gardé ce tic. Elle dit: «Si vous me laissez parmi les jurés, il sera condamné.»

«Il calculait tout ce qu'il faisait»

À la barre, Isabelle M., la deuxième Isabelle ayant partagé la vie de Jean-Marc Reiser, s'emporte: «J'aurais voulu être aphone aujourd'hui. À quoi ça sert de parler? J'ai parlé. Et il est toujours là! Il est toujours là! Il est toujours là!»

Cela remonte à longtemps, mais Isabelle M. n'a rien oublié. L'été 1986, elle avait simplement voulu travailler quelques semaines pour payer ses études de biologie. Elle avait décroché un job de factrice. Jean-Marc Reiser avait tout de suite été insistant. Elle n'était «pas très motivée», mais avait fini par dire oui. Pour avoir la paix, au fond.

Trente-six ans plus tard, elle doit encore raconter ces semaines infernales. Les remarques inquisitrices, désagréables («Mange pas ça, tu vas grossir»), et cette sensation d'être prise en étau. Dès les premiers jours, elle avait voulu le quitter. Jean-Marc Reiser lui répétait qu'elle était la femme de sa vie. Une Isabelle l'avait quitté et il avait prié Dieu pour trouver une autre Isabelle.

Un jour, Isabelle M. lui pose un lapin et part à la piscine avec un ami. Jean-Marc Reiser la retrouve et la force à monter dans sa voiture. Il parle sans cesse, roule comme un fou, les yeux exorbités. Il l'insulte. Isabelle M. essaie «de se faire toute petite», mais le véhicule ne s'arrête pas. Ils arrivent dans une forêt. Jean-Marc Reiser a toujours eu un faible pour les forêts. Enfant, il vivait avec sa famille dans des maisons forestières, logements de fonction de son père qui travaillait alors pour l'Office national des forêts. Il aime s'y promener des heures, confirmera sa mère. Alors, ce jour d'été 1986, Jean-Marc Reiser veut encore y marcher.

Isabelle est terrorisée. Il la sort du véhicule en la jetant au sol, lui assène plusieurs coups de pieds dans le ventre et le dos. «Il se contenait, explique-t-elle. J'ai pas eu de bleus, je… S'il avait voulu me tuer, il aurait frappé beaucoup plus fort, vous comprenez? Il se contenait.» Anne, la dernière compagne de Reiser, dira elle-même: «Il savait où taper pour faire mal. Même un petit coup.» «Il calculait tout ce qu'il faisait.»

Jean-Marc Reiser emmène Isabelle M. jusqu'à une rivière. Elle pense qu'il va la noyer. Elle ne sait pas quoi faire pour «ne pas exciter sa haine». Elle voulait juste travailler cet été-là et maintenant, la nuit tombe et elle ne sait pas ce qu'il va lui arriver. Jean-Marc Reiser la regarde et crache: «Tu ne pleures même pas!» Il la frappe et la ramène à la voiture. Une fois rentrés, il l'enferme dans son appartement. Elle dort dans le salon. Tente une première fois de s'échapper, mais il serre sa gorge. «J'ai pas eu de chance, c'était les grandes vacances et personne n'était là», raconte-t-elle à la cour. Ses frères sont partis, sa meilleure amie aussi.

«Monsieur Reiser est quand même quelqu'un qui pète des câbles»

Quand son grand frère rentre, elle parvient à lui donner rendez-vous. Il l'attend dehors. Elle saute par-dessus la fenêtre avec son sac et court se réfugier chez ses parents. Ensuite, Isabelle M. ne sort plus. Quelques semaines plus tard, elle part à Brest pour poursuivre ses études, en géologie cette fois. À la gare, Jean-Marc Reiser l'attend derrière un kiosque à journaux. Il la gifle. Elle monte dans le train. Dans le Finistère, il surgit derrière sa fenêtre ou au restaurant universitaire, puis finit par partir. Pendant un an, il lui envoie tous les jours un bouquet de fleurs ou une lettre d'amour: «Les fleurs, je les donne, les lettres d'amour, je les jette», souffle Isabelle M.

«Monsieur Reiser est quand même quelqu'un qui pète des câbles», affirme aussi Joëlle. Elle est restée avec Jean-Marc Reiser durant dix ans, de 1987 à 1997. Ensemble, ils ont eu une fille. Ils n'habitaient pas ensemble.

«Je lui faisais à manger. Si cela ne lui plaisait pas, il le faisait savoir en jetant les assiettes contre les murs», explique-t-elle. Anne, devenue sa compagne à sa sortie de prison en 2010, a des souvenirs similaires. Lorsqu'elle invite Jean-Marc Reiser chez elle pour la première fois, elle lui prépare une poêlée de légumes et un steak haché. Jean-Marc Reiser la regarde. «La prochaine fois, ce sera purée-poisson», prévient-il.

Joëlle se souvient des coups, de son dos qui tombe sur la gazinière en feu et de son arcade sourcilière qui tape violemment la clenche du meuble. Face à sa meilleure amie Gabrielle, qui lui conseille de se rapprocher d'associations pour trouver de l'aide, Joëlle secoue la tête: «Tu ne sais pas de quoi il est capable.» Elle veut le quitter, ou plutôt que lui quitte sa vie: «Il faisait celui qui comprenait pas, précise Joëlle à la barre. De toute façon, monsieur Reiser fait toujours celui qui ne comprend pas.»

«Il est juste très amoureux.
Faut pas jouer avec le feu»

Au début de sa relation avec Joëlle, Jean-Marc Reiser part faire ses études à l'Institut régional d'administration (IRA) de Bastia. Il y rencontre Virginie. Ils sortent un peu ensemble, peut-être un mois, mais Virginie remarque vite les étrangetés de Reiser.

Un jour, il lui apporte «une liasse de dessins d'enfants» et lui demande de les noter, à la manière d'une maîtresse d'école. Un autre, en terrasse, il lui raconte: «Je rêve que dans une autre vie, je suis un roi et qu'on m'apporte des centaines de vierges. Et ce roi aurait un fils qui s'appellerait Victor, parce que ça veut dire “Le Victorieux”.» Victor est le deuxième prénom de Jean-Marc Reiser.

Ce sont des petites choses, reconnaît Virginie face à la cour d'assises, mais «des petites choses qui trottent dans la tête». Quand elle veut le quitter, Jean-Marc Reiser balance les chaises à travers la pièce, avant de partir de l'appartement de Virginie. Commence alors le calvaire: la nuit, il l'appelle depuis une cabine téléphonique, essaie de défoncer sa porte, puis part en y scotchant des morceaux de papier toilette. Des insanités sont écrites dessus: «Je vais te défoncer le cul» et autres insultes. Virginie est terrifiée.

Au commissariat, on lui répond: «Madame, on ne porte pas plainte pour ça. On va lui parler et on vous rappellera.» Virginie demande à passer la nuit sur place. Elle dormira n'importe où. Les policiers refusent. Quand ils la rappellent deux jours plus tard, ils lui expliquent: «Ça va s'arrêter. Il est juste très amoureux. Faut pas jouer avec le feu.» Mais Virginie ne joue avec rien et cela ne s'arrête pas. À l'école, il la frôle dans les couloirs et murmure des paroles à son oreille. «Je crois que “pute” est le mot que j'ai le plus entendu ce printemps-là», sourit-elle, gênée.

Ils sont dans le même groupe de travail. Jean-Marc Reiser se met en face d'elle et la regarde pendant une heure sans rien dire. «Une heure, c'est long quand vous avez peur», dit Virginie à la cour. Les responsables de l'école emploient le même discours que les policiers: «Oh vous savez, c'est quelqu'un de très amoureux.»

On lui propose de changer de groupe, on lui propose de la transférer à Lille. Virginie refuse. Ce n'est pas à elle de partir. Les hommes de sa famille lui servent alors d'escorte, ils l'accompagnent matin et soir à l'IRA de Bastia. Dans sa poche, elle a toujours un petit couteau. Jusqu'à un cours de gym. Le professeur de sport, un Corse, s'avance vers Virginie.

«–C'est toi qui a un problème avec un garçon?, demande-t-il.

–Oui, répond-elle.

–Ça va s'arrêter.»

Les choses se sont bien arrêtées.

«Une drôle d'odeur, une odeur d'hôpital»

Antoine Giessenhoffer, le président de la cour d'assises du Bas-Rhin, se tourne vers le box des accusés.

«–Monsieur Reiser, quelle est votre image des femmes?

–Difficile de répondre à cette question. Dans l'ensemble, je n'ai pas une image négative des femmes, répond-il sous son masque chirurgical. Ce que ne dit pas Virginie c'est qu'en même temps, elle avait un petit ami à Paris…

–Oui, et vous en même temps vous étiez avec Joëlle.

–Oui, c'est vrai, bafouille-t-il. Mais bon… ça m'a… peut-être que ça vient de mon enfance.»

Face à la cour, Anne, dernière compagne de Jean-Marc Reiser, serre la mâchoire: «J'ai l'impression qu'il est tout petit à l'intérieur. C'est un nain qui joue les géants. Quelqu'un d'intelligent, mais qui préfère être cruel.»

En déménageant son appartement en 1998, alors séparée de Jean-Marc Reiser, Joëlle a vidé son frigo. Au fond, elle a trouvé une fiole. De l'anesthésiant vétérinaire, a-t-elle pensé. Isabelle B., sa compagne de 1980 à 1985, s'est quant à elle souvenue, devant les enquêteurs, de l'odeur de Jean-Marc Reiser quand il rentrait en pleine nuit: «Une drôle d'odeur. Une odeur d'hôpital.»

Joëlle s'est débarrassée du produit et n'en a parlé à personne. Jusqu'à ce que les enquêteurs l'interrogent. «Jean-Marc Reiser est un iceberg, leur a-t-elle confié. Dix pour cent au-dessus et quatre-vingt-dix pour cent en dessous. Personne ne le connaît vraiment.»

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