Société

«Vous croyez que j'ai planqué un cadavre ou quoi?»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 2] Le 23 octobre 2019, le corps de Sophie Le Tan est retrouvé par un cueilleur de champignons. Mais Jean-Marc Reiser n'avoue pas. Il en a vu d'autres. Il faudra laisser passer plus d'un an pour que la vérité commence à sortir de sa bouche.

Les dossiers judiciaires concernant Jean-Marc Reiser, à la veille du début de son procès pour l'assassinat de Sophie Le Tan, dans la salle d'audience du palais de justice de Strasbourg, le 27 juin 2022.  | Frederick Florin / AFP
Les dossiers judiciaires concernant Jean-Marc Reiser, à la veille du début de son procès pour l'assassinat de Sophie Le Tan, dans la salle d'audience du palais de justice de Strasbourg, le 27 juin 2022.  | Frederick Florin / AFP

Me Pierre Giuriato joint ses mains. Dehors, la pluie s'effondre sur les routes de Strasbourg. «Je ne crois pas au hasard, dit l'avocat de Jean-Marc Reiser. Comme M. Gomez, le cueilleur de champignons.»

Monsieur Gomez est retraité. Cela fait trente ans qu'aux prémices de l'automne, il va chercher des champignons. Il aime les cueillir en famille. Le 23 octobre 2019, il va donc chercher sa fille, gendarme. Direction la forêt de Rosheim (Bas-Rhin). Le père et la fille se garent et sortent de la voiture pour emprunter, à pied, le chemin forestier en pierres de Saint-Nabor. En voiture, il est interdit d'aller plus loin, «sinon, c'est une amende de 600 euros».

M. Gomez connaît le coin comme sa poche: on peut tirer des présages de certains endroits. S'il y a des champignons ici, il y en aura plus loin ailleurs. S'il n'y a pas de champignons, alors ce n'est pas la peine de continuer. L'année précédente, le 18 octobre 2018, précisément, M. Gomez était venu. Il n'y avait pas de champignons, alors il était reparti. Mais 2019 était une bonne année. «Ce sont les champignons qui m'ont mené au crâne», dit-il avec un sanglot dans la voix.

Ce 23 octobre 2019, M. Gomez piste le sol du regard. Là, au pied du talus, il aperçoit une forme. Un crâne humain, dont il manque la mâchoire inférieure. La fille de M. Gomez sécurise déjà le périmètre. Elle appelle ses collègues de brigade. Sa fille s'occupe de tout, alors M. Gomez va simplement poursuivre sa promenade.

Il reprend la voiture et part un kilomètre plus loin, jusqu'au rucher –«C'est juste une baraque qui s'appelle Les Abeilles», précise-t-il. À côté du rucher, il observe le tumulus. Un tas de grès recouvert d'épines de pin sèches tombées des arbres. «Vous savez, je suis croyant, annonce M. Gomez. Alors quand on a trouvé le crâne, je Lui ai demandé où était le reste.» En penchant la tête vers la droite, il voit d'abord un humérus. Puis autre chose. «Le tumulus avait dû s'affaisser, on voyait le thorax», raconte-t-il.

Le corps de Sophie Le Tan vient d'être découvert.

Dans l'immeuble, «une très forte odeur, comme un animal mort»

Trois semaines auparavant, le 4 octobre 2019, Jean-Marc Reiser avait été soumis à un nouvel interrogatoire. Les médias, les avocats, la famille, tout le monde était présent au palais de justice de Strasbourg. Mais Jean-Marc Reiser maintenait sa version. Elle commençait par: «Je n'ai rien à voir avec l'enlèvement et la disparition de Sophie Le Tan ni avec son assassinat, si assassinat il y a eu.»

La magistrate instructeur avait ordonné en urgence une expertise ADN pour analyser les traces de sang retrouvées dans la salle de bain de Jean-Marc Reiser. Le résultat était sans appel: il s'agissait du sang de Sophie Le Tan.

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Les déclarations de Jean-Marc Reiser avaient alors évolué. Il précisait avoir menti par défiance envers le système judiciaire, mais oui, il avait bien croisé Sophie Le Tan le vendredi 7 septembre 2018. Inscrit en licence d'histoire de l'art, il avait l'habitude de se rendre à la fac et, au printemps, il avait ainsi fait la connaissance de Sophie au restaurant universitaire.

Ce 7 septembre au matin, Jean-Marc Reiser l'avait croisée dans la rue en allant à sa voiture. Sophie était blessée à la main gauche –rien de grave, mais ça saignait beaucoup. Elle lui avait demandé si elle pouvait monter chez lui pour panser sa plaie. Il avait accepté, lui avait donné du désinfectant et un pansement. Puis elle était repartie et depuis, portée disparue. L'affaire n'avait duré qu'une dizaine de minutes. Il n'en avait pas parlé, parce qu'il connaît bien la justice et que cela le rend «paranoïaque». Il a déjà été accusé à tort dans une autre affaire, à Bordeaux. D'ailleurs, le choix d'un expert en génétique d'origine vietnamienne est-il bien «un gage d'impartialité dans ce dossier»?

Cette version de la main blessée a été contredite par deux voisins de l'immeuble du 1, rue Perle, à Schiltigheim, où logeait Jean-Marc Reiser. Tous deux avaient vu Sophie entrer, seule et sans blessure aucune, ni à la main ni ailleurs. Sophie Le Tan les avait marqués pour une raison: «Elle était vraiment très bien habillée.» Les jours suivants, ils avaient senti «une très forte odeur, comme un animal mort», dans les parties communes. L'agent d'entretien avait également noté la présence d'asticots dans le local poubelle.

En janvier 2019, d'autres investigations étaient arrivées à leur terme. L'ADN de Sophie Le Tan avait été retrouvé sur une scie à métaux, saisie dans la cave de Jean-Marc Reiser.

Depuis le jour de sa disparition, la famille Le Tan ne dormait plus. Chaque week-end, ils partaient à sa recherche avec d'autres bénévoles, «[leur] logique, et [leur] bon sens», raconte Laurent, leur cousin. C'est vrai, l'espoir s'amenuisait avec le temps. Mais cette information –l'ADN de Sophie découvert sur la scie–, a complètement anéanti Laurent. Devant le palais de justice, il a dû l'annoncer au père de Sophie. ll ne sait plus quels mots il a choisis. Tout ce dont il se souvient , c'est que «le papa a dû s'asseoir car il allait s'évanouir».

«Je veux juste savoir où elle est»

Trois semaines avant la découverte du corps, le 4 octobre 2019, Jean-Marc Reiser maintient donc sa version devant la juge d'instruction. Qu'importe les multiples mensonges, la flotte de lignes téléphoniques, l'annonce sur Leboncoin, le bornage du téléphone de Sophie cessant d'émettre dans la zone de son appartement de Schiltigheim, les traces de sang retrouvées à de nombreux endroits de la salle de bains, le témoignage des voisins de l'immeuble et l'ADN de Sophie présent sur sa scie à métaux.

«Je ne vais pas m'amuser à enlever une étudiante alors que j'en vois toute la journée», ironise Jean-Marc Reiser face aux enquêteurs. À l'attention de la commissaire Sarah Jammet, il ajoute: «Vous croyez que j'ai planqué un cadavre ou quoi? Je le vois à votre air suspicieux!» De toute façon, serait-il assez bête pour donner rendez-vous à une jeune fille en bas de chez lui si c'était pour la tuer? «Tout le quartier me connaît!», argue-t-il.

Ce 4 octobre, dans les couloirs du palais de justice, Me Pierre Giuriato tombe nez à nez avec la mère de Sophie Le Tan. Elle s'avance vers lui, lui prend la main et, presque en souriant, commence à lui parler. À ses côtés, l'interprète traduit: «Où est Sophie? Je ne veux pas savoir ce qu'il s'est passé. Je veux juste savoir où elle est.»

Me Giuriato jure qu'il ne connaît pas sa langue, mais qu'à ce moment-là, il a compris «son langage, celui d'une mère». «Je ne peux pas vous dire, lui promet-il. Je ne sais pas. Il ne m'a pas dit.»

La découverte du corps de Sophie Le Tan dans la forêt de Rosheim, dix-neuf jours plus tard, n'incite pas plus Jean-Marc Reiser à parler. Ses conversations téléphoniques en détention sont enregistrées. En alsacien, sa mère lui pose des questions. Jean-Marc Reiser lui intime de ne pas parler de ça au téléphone. Il est étranger à cette affaire.

Jean-Marc Reiser en a vu d'autres

Quand Me Giuriato a accepté de prendre le dossier en défense, il a décidé de ne pas y aller seul: Me Francis Metzger, avocat pénaliste chevronné, l'aiderait dans cette tâche. Ils ne seraient pas trop de deux. Avec la découverte du corps, «la version de Reiser était de moins en moins compatible [avec les éléments de l'enquête]». Me Metzger essaie alors de faire comprendre à Jean-Marc Reiser qu'il doit évoluer. Que «sinon, on ne serait pas en mesure de le suivre», relate Me Giuriato.

Chacun sa vision du métier. Certains avocats suivent leur client envers et contre tout, qu'importe leur intime conviction. D'autres préfèrent entamer un travail préparatoire en tête-à-tête avec lui avant la clôture de l'instruction et le début du procès. Me Metzger et Me Giuriato sont de cette trempe-là. Mais Jean-Marc Reiser en a vu d'autres.

En 1997, lors d'un contrôle à la frontière suisse, les douaniers avaient découvert dans son véhicule un couteau, un scalpel, un pistolet 6,35 mm, un fusil à pompe, une cagoule, une paire de menottes, des cordelettes à embouts métalliques, un flacon d'anesthésiant et des photographies de femmes dénudées, inconscientes et mises en scène, pénétrées par divers objets.

Une seule d'entre elles avait été retrouvée: Gabrielle, la meilleure amie de la compagne d'alors de Jean-Marc Reiser. Elle n'avait aucun souvenir de ces photos. Tout juste se souvenait-elle, après un week-end passé en sa compagnie, s'être sentie très fatiguée et avoir eu mal à la tête. Bien qu'elle eut retiré sa plainte, l'enquête permit de remonter à une autre affaire: un viol dénoncé par une jeune auto-stoppeuse allemande dans la région de Bordeaux. Jean-Marc Reiser avait été condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour ces faits.

Une autre affaire avait pu être mise au jour: celle de Françoise Hohmann. Le 8 septembre 1987, cette jeune Strasbourgeoise de 23 ans avait disparu. La dernière porte où avait frappé la vendeuse d'aspirateurs était celle de Jean-Marc Reiser. Personne ne l'avait revue depuis.

Sa voiture avait été retrouvée à quatre kilomètres du domicile de Reiser, sans affaires, le siège conducteur reculé au maximum, «élément laissant penser qu'il avait été conduit par une personne de grande taille», note un rapport. Jean-Marc Reiser mesure 1,87m. Mais en l'absence de preuves suffisantes, il avait finalement été acquitté par la cour d'assises du Bas-Rhin en 2001.

«J'ai d'importantes révélations
à vous faire»

Fin 2020, Me Giuriato entre à la maison d'arrêt de Strasbourg. Il décide de ne plus être dans la confrontation. Il le sait, Jean-Marc Reiser est quelqu'un de psychorigide. «Il fallait apporter une certaine douceur, ce qui peut paraître bizarre, face à quelqu'un comme lui», explique l'avocat. Au cours d'une «discussion franche», Jean-Marc Reiser se met tout à coup à s'exprimer au conditionnel: «Il se pourrait que ce soit passé comme ça…»

Pierre Giuriato ne bouge pas. Il comprend ce qui est en train de se passer, et en même temps, il ne le comprend pas. «J'étais sidéré… Ça fait deux ans et demi qu'il bouge pas, et là, il me raconte ça!» L'avocat prend une inspiration: «La sensation que j'ai eue sur le moment, c'est que c'était un besoin d'expliquer les choses, avec distance. Le conditionnel lui permettait de faire des aveux. C'était trop dur de le dire au présent.»

À partir de là, Pierre Giuriato ne le lâche pas: «Il fallait que j'entretienne cette flamme-là. C'est quelqu'un qui peut vite se renfermer. Cette carapace un peu ouverte, fallait pas qu'elle se referme.» Il ne peut pas appeler son client en maison d'arrêt. À la place, il ordonne à Reiser: «Vous m'appelez tel jour, telle heure.» Jean-Marc Reiser est quelqu'un de carré et organisé. Il s'y plie. «Le rapport de force s'inversait. J'étais le jeune avocat à qui il mentait, en le regardant droit dans les yeux. Et là ça a vacillé.» Me Giuriato insiste auprès de Jean-Marc Reiser: il faut qu'il écrive tout de suite à la juge d'instruction. Il faut qu'il demande à la voir.

Le 22 décembre 2020, enfin, Jean-Marc Reiser écrit à la juge: «J'ai d'importantes révélations à vous faire.»

Le 19 janvier 2021, Me Pierre Giuriato et Jean-Marc Reiser patientent devant le bureau de la juge d'instruction. Le suspect se tourne alors vers son avocat: «Écoutez. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Après tout, ce n'est pas moi. Je n'y suis pour rien…»

D'un coup, Me Giuriato voit rouge. Il s'emporte: «Vous, vous m'écoutez. Faut pas me prendre pour un con. Prenez vos couilles en main!»

Dans le cabinet de la juge d'instruction, Jean-Marc Reiser avoue: il a bien tué et démembré Sophie Le Tan. Il y a alors un moment de flottement. La magistrate était sûrement persuadée qu'il la mènerait en bateau. Elle n'a pas vraiment préparé de questions. En ressortiront tout de même onze pages d'aveux. À la cote D12228, Jean-Marc Reiser parle de regrets, de cauchemars et du fait de ne pas savoir comment en parler à sa mère. Me Giuriato est soulagé. Lui qui ne croit pas au hasard vient de comprendre pourquoi il est entré dans ce dossier.

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