Société

«Vous auriez dû entendre son père crier le nom de Sophie dans les rues»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 1] En ce vendredi 7 septembre 2018, impossible de joindre Sophie Le Tan, qui devait pourtant rejoindre sa sœur après avoir visité un appartement rue Perle, à Schiltigheim. Et cela ne ressemble pas du tout à Sophie, très proche de sa famille.

Le père de Sophie Le Tan et des proches de la jeune femme manifestent devant le palais de justice de Strasbourg, le 5 octobre 2018. | Frederick Florin / AFP
Le père de Sophie Le Tan et des proches de la jeune femme manifestent devant le palais de justice de Strasbourg, le 5 octobre 2018. | Frederick Florin / AFP

En moins d'une semaine, les enquêteurs avaient identifié Jean-Marc Reiser. Le samedi 15 septembre 2018, le soleil perce le plafond nuageux au-dessus de Strasbourg. Mais à 22h35, à la nuit tombée, l'air s'est rafraîchi. En face du supermarché Auchan, Jean-Marc Reiser est interpellé à bord de sa Ford Fiesta.

Les enquêteurs de la direction centrale de la police judiciaire (DIPJ) le fouillent dès son arrivée à l'hôtel de police. «Huit-mille-cinq-cents euros sont retrouvés sur lui, à l'intérieur d'une poche cousue de son blouson», indique la commissaire Sarah Jammet. Dans le véhicule, ils saisissent une bâche, un masque de sommeil, une paire de jumelles, un couteau ainsi qu'un sac à dos noir contenant des antidouleurs et une clé USB.

Leur temps est compté. Jean-Marc Reiser placé en garde à vue, ils perquisitionnent son appartement au sixième étage du 1, rue Perle, à Schiltigheim (Bas-Rhin). À peine entrés, il découvrent un endroit méticuleusement rangé, où rien ne dépasse. Tout, jusqu'aux siphons, est «fraîchement» nettoyé.

Probablement l'ont-ils compris à ce moment-là. À moins que ça n'ait été en trouvant, sur le bureau, la liste des pays sans convention d'extradition avec la France. En tout cas, on peut penser que les enquêteurs en ont eu la certitude en voyant les taches de sang: dans l'obscurité de la salle de bains aspergée de Bluestar, des points bleu néon parsemaient le contour de la machine à laver, le sol des toilettes et le carrelage mural derrière le robinet. Sophie Le Tan ne réapparaîtrait pas. La garde à vue allait se prolonger. Alors, les enquêteurs avaient appelé l'avocat de permanence.

«Sophie aide tout le monde»

Sophie Le Tan n'avait jamais causé aucun souci à personne. Dès sa naissance, en 1998, ses parents avaient remarqué qu'elle était un bébé facile, contrairement à son grand frère. Son père, après avoir fui le régime communiste vietnamien, était arrivé en France dix ans auparavant en tant que réfugié politique. Il était retourné au Vietnam pour se marier en 1995 –un mariage arrangé «mais sans y être obligés». Un fils était né de cette union, puis Sophie, et ensuite une autre fille, Sylvie.

De son propre aveu, le père est «un papa gâteau avec ses filles». Les enfants sont très proches, ils parlent tous français, anglais, allemand, mais Sophie est celle qui parle et écrit le mieux le vietnamien. «Sophie c'est le bras droit de la famille, explique son père. Sophie aide tout le monde. Elle fait presque tout à la place des parents.» Les papiers administratifs, les rendez-vous médicaux, l'orientation des études de son frère et de sa sœur... Sophie s'occupe de tout. Elle est «l'interface» entre ses parents, qui ne parlent pas français, et le reste du monde.

«Elle sait que nous n'avons pas beaucoup de moyens. Elle fait tout pour avoir un travail et subvenir à ses études», précise son père. Parfois, sa mère glisse dans son sac des Chèques-Vacances. Sophie n'y touche pas. Étudiante en sciences économiques et sociales à Strasbourg le jour, elle est réceptionniste à l'hôtel des Princes la nuit. Tous les soirs, elle embauche à 22h et débauche à 7h du matin.

La directrice de l'hôtel n'a pas pour habitude d'employer des femmes en CDI pour les postes de nuit. Mais pour Sophie Le Tan, c'est différent. «Du haut de son jeune âge, elle a su me convaincre», dit la directrice. Ponctuelle, impliquée et intéressée, Sophie sait prendre des initiatives. Elle a pour objectif de payer les traites de la maison familiale, de trouver un appartement à sa sœur pour ses études dans le centre de Strasbourg et d'investir dans des terres, au Vietnam, pour un projet immobilier. «C'était une envie de réussir et d'aider mes parents», souffle sa sœur, Sylvie.

«Il savait qu'il s'était passé
quelque chose»

Sa mère a tout de suite su qu'il lui était arrivé quelque chose. C'était le jour de son anniversaire. Vingt ans, c'est une étape importante. Mais même occupée, Sophie envoie toujours au moins un SMS pour dire qu'elle rappellera plus tard. Elle quitte habituellement la réception de l'hôtel à 7h15; ce vendredi 7 septembre 2018, à 9h30, sa mère ne parvient pas à la joindre. Mais durant un cours, Sylvie reçoit un Snap de sa sœur dans lequel Sophie lui montre l'escalier d'un immeuble.

Depuis quelque temps, Sophie est stressée. Sa demande au Crous vient d'être refusée et elle craint de ne pas avoir de logement à la rentrée. Sur Leboncoin, elle a répondu à une petite annonce immobilière. Le propriétaire était évasif à propos de son bien, un appartement deux pièces. Sophie ne parvenait à savoir si le meublé se situait à Strasbourg ou à Schiltigheim. Sylvie l'avait vue préoccupée, les yeux rivés sur son portable. Elle s'était allongée à ses côtés sur le lit et avait aidé sa sœur à chercher.

Grâce à Snapchat, Sylvie la localise: l'appartement que Sophie va visiter se trouve rue Perle, à Schiltigheim. Quand elle ne voit pas sa sœur à la sortie des cours, elle aussi commence à s'inquiéter. Les deux filles avaient convenu qu'après la visite de l'appartement, Sophie prendrait le bus pour Mulhouse (Haut-Rhin). Elle devait venir chercher Sylvie au lycée et elles devaient passer la journée ensemble. Sylvie attendait de la voir pour lui souhaiter un bon anniversaire. Sophie n'est pas là, et ce n'est pas normal: «Elle n'aime pas nous inquiéter. Ce n'est pas sa manière de faire», explique-t-elle.

Sophie et Sylvie sont très proches, presque fusionnelles. Il lui paraît «impensable» que Sophie ne la contacte pas. Son frère envoie à son tour «une série de messages» à Sophie. Pas de réponse non plus. Sylvie ouvre l'application Waze et regarde s'il n'y a pas eu d'accident de bus entre Strasbourg et Mulhouse. Rien. Alors, avec sa mère, elles partent à la gendarmerie de Cernay (Haut-Rhin). Face à elles, les gendarmes secouent la tête: Sophie est majeure, «revenez dans deux jours». À la barre, la commissaire de police Sarah Jammet rappelle la procédure des quarante-huit heures: «Quand les personnes sont majeures, il faut des éléments alarmants et très précis: une personne atteinte d'une pathologie ou qui a menacé de se suicider…»

Sylvie, son grand frère et deux amies de Sophie partent donc à Strasbourg arpenter les rues. Sylvie parvient à se connecter à quelques-uns des réseaux sociaux de sa sœur, tandis que son père se rend à la gendarmerie de la ville pour déclarer la disparition de sa fille. À nouveau, on lui impose un délai de quarante-huit heures. «Vous auriez dû l'entendre crier le nom de Sophie dans les rues de Strasbourg et de Schiltigheim… Il savait qu'il s'était passé quelque chose», dit Laurent.

Laurent Tran Van Mang, cousin de la famille, est informaticien dans la région. Ses parents ont guidé la famille Le Tan à son arrivée en France, alors il décide que c'est à son tour de les aider. Pendant ce week-end d'attente, il poste un appel à témoins sur Facebook, en donnant des bribes d'informations sur Sophie. Sa taille, la couleur de ses yeux et l'endroit où elle a été vue pour la dernière fois, le vendredi 7 septembre. «C'était un jour lambda», pleure sa meilleure amie.

Tous pensent: «On va pouvoir ramener Sophie à la maison!»

Tous les jours, Laurent va voir la famille Le Tan. Il fait le lien entre les informations de la police et eux. Le 10 septembre 2018, la police judiciaire de Strasbourg ouvre une enquête pour enlèvement et séquestration. Deux jeunes femmes se manifestent après avoir vu l'appel à témoins diffusé sur Facebook: elles aussi ont répondu à une annonce du Boncoin. Avec elles aussi, le propriétaire de l'appartement meublé s'était montré évasif par téléphone. Il n'avait même pas daigné se présenter au lieu de rendez-vous, qu'il avait lui-même fixé à proximité de son bien en location.

Entendues par les enquêteurs, les deux étudiantes confirment leurs dires et livrent le numéro de téléphone donné par le propriétaire. Sans elles, les enquêteurs auraient bien fini, tôt ou tard, par tomber sur Jean-Marc Reiser. Mais il faut le reconnaître: leur témoignage a été «capital» dans le tour pris par l'enquête.

Les lignes téléphoniques de l'auteur de l'annonce du Boncoin étaient toutes souscrites auprès de Lycamobile, un opérateur qui fonctionne avec des cartes SIM prépayées, sans vérification de l'identité de celui qui l'utilise. Autrement dit: des lignes téléphoniques anonymes. Mais ces numéros donnés par le propriétaire aux deux étudiantes, ainsi que celui qui a servi à communiquer avec Sophie Le Tan le matin de la visite de l'appartement, suggèrent l'existence parallèle d'une flotte de numéros.

Les enquêteurs croisent les différentes lignes entre elles. Toutes bornaient dans la même zone de Schiltigheim. Toutes se déplaçaient en même temps. Et elles n'étaient pas seules: huit numéros se suivaient en permanence. À côté, une ligne suivait les autres: un numéro enregistré auprès de l'opérateur SFR sous le nom de Jean-Marc Reiser.

En apprenant l'arrestation de Jean-Marc Reiser, Laurent informe la famille de Sophie. Tous pensent: «On va pouvoir ramener Sophie à la maison!»

«Vous ne trouverez pas d'ADN»

C'est le premier week-end de permanence de Pierre Giuriato. Il est avocat depuis un an. De son propre aveu, il a choisi le droit «par défaut». Après une expérience dans deux cabinets, il vient juste d'en intégrer un nouveau. «Quelque chose m'a agrippé ce mois de septembre-là», confie-t-il. Le dimanche 16 septembre 2018, quand il s'assoit à côté de Jean-Marc Reiser, 1m87 pour 90 kilos, Me Giuriato n'a jamais assisté de personne gardée à vue.

Une deuxième audition commence à minuit. Sur son bureau, la commissaire Jammet fait glisser une photo. Jean-Marc Reiser secoue la tête. Il ne connaît pas la jeune femme de 20 ans. La seule fois où il a vu le visage de Sophie Le Tan, c'est sur un avis de recherche. L'enquêtrice lui explique le bornage des téléphones et le rendez-vous de Sophie Le Tan en bas de son domicile. «Hasard», «coïncidence», répond Reiser. Il sait que les enquêteurs ont perquisitionné son domicile: «Vous avez bien vu, il n'y a rien chez moi. Vous ne l'avez pas trouvée.»

«Vous ne trouverez pas d'ADN chez moi», ajoute-il.

L'enquêtrice relève la tête. «Mais nous avons trouvé de l'ADN», lui apprend-t-elle.

Un instant, Jean-Marc Reiser se tait.

«Je veux avoir connaissance du dossier», finit-il par dire.

En sortant de l'hôtel de police à 4h du matin, Pierre Giuriato réfléchit. Dans son lit, un flot de pensées l'assaille: un dossier qui sera à coup sûr chronophage, un homme qui ne dit rien et une étudiante de 20 ans qui n'a plus donné signe de vie depuis une semaine... A-t-il seulement les épaules pour ça? «Qu'est-ce que je fais?», se demande-t-il. Il ferme les yeux, pensant: «Demain, j'aurai la réponse.»

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