Société

«Pourquoi j'aurais fait ça cinq ans après alors que j'avais refait ma vie?»

Temps de lecture : 11 min

[Épisode 5] Accusé d'avoir assassiné Patrick Isoird et soupçonné d'avoir tué son épouse, Rémi Chesne persiste à clamer son innocence dans les derniers jours de son procès.

La salle d'audience du palais de justice de Montpellier où s'est tenu le procès de Rémi Chesne, le 18 janvier 2021. | Pascal Guyot / AFP
La salle d'audience du palais de justice de Montpellier où s'est tenu le procès de Rémi Chesne, le 18 janvier 2021. | Pascal Guyot / AFP

À l'ouverture de son procès devant la cour d'assises de l'Hérault, le lundi 18 janvier 2021, Rémi Chesne avait attrapé un micro tendu par l'huissier d'audience. Devant le box des accusés, ses deux avocats, Me Franck Berton et Me Luc Abratkiewicz, ne bougeaient pas. D'une voix assurée, leur client avait déclaré: «Je suis une personne calme, non rancunière, et respectueuse.»

Quelques jours plus tard, alors que le procès touche à sa fin, Laurine Chesne, sa fille, emploie des termes similaires. Après le décès de sa mère Nadège, son père et elle «se sont raccrochés l'un à l'autre». Ils se disent «tout»: «Quand on dit que mon père a voulu se venger de Patrick Isoird... commence-t-elle. J'ai jamais entendu son prénom. Jamais. Pas une seule fois.»

Elle pose ses yeux sur le chevalet des témoins. Ce n'est pas vrai, affirme-t-elle, que sa mère ne lui a laissé aucun mot avant de mettre fin à ses jours. Elle secoue légèrement la tête: «Ma mère m'a laissé une lettre, pour moi. Je ne voulais pas en parler. Cette lettre, elle n'aurait jamais dû arriver ici. Mais je crois qu'aujourd'hui, on doit voir que maman n'allait pas bien et qu'elle avait pensé à moi.»

De la présidente de la cour d'assises au quidam assis au dernier rang de la salle du palais de justice de Montpellier, chacun retient son souffle.

«Ma Laurine adorée,
Comme je te l'ai écrit dans le précédent courrier, je tiens à te dire le fond de ma pensée. Je t'ai mise au monde et je t'aime énormément. J'aurais aimé rester à tes côtés plus longtemps mais le destin en a décidé autrement. Papa t'expliquera plus tard pourquoi je suis partie. Même si je ne suis plus présente physiquement, je t'observe de là-haut. Laurine, tu es une fille remarquable.»

Laurine lit une deuxième lettre: «Je veille sur toi ma chérie. Ta maman qui t'aime», puis une troisième: «Fais toujours attention à tes fréquentations. Des amis, il vaut mieux en avoir peu mais des bons. [...] Respecte ton corps de jeune fille. [...] Laurine, je t'aime de tout mon cœur. Écoute mes conseils pour que tu sois une adulte réfléchie.»

Les gens se trompent, note Laurine: au sein de leur famille, il y a tout; entre Patrick Isoird et sa mère, rien. «C'était une personne très carrée. Fallait que tout soit bien.» Quel parent ferait l'inverse de ce qu'il prône?

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Me Gérard Christol pose ses mains sur le bureau devant lui et s'y appuie pour se mettre debout. C'est peut-être, de son propre aveu, sa dernière affaire aux assises. La mâchoire serrée, l'avocat d'Audrey Louvet observe Laurine un instant. Sa voix résonne dans le prétoire: «Vous entendez que votre père est accusé, dans les médias et l'opinion publique, d'avoir pendu votre maman... Et vous ne parlez pas de ces lettres?»

Tremblante, Laurine Chesne répond: «La seule fois où j'ai été entendue, c'était en 2016 dans le cadre de l'instruction Isoird. À l'époque, il n'était pas accusé de la mort de ma maman.»

La présidente, Anne Hayes, prend la parole: «Mademoiselle Chesne, c'est vrai que c'est un document tout à fait nouveau pour la cour.» La cour et les parties doivent prendre connaissance de ces lettres. Une suspension d'audience est ordonnée. Raccompagnée par l'huissier, Laurine se retrouve seule dans la salle des témoins. Les avocats attrapent un café à la machine de la salle des pas perdus en attendant leur copie des lettres, puis courent les lire, seuls dans leurs robes noires.

La sonnerie retentit. Laurine Chesne est rappelée à la barre.

«J'ai l'impression que ces lettres ne sont pas prises au sérieux»

La présidente s'assoit et plante ses yeux dans les siens: «Votre père fait l'objet d'accusations d'assassinat et il s'en est toujours défendu. Dans la procédure, cet assassinat est lié au suicide de votre maman. Alors, pourquoi maintenant?»

Laurine reste droite. Elle répète: «Je voulais pas les donner. Je voulais les garder pour moi.» Il y avait quelque chose de l'ordre de l'intime, dans ces courriers. Son père lui-même aurait préféré qu'elle ne les apporte pas à la cour, argue-t-elle. Il aurait préféré qu'elle ne les lise pas.

Après dix jours d'audience agitée où deux procès ont pu parfois se fondre en un –Rémi Chesne accusé d'avoir assassiné Patrick Isoird et Rémi Chesne soupçonné d'avoir tué son épouse Nadège–, un silence médusé parcourt l'assemblée. Puis une avocate se lève à son tour.

Me Eva Fournier, l'avocate d'Audrey Louvet, attrape la photocopie de la première lettre. Elle fait remarquer à Laurine: «Les lettres commencent bizarrement...» L'introduction, «Comme je te l'ai écrit...», laisse à penser qu'il y a eu d'autres lettres avant, ou un passage tronqué.

Laurine comprend alors le malentendu. Elle lâche: «J'ai jamais dit que ces lettres avaient été écrites dans la nuit du 4 au 5 juillet 2009. Je n'ai pas dit que c'était le jour du suicide. J'ai dit que c'était avant sa mort.»

Rémi Chesne confirme: «Ma femme les avait laissées dans ses papiers.» C'était dans des papiers «type factures», décrit-il, entre deux intercalaires, dans une boîte en fer rouge. Il les a posées sur le bureau de sa fille, l'année de ses 13 ou 14 ans. Chez les Chesne, tout est «protocolisé»: les échanges du couple, les testaments année par année, et les lettres écrites à la main pour y coucher le «fond de sa pensée».

À la fin de sa déposition, Laurine ne peut réprimer un sanglot: «J'ai l'impression que ces lettres ne sont pas prises au sérieux.» À Me Berton, l'avocat de son père, elle dit dans un pleur: «Personne ne se met à ma place, en fait.»

Son père est un bon père. Lui en détention, elle poursuivant ses études, ils continuent de correspondre. Longtemps, seule Laurine compte.

«Il a récupéré les moyens de paiement de sa compagne»

Un jour ou deux après le suicide de Nadège Chesne, son mari Rémi a appelé Jérôme, le garagiste. Il était tard. Jérôme se souvient de Rémi Chesne pleurant au téléphone: «Je suis désolé de te déranger, mais il m'arrive un malheur, et je n'ai personne à qui parler.» Aux enquêteurs, le garagiste confiera: «Je me suis dit qu'il était vraiment seul, pour n'avoir pas de proche à qui téléphoner à part moi.» Entendu en visioconférence depuis Aix-en-Provence, Jérôme confirme ses propos d'alors: «Oui, je reste le vendeur de voitures. C'est comme si j'étais le vendeur de matelas. Pour en arriver à moi...»

Par la suite, Rémi Chesne l'a invité à dîner chez lui. Une, peut-être deux fois. Dans le salon était dressé un autel, un grand portrait de Nadège entouré de bougies. La femme de Jérôme n'était pas à l'aise. L'autel lui faisait «bizarre». «J'avais du mal à entrer dans cette maison», se rappelle-t-elle.

Et puis, une autre femme est arrivée.

«Je me suis très bien entendue avec Céline, de suite, déclare Laurine Chesne. Mon père reprenait goût à la vie.»

C'était en 2012. Céline est une ancienne connaissance de Rémi et Nadège Chesne. Elle vit avec sa mère et son fils, quand elle croise Rémi au centre commercial. Il est coiffeur, elle le contacte pour une prestation. Elle raconte: «Son côté protecteur m'a de suite plu. On est de suite parti sur la confiance.»

«Je ne sais pas si ça se dit ce que je vais dire mais..., hésite Jérôme le garagiste, je l'ai trouvée identique à Nadège.» Aux enquêteurs, Jérôme a indiqué: «Nadège était un peu simplette et effacée. Je pense qu'entre deux belles femmes, [Rémi] prendra celle avec le moins de caractère.» Et d'ajouter: «Il cherche à être maître chez lui. Il m'a dit qu'il avait récupéré les moyens de paiement de sa nouvelle compagne, carte bleue et chéquier, parce que sa famille essayait de profiter d'elle.»

En 2012, Jérôme souhaite acheter un petit local jouxtant son garage. Rémi Chesne lui propose de lui prêter de l'argent et lui apporte 40.000 euros. «T'es malade de me donner tout cet argent en liquide!» s'exclame Jérôme. Rémi lui explique alors avoir tout sorti de la banque pour «que la famille de Nadège n'ait rien».

«On fait tout ensemble, on décide de tout ensemble»

«On était beaucoup avec nos enfants et nos parents, relate Céline à la barre. Pas trop d'amis. On est très très famille.»

En juillet 2014, après la disparition de Patrick Isoird, les enquêteurs placent Rémi Chesne sur écoute. Dans leur rapport, ils notent: «Madame est très dépendante de Monsieur Chesne. Elle l'appelle toute la journée pour des broutilles: à propos de ce qu'elle doit faire à manger, des papiers qu'elle reçoit, de l'éducation de son fils.»

«Non, non, non..., se défend Céline face aux jurés. On s'est toujours dit: on fait tout ensemble. On décide de tout ensemble.» Ils lavent leur voiture ensemble, font le ménage ensemble, promènent leurs deux chiens ensemble. Le vendredi, «comme on sort les poubelles», Rémi et Céline effacent de leurs téléphones portables tous les messages de la semaine. Fin juillet 2014, le couple se fiance.

«Pourquoi j'aurais fait ça cinq ans après, interroge Rémi Chesne, alors que j'avais refait ma vie?»

Tandis que son compagnon est placé en garde à vue, Céline assure spontanément aux enquêteurs: «Il ne m'a jamais parlé de vengeance.» Me Darrigade, l'avocat de Marc, le frère de Patrick Isoird, demande: «Pourquoi vous dites ça alors que personne ne vous a posé la question?» Céline ne sait pas. Elle expose: «Rémi, il était pas comme ça. On allait commencer notre vie à quatre.» Et précise: c'est «quelqu'un de protecteur, de tendre. Mon grand-père est dans la police, s'il m'avait frappée...»

Il y a pourtant une chose inconnue de tous, même de Rémi Chesne.

«Ce sont les morts qui nous parlent, Monsieur Chesne»

Face à la cour d'assises, le frère de Nadège avait expliqué lors de sa déposition: «Il y a eu une main courante. Pour des violences de Monsieur Chesne envers Nadège.» L'avocat général s'en était étonné: «Vous êtes sûr?» Francis en était sûr: «En 2006. Je pensais que vous l'aviez au dossier.» L'avocat général avait promis de chercher. Mais le week-end était passé et à la reprise de l'audience, il n'avait plus été question de la main courante.

Un matin finalement, l'avocat général se lève, un document à la main. Après recherches, il a bien retrouvé une main courante signée Nadège Chicard épouse Chesne. Elle date du 11 septembre 2006, à 15h50. Il y est fait mention de «coups de poings et de pieds» donnés par son mari Rémi Chesne, la veille, le 10 septembre 2006. À la lecture du document, la salle hoquette.

La présidente fixe Rémi Chesne en silence.

«Non, je n'ai jamais frappé ma femme. Je suis choqué. Je ne comprends pas. Y a un certificat médical?» répond l'accusé.

Il y a les mots-clés qu'il a cherchés, enregistrés dans son téléphone: alibi, attirer, cartouche, chaussure, enflammer, cimetière. Il y a l'épingle GPS correspondant exactement à l'endroit où Audrey Louvet dit avoir été déposée en voiture le jour de son rendez-vous avec Patrick Isoird. Il y a le téléphone coupé le 23 juin 2014 entre 14h39 et 17h42. Rémi Chesne avance: une dame qu'il coiffait ce jour-là avait renversé de l'eau dessus, il avait dû éteindre son téléphone. La cliente n'a jamais été retrouvée. Il y a, enfin, cet événement, rapporté par Patrick Isoird lui-même, à une collègue et à sa mère: en le croisant dans les couloirs de l'hôpital, Rémi Chesne aurait menacé Patrick Isoird: «Toi un jour, je t'aurai.»

«Ce sont les morts qui nous parlent, Monsieur Chesne. Votre femme. Monsieur Isoird, observe la présidente de la cour d'assises. C'est remarquable dans tous les sens du terme.»

«Pourquoi je lui en aurais voulu?» interroge encore Rémi Chesne.

«Dire que rien ne l'affecte est un processus défensif»

Cette question, le Dr Ayguevives la considère «comme peu crédible». L'expert psychiatre a rencontré Rémi Chesne trois fois à la maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone. À la barre, il le dépeint comme «de petite taille, robuste et très bavard. Parfois difficile à suivre»; dans son rapport, comme une personne se montrant «incontestablement sympathique».

Au cours de leurs entretiens, Rémi Chesne répète: «Je ne suis pas rancunier. J'arrive à tout effacer de ma mémoire. Je suis plus attaché aux vivants qu'aux morts.» L'expert psychiatre parle de dénégation: «Quand on affirme trop qu'on n'est pas cela, c'est souvent qu'on l'est. C'est quelque chose qui échappe au conscient.»

Lors de son audition, Jérôme le garagiste le décrivait aux enquêteurs comme «quelqu'un qui gamberge tout le temps», renfermé sur lui-même, «surtout depuis la mort de sa femme, comme s'il s'était créé son monde».

«Seul lui maîtrise sa logique», reconnaît l'expert psychiatre. Pas de logique affective. Pas de relation entre le décès de son épouse et la «tromperie» avec Patrick Isoird. «Dire que rien ne l'affecte est un processus défensif. Il cogite sans cesse», analyse le Dr Ayguevives.

Au psychiatre, Rémi Chesne répète: «il n'y a rien qui me relie à ce truc» ou encore «je ne comprends rien à ce dossier» et, surtout: «je ne comprends rien à la justice».

«Vous mentez et ça se voit»

«Je ne comprends pas pourquoi Rémi m'a embarquée dans un truc qui me dépasse...», sanglote Audrey Louvet à la barre. Durant sa détention, elle a noirci des cahiers de poèmes:

«Tu m'as menti, tu m'as manipulée
Juste pour te venger.
Aujourd'hui je ne comprends toujours pas pourquoi tu as fait ce que tu as fait
Trois familles sont brisées
Je te déteste je te hais.
Pour tout ce que tu as fait
Un jour tu sortiras
Et lui ne reviendra pas.»

À sa sortie en juin 2020, Audrey Louvet n'arrivait pas à prendre le tramway pour se rendre à ses rendez-vous de contrôle judiciaire. Elle a demandé une dérogation pour avoir un chat dans son logement. Puis elle a suivi une formation d'agent d'entretien. C'est son premier diplôme. Depuis, elle réussit à prendre le tramway seule. À l'approche du procès, elle a cherché «une famille d'accueil» pour son chat: «Je risque de rentrer en prison. Je peux pas imposer ça à mon fils, a-t-elle expliqué à son éducateur. Il a déjà vécu assez de choses comme ça.» Aujourd'hui, quand son fils ne répond pas au téléphone, cela l'inquiète toujours un peu, mais elle ne l'engueule plus.

La toute première parole de Rémi Chesne, à son procès, fut: «Je suis innocent, et c'est tout.»

«Vous savez, vous avez vingt-deux éléments à charge contre vous, lui fera remarquer l'avocat général vers la fin des débats. Cela veut dire vous serez condamné. Vous mentez et ça se voit.»

L'expert psychiatre conclut sa déposition: «Ce n'est pas un acte sadique, mais un acte de souffrance psychique. Pour assécher une haine insoluble. Il n'y a pas de trait asocial, il n'est pas dangereux pour la société... Sauf peut-être pour les gens qui l'aiment.»

Le vendredi 29 janvier 2021, en début d'après-midi, Rémi Chesne a été condamné à trente ans de réclusion criminelle pour l'assassinat de Patrick Isoird. Audrey Louvet, quant à elle, a été condamnée à douze ans pour enlèvement, détention et séquestration.

Rémi Chesne n'a pas fait appel du verdict.

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