Société

«J'ai cru que j'allais rester dans cette grotte et jamais ressortir»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 4] Rémi Chesne a un gros problème. Patrick Isoird lui doit de l'argent, et à cause de lui, il risque de tout perdre. Audrey Louvet, pour aider son ami en difficulté financière, n'a qu'une mission à accomplir.

Devant la grotte, Patrick a eu un mouvement de recul. | Aaron Roth via Unsplash
Devant la grotte, Patrick a eu un mouvement de recul. | Aaron Roth via Unsplash

Longtemps, Audrey Louvet a cru Rémi Chesne. Il lui avait parlé des «deux professionnels» engagés par ses soins, des hommes si dangereux qu'elle ne pouvait les voir ni les entendre. Quand ses avocats lui rendaient visite en détention, Audrey demandait à la surveillante de passer en éclaireur. L'employée de l'administration pénitentiaire poussait alors la porte du parloir, jetait un œil à l'intérieur, avant de se tourner vers la détenue, cachée dans le couloir: «C'est bon, c'est bien eux.» Me Eva Fournier et Me Gérard Christol avaient beau lui répéter: «Les deux professionnels n'existent pas, il n'y a jamais eu de professionnels dans cette histoire, Audrey», sa naïveté prenait le dessus.

***

En 2014, Rémi Chesne passe souvent voir Audrey Louvet. Pour coiffer ses enfants, et juste comme ça «quatre, cinq, six fois dans la semaine, ou pas du tout». Audrey lui annonce être devenue musulmane, ça le fait «rigoler», se rappelle-t-il. Il ajoute: «Sur son mur, elle avait affiché des prières arabes.» Pour lui, Audrey «s'invente des vies». Des histoires d'amour, d'amitié, et de religion. Audrey n'en tire ni honte ni grand chagrin, elle dit simplement: «Je n'ai que mes enfants dans la vie.»

Rémi Chesne passe à l'improviste pour le café, appelle le matin («j'arrive»), et monte jusqu'à son appartement. Parfois elle lui saute au cou, parfois elle fait la tête. Un jour, Rémi lui confie ses difficultés financières: «Il était en galère, il avait pas de quoi faire à manger à sa fille», se souvient Audrey. Elle lui donne alors un paquet de pâtes et «des boîtes» de son panier des Restos du cœur. Face à la présidente de la cour d'assises, elle répète cette anecdote: «Je vous jure sur la tête de mes enfants, Madame.»

Rémi Chesne a plus de 400.000 euros sur ses comptes, deux maisons et un bateau baptisé «Lo-Ré» pour les balades du week-end. Il déclare un salaire de 1.500 euros par mois pour son activité de coiffeur. Personne ne sait vraiment d'où vient cet argent, et tout le monde en a une petite idée. À l'avocat général qui lui demande comment il a fait, Rémi Chesne rétorque: «À votre âge, vous n'avez pas de patrimoine vous?» Il cite un héritage, la bourse, et les journées de dur labeur. Il ne cite pas les 600 napoléons d'or que sa femme Nadège avait reçus trois ans avant son décès. Audrey, elle, se fiche de ces questions. Ce qu'elle en retient, c'est que Rémi lui a menti. Les pires trahisons viennent de ceux que vous imaginez être comme vous.

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«Tu le connais, c'est un signe, c'est toi qui dois l'emmener à la grotte»

Quelque temps plus tard, Rémi Chesne rend de nouveau visite à Audrey Louvet. Il est contrarié. Elle le voit à sa mauvaise mine, à ses traits fermés, elle le supplie de lui dire ce qui ne va pas. Quelqu'un doit beaucoup d'argent à Rémi. S'il n'arrive pas à le récupérer, il risque de tout perdre: «Sa fille, tout.» Audrey peut-elle l'aider? Elle accepte.

Alors il lui apporte la photo de l'homme, «une photo de carte d'identité». Audrey reconnaît immédiatement Patrick Isoird. Elle l'a rencontré sept ou huit ans plus tôt, quand elle habitait rue Paul Bosquet, à Sète. Ils ont eu une petite aventure, ça Audrey se garde de le préciser à Rémi mais qu'importe, ce dernier n'en revient pas de sa chance: «Si tu le connais, c'est un signe, c'est que c'est toi qui dois l'emmener à la grotte.» Là, lui expose Rémi Chesne, il fera appel à deux professionnels pour faire peur à Patrick Isoird. Ainsi il lui rendra son argent.

Dans le répertoire de son téléphone, Rémi a deux numéros, un fixe et un portable, au nom de «N- Patrick Isoird». Le numéro de portable n'est plus le bon, Audrey raccroche puis appelle le fixe. Jacqueline, la mère de Patrick, répond. Elle donne le nouveau numéro de portable à Audrey. «Je regrette qu'elle me l'ait donné, j'aurais préféré qu'elle refuse», dira plus tard l'accusée.

Audrey connaît la faiblesse des hommes. Avec Patrick Isoird, ils se revoient d'abord au parc du château, se racontent des banalités en buvant un Coca. «À chaque fois que j'appelais ou voyais Patrick, il fallait que j'appelle Rémi», indique-t-elle. Sa version est corroborée par les fadettes. Rémi lui aurait également demandé d'effacer tous leurs échanges SMS. L'étude de la téléphonie le confirme: 283 messages envoyés entre leurs téléphones ont disparu.

Une fois Patrick Isoird mis en confiance, Audrey a pour consigne de lui donner un nouveau rendez-vous.

«J'aimerais me recueillir à l'endroit où j'ai enterré mes chats»

Le lundi 23 juin au matin, Rémi Chesne vient la chercher à son appartement. Il lui montre la grotte du mont Saint-Clair de l'extérieur. L'endroit n'est pas surveillé, il n'y a pas de caméra. Audrey devra y faire entrer Patrick. Rémi la ramène chez elle, puis s'en va coiffer un couple de personnes âgées. Pendant ce temps, Audrey téléphone à Patrick, lui propose de la retrouver au parking du cimetière à 16h40.

Pour cet ultime rendez-vous, Rémi passe prendre Audrey à l'arrêt de bus. Il lui demande de retirer la batterie de leurs téléphones. La voiture prend ensuite des petits chemins sinueux et fait des détours à travers la ville de Sète. Rémi explique à Audrey: il faut éviter les caméras de vidéosurveillance. Il la dépose au rond-point du Vignerai, près du cimetière, et s'en va. En attendant Patrick Isoird, Audrey Louvet joue sur son téléphone portable.

Patrick arrive sur son scooter blanc. Il allume une cigarette. Audrey lui dit: «J'aimerais me recueillir à l'endroit où j'ai enterré mes chats.» Patrick l'accompagne. «Il était vraiment très gentil», sanglote-t-elle à la barre. Devant la grotte, Patrick a un mouvement de recul. Audrey insiste pour voir la tombe du petit chat, active la fonction lampe-torche de son téléphone. Ils entrent. Rémi Chesne les suit.

«Si tu parles, je te bute toi et tes enfants»

Pris dans les ténèbres, le cœur d'Audrey Louvet bat plus vite. Rémi Chesne, affublé d'un masque blanc vénitien, sac de sport et fusil à la main, jette un rouleau de ruban adhésif gris aux pieds d'Audrey. Il lui ordonne d'attacher Patrick, de lui enlever ses chaussures et ses chaussettes. Elle s'exécute: «J'ai cru que j'allais rester dans cette grotte et jamais ressortir.» Elle n'a pas le souvenir d'une parole ou d'un geste particulier de Patrick Isoird. À la présidente de la cour, elle dit: «Je pense que monsieur Isoird, il avait aussi peur que moi, Madame.»

Quand elle a terminé sa mission, Rémi Chesne pointe le fusil sur la poitrine d'Audrey. Elle a reconnu derrière le masque sa voix, son allure, ses habits. Elle pense aux deux professionnels qui sont sûrement là, prêts à prendre le relais. Rémi Chesne lui intime: «Casse-toi, va m'attendre là où je t'ai dit de m'attendre.»

Audrey Louvet ne sait pas si elle a couru ou non.

Vingt minutes plus tard, elle monte dans la voiture de Rémi Chesne au rond-point du Vignerai. Elle lui demande ce qui s'est passé. Il ne répond pas de suite. Finalement, il lâche: «Si tu parles, je te bute toi et tes enfants.» Arrivée chez elle, Audrey court voir ses enfants, s'ils vont bien, s'il ne leur est rien arrivé. Rémi Chesne la suit, puis entre dans la salle de bains. Le fils aîné d'Audrey confirmera avoir vu Rémi le coiffeur prendre une douche. Il en est sorti bien habillé, et est parti sans dire un mot.

«Au bout d'une demi-heure, elle donne son nom et fait tout foirer!»

Le lendemain, Audrey Louvet appelle Rémi Chesne: les amis et la famille de Patrick Isoird la harcèlent au téléphone. Rémi vient chez elle, jette deux cents euros sur la table, la prévient à nouveau: «T'as intérêt de te taire.» Il dit: «Ça a dégénéré.» Audrey l'informe avoir aussi reçu un appel du commissariat de Sète. Des policiers veulent l'entendre. Rémi lui indique alors la marche à suivre, une chronologie de sa journée à leur débiter. «Rémi était censé être mon ami, clamera-t-elle à la juge d'instruction, j'avais confiance en lui.»

Au commissariat, Audrey déroule: elle s'est rendue au lieu de rendez-vous convenu avec Patrick Isoird en voiture. Un ami l'a déposée. La rencontre a duré vingt minutes. En face d'elle, un officier de police judiciaire tape sur son clavier. D'instinct, il demande: nom de l'ami, numéro de téléphone? Rémi Chesne n'avait pas anticipé cette question.

***

Au palais de justice de Montpellier, le couvre-feu de 18h est presque un lointain souvenir. À la barre, l'enquêteur Denis Bretbeil lève les mains au plafond: «Au bout d'une demi-heure, elle donne son nom et fait tout foirer! D'ailleurs elle dira plus tard: “Quand j'ai dit à Rémi Chesne que j'avais dit que c'était lui qui m'avait amenée, il est devenu fou!”» Denis Bretbeil ironise: «Et bon, j'le comprends, il avait préparé tout son plan pendant des années, et Audrey Louvet, au bout d'une demi-heure elle donne son nom...»

Le frère d'Audrey Louvet la décrit ainsi: «Elle a un QI très bas. On lui dit de sauter d'un pont, elle saute. Elle n'a rien dans la caboche.» À la fin de sa déposition, Me Darrigade, l'avocat de Marc Isoird, le frère de Patrick, se lève et regarde un instant Audrey Louvet à la barre. L'accusée comparaît libre. Elle a été libérée en juin 2020, après quatre ans de détention provisoire, dans l'attente du procès. L'avocat des parties civiles tente: «J'ai l'impression que vous n'avez pas dit toute la vérité...»

Audrey soupire: «J'ai tout dit, Monsieur...» Tout à coup, elle redresse la tête et tourne son visage vers Rémi Chesne, à nouveau masqué et aujourd'hui assis dans le box des accusés. Elle hurle: «DIS LA VÉRITÉ TOI! JE TE DÉTESTE! JE TE DÉTESTE!»

Rémi Chesne ne bouge pas.

Me Eva Fournier, l'avocate d'Audrey Louvet, fait observer à Rémi Chesne: «On est d'accord qu'elle n'est pas amoureuse. On est d'accord qu'elle n'en veut pas à votre argent. Finalement, on ne sait pas pourquoi elle vous accuse...»

«Non, répond Rémi Chesne, on ne sait pas.»

À l'ouverture du procès, la présidente de la cour d'assises de l'Hérault l'interrogeait à propos de la lettre laissée par sa femme sur le tabouret en plastique. N'était-il pas étrange qu'elle n'ait pas eu un mot pour leur fille, Laurine?

«Si, avait-il répondu. Ça m'a étonné.»

À l'approche du dernier jour d'audience, Laurine Chesne entre dans la salle. Sur le chevalet des témoins, elle pose un dossier vert, décoré d'une photo de sa mère Nadège. Au-dessus, en lettres capitales, Laurine a écrit «LETTRES MAMAN».

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