Société

«Il faudrait peut-être aller voir à la grotte»

Temps de lecture : 11 min

[Épisode 3] Un soir, Sophie D. regarde l'émission «Crimes» consacrée à la disparition de Patrick Isoird. Elle note le numéro affiché en bas de l'écran. Hésite, puis appelle. Quelque temps plus tard, les enquêteurs du SRPJ de Montpellier sonnent à sa porte.

Audrey Louvet. | DR
Audrey Louvet. | DR

Chez Audrey Louvet, tout est sombre. Derrière les volets clos, des volutes de fumée bleue dansent devant son écran d'ordinateur. Elle écrase sa cigarette, se connecte à Facebook. Sur son profil au nom d'Amina Sarah Ndiaye, elle poste une photo de ses chats avec leurs peluches. De temps à autre, elle tend l'oreille. Les sirènes de police sont les plus effrayantes.

Audrey est la dernière personne à avoir vu Patrick Isoird en vie. Cela fera bientôt deux ans. Elle ne sait pas exactement quand elle a compris qu'il était mort.

Denis Bretbeil, longue veste en cuir élimé et petites lunettes, est enquêteur au SRPJ de Montpellier. À la barre, il le reconnaît: en 2016, l'enquête piétinait. Sa voix s'éclaircit: «Jusqu'à ce jour béni où Madame Sophie D. voit l'émission “Crimes” et nous appelle.»

***

Au départ, tout était allé très vite. Moins de trente-six heures après l'évaporation de Patrick Isoird, son frère Marc avait fait un signalement pour disparition inquiétante. Il avait retrouvé son téléphone portable, appelé le dernier numéro dans le journal d'appels, et une femme avait décroché.

Le 25 juin 2014, Audrey Louvet était ainsi entendue au commissariat de Sète. Le rendez-vous s'était «super bien passé». Ils avaient discuté et s'étaient promenés, voilà tout, avant de se quitter gentiment vers 17h. Elle avait donné son numéro de téléphone, quoique de mauvaise grâce, en précisant qu'elle ne voulait pas «qu'on l'embête». Audrey était venue en voiture: la voyant attendre à l'arrêt de bus, un ami qui passait par là par hasard lui avait proposé de la déposer. Il s'appelle Rémi Chesne.

Une semaine plus tard, le 2 juillet 2014, les enquêteurs du SRPJ de Montpellier se retrouvaient saisis du dossier. À la lecture du procès-verbal d'audition d'Audrey Louvet, le nom de Rémi Chesne leur sautait soudain aux yeux. Sa femme, Nadège Chesne, avait mis fin à ses jours en 2009, cinq ans auparavant. Dans le cadre de cette enquête, Patrick Isoird avait été entendu. Il était son collègue, devenu son amant la veille du suicide.

Il y avait alors eu de «vives discussions» au sein du service, se souvient l'enquêteur Bretbeil. Tous hésitaient sur la conduite à tenir: fallait-il interpeller Audrey Louvet et Rémi Chesne, ou bien fallait-il poursuivre comme si de rien n'était, le temps de rassembler plus d'éléments?

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Les enquêteurs avaient d'abord demandé à ouvrir une enquête pour enlèvement et séquestration. Cela leur donnait des moyens d'investigation supplémentaires: surveillance physique, mises sur écoute et balisage de voitures. Ainsi, le 3 juillet 2014, ils avaient vu Rémi Chesne sortant de l'immeuble d'Audrey Louvet, alors que toute communication téléphonique avait cessé entre eux. Patrick Isoird était peut-être en vie. S'il y avait une chance de le retrouver, il fallait la saisir. Audrey Louvet et Rémi Chesne étaient placés en garde à vue.

Face à la cour d'assises de l'Hérault, Denis Bretbeil continue: «Madame Louvet, je pense que c'était quelqu'un de faible... On aurait pu la faire craquer. Au fil des auditions, je sentais qu'elle aurait pu se mettre à table.» Mais, ajoute-t-il, «c'est vrai qu'elle m'a surpris. Elle a pas craqué. J'étais confiant, mais on gagne pas à tous les coups.» Il savait qu'elle lui racontait «des conneries». Mais sans éléments à charge, Audrey Louvet et Rémi Chesne ont dû être relâchés.

«On cherchait des fantômes»

Les policiers avaient exploré d'autres pistes. Patrick Isoird aurait-il pu disparaître à cause d'une dette d'argent? Il ressortait de la procédure que l'homme aimait jouer aux cartes. Le jeudi soir, le perdant à la belote devait payer le repas aux autres. «On misait un peu d'argent, admit un ami, mais pas de quoi changer de pays.»

Claude, l'ex-femme de Patrick Isoird, avait été auditionnée à son tour. Au détour de la conversation, elle avait lâché: «Il faudrait peut-être aller voir à la grotte.» Elle ne saurait dire pourquoi elle a dit ça. C'était «une idée comme ça». Certaines choses lui viennent à l'esprit sans qu'elle ne puisse les nommer. La grotte du mont Saint-Clair se situe près du rond-point du Vignerai, à l'ouest de la ville.

«Tous les Sétois, s'ils ne l'ont pas visitée, connaissent ou en ont entendu parler. C'est un vestige de la guerre», raconte un ami de Patrick Isoird. Lui est allé voir. À peine à l'intérieur, il a fait demi-tour. «Je ne me suis pas senti.» Derrière deux lourdes portes, la grotte est un dédale de galeries noires.

Le 17 juillet 2014, les enquêteurs du SRPJ de Montpellier vont vérifier par eux-mêmes. À peine pénètrent-ils dans l'abîme que l'obscurité les assaille. Le commandant Boris Verrières concède: «Pour y aller, faut... Faut être en confiance.» À la lumière de leurs torches tactiques, ils aperçoivent des «stigmates de squat»: des graffitis, du papier journal, des bougies fondues. À terre, ils récupèrent un mégot de cigarette Elixyr. Ils progressent dans la grotte. Une odeur les saisit.

Là, dans une cavité sur la gauche, ils le découvrent. Au sol gît un corps décomposé et carbonisé. Seul un pied, nu, dépasse des cendres blanches. Les mains, jointes, sont attachées en cravate autour des épaules avec une «bande adhésive renforcée, de type professionnel». Le crâne est explosé par un tir. Du plomb sera retrouvé dans les parois de la cavité. Le témoignage d'une habitante de l'immeuble jouxtant la grotte fait soudain sens: «J'étais sur ma terrasse, quand tout à coup, j'ai entendu deux coups de feu. J'ai regardé sur le parking. J'ai rien vu. J'ai pensé que c'était dans ma tête.» C'était une fin d'après-midi, il faisait chaud. La voisine a pensé à quelqu'un chassant la cigale. Patrick Isoird est retrouvé trois semaines plus tard. Son pavois en or, qui jamais ne quittait son cou, a disparu.

À cette annonce, Alabama, sa fille, s'est effondrée sur le sol de la salle de bains. Claude s'est allongée sur elle: «Je voulais faire quelque chose, mais je pouvais rien faire», se souvient-elle.

Grâce aux images de vidéosurveillance de la station-service Avia aux abords du mont Saint-Clair, et à l'ADN de Patrick Isoird retrouvé sur le mégot de cigarette, les enquêteurs savent une chose: Audrey Louvet a conduit la victime à la grotte. «Mais à qui? s'interroge l'enquêteur Bretbeil. On partait de loin.» Il reformule: «On ne savait pas s'il y avait deux, trois, quatre suspects. On cherchait des fantômes.»

«Tu n'en veux pas à mon cœur, tu n'en veux qu'à mon cul»

Après sa garde à vue, un ami d'Audrey l'a aidée à déménager. Lunel se trouve à une soixantaine de kilomètres de Sète. Son ami lui achète aussi «des raviolis, des pâtes, des boîtes de lentilles». Parfois, il lui prête un billet. Audrey essaie de le rembourser comme elle peut. «Quand elle a besoin je suis là, et quand je lui demande une petite compensation, elle n'est pas là», lui reproche-t-il. Par message, Audrey lui répond: «Tu n'en veux pas à mon cœur, tu n'en veux qu'à mon cul». Comme tous les autres, son ami est parti.

Audrey dit avoir toujours été idiote. La présidente de la cour d'assises fait mine de ne pas comprendre le mot «teubé». Audrey explique: «Avant, je vivais dans le monde des Bisounours.» Elle pouvait ouvrir sa porte à n'importe qui. Parce que finalement, n'importe qui, ça n'était pas grand monde.

À Lunel, une dame frappe quelquefois chez Audrey. Sophie D. est la sœur de son voisin du dessus. Il lui arrive d'apporter des bonbons pour les deux garçons d'Audrey. Autour d'un café, elles discutent «de la vie de tous les jours». Sur le canapé, un des chats ronronne. Audrey le caresse de sa main blanche tatouée de henné. De confession musulmane, Sophie lui demande si elle est allée voir un imam pour sa conversion. Audrey secoue la tête.

Sur internet et si possible dans la vie, Audrey se fait appeler Amina Sarah Ndiaye. Le prénom Amina a été choisi par son petit ami, un musicien de Metz rencontré sur Facebook et jamais en vrai. Elle y a ajouté le prénom Sarah, en référence à son dessin animé préféré enfant, Princesse Sarah: «Je l'aimais parce que la pauvre, elle était maltraitée. Son père était mort. Elle faisait la boniche toute la journée», relate Audrey à la cour d'assises.

Son avocate, Me Eva Fournier, lui demande: «Vous vous êtes identifiée?» Audrey hésite un instant. Après un court silence, elle souffle: «Peut-être.»

«C'est pas la vie que je voulais, en fait»

Audrey dit de son père: «C'est le seul qui m'aimait vraiment.» Ses trois grands frères décrivent un homme menaçant de défenestrer leur mère et lui cassant les dents à la place. Audrey n'en garde pas souvenir: «À moi, il m'a jamais fait de mal.» Quand elle a 6 ans, ses parents divorcent. À la barre, Audrey appelle sa mère «ma génitrice». De cette vie «catastrophique», il n'en reste que des sanglots. Audrey raconte: «Le matin avant d'aller au collège, je devais faire le ménage, et quand c'était mal fait je prenais des tartes.» Sa mère se remarie avec un militaire «et je crois qu'il ne m'aimait pas trop non plus». Le couple a deux autres enfants. Des jumeaux. «J'étais forcée de les trimballer tout le temps avec moi», poursuit Audrey.

La gorge nouée de larmes, elle essaie de relever la tête: «C'est pas la vie que je voulais, en fait.» À l'école, Audrey imite la signature de sa mère dans son carnet de correspondance sans qu'elle s'en aperçoive. La jeune fille en est peinée. À la barre, Audrey a posé devant elle une photo de ses enfants. Elle glisse: «Je leur dis que je les aime, je leur dis toujours que je suis très fière d'eux. Ça a payé, parce qu'aujourd'hui le grand est en BTS et le petit au lycée en apprentissage.» Audrey Louvet a arrêté l'école en quatrième.

Adolescente, elle rend visite à son père en cachette. Ils vont au cinéma. «Ma génitrice l'a su et... j'ai morflé.» De son côté, sa mère dira aux enquêteurs: «Elle fait du mal à tout le monde. Elle a couché avec un jeune Noir quand elle était mineure. Elle fuguait. Elle a toujours été instable» et indiquera que sa fille était jalouse de ses frères. À ces mots qui lui sont répétés, Audrey hoquette: «C'est faux. Je voulais juste qu'elle fasse la même chose pour moi que pour mes frères.»

Cela a commencé avec le plus âgé d'entre eux. La nuit, il venait la toucher dans le lit, la forçait à des fellations. Le plus jeune des trois frères les a surpris et l'a raconté à leur mère, qui n'a rien dit. Leur grand-mère a traité Audrey de menteuse. Alors, le deuxième grand frère a fait la même chose. Cette fois, Audrey s'est tue.

«Il me frappait les fesses en disant des insultes, et moi j'aimais pas ça»

À peine majeure, Audrey quitte la maison. Elle enchaîne les petits boulots non déclarés: dans la restauration, un salon de toilettage pour chiens, des hôtels. Elle tombe enceinte de son premier enfant à 19 ans. Elle retrouve à ce moment-là son père, employé dans un restaurant. Un jour où elle passe le voir, son patron lui apprend qu'il a quitté son travail «sans laisser de téléphone ni d'adresse». Aujourd'hui, elle ne sait pas ce qu'il est devenu.

Audrey poste en statut Facebook des encadrés noirs avec l'écriture blanche «Je suis muslim». Elle dit s'être convertie à l'islam d'avril 2013 à janvier 2014, avant d'arrêter pour sa mère, très catholique: «Je voulais qu'elle m'aime un peu quand même.»

Depuis la prison, Audrey voit une psychologue du conseil général. Cela l'a aidée à comprendre: sa mère ne l'appellerait jamais. Il était inutile d'attendre. Au sac qu'elle traîne tous les matins à la cour d'assises, Audrey a accroché une main de Fatma. Son petit ami sur Facebook est musulman.

«Si elle fréquentait un Espagnol, elle deviendrait gitane», raille une connaissance à elle. Une autre: «Quand elle touchait son RSA, elle allait se faire un tatouage, puis acheter des trucs pour ses enfants.»

Les tatouages d'Audrey sont des «signatures plus fiables que sa mémoire», notera un expert psychologue. Sur sa peau, elle a fait graver au fil du temps et des émotions le nom du groupe pop rock allemand Tokio Hotel, un ange, «Michael Jackson For Ever», «Papa je t'aime» en chinois, et le prénom de son petit ami Facebook, avec un cœur à la place du O.

À propos de ses relations amoureuses, la présidente de la cour d'assises pose la question: Audrey a-t-elle eu des relations tarifées? À la barre, la femme de 39 ans hésite: «Non, pas tarifées...» Elle caresse sa longue tresse de cheveux: «Mais parfois, quand j'avais besoin de lait pour mes enfants, ils allaient me faire quelques courses.» Sa voix se met à trembler: «J'en suis pas fière.»

Un jour, Audrey voit passer une voiture floquée «Rémi Coiffure» devant chez elle. Elle l'arrête. Rémi Chesne lui donne sa carte. Elle l'appelle pour une coiffure à domicile. Ils parlent «de plein de choses» et, peu à peu, deviennent amants. Audrey préfère arrêter au bout de quelques semaines: «Il me frappait les fesses en disant des insultes, et moi j'aimais pas ça. Je n'aime pas la violence.» Elle n'apprécie pas davantage sa façon de lui couper les cheveux, mais elle laisse Rémi coiffer ses enfants: «J'avais vraiment confiance en lui. Il était gentil avec moi.» Il l'écoute, dit-elle. «Il savait tout de ma vie en fait.»

«Ils feraient mieux d'aller voir Rémi, le coiffeur. Il m'a manipulée»

À Lunel, Audrey Louvet quitte peu son petit appartement. Un soir où elle reçoit la visite de Sophie D., elle lui demande de regarder l'émission «Crimes», diffusée sur NRJ12. Ils vont parler de l'affaire Isoird. Quand Sophie repasse chez elle quelques jours plus tard, Audrey grille cigarette sur cigarette.

En sortant du petit appartement, Sophie compose le numéro qui s'est affiché à l'écran de télévision à la fin de l'émission. Mais elle raccroche aussitôt. Que se passera-t-il pour Audrey et sa famille, si elle se retrouve en une de Midi Libre? L'image de Marc Isoird, le frère de Patrick, lançant un appel à témoins, lui revient. Sophie se raisonne: c'est trop important. Elle rappelle et reste au bout du fil. Voilà comment les enquêteurs du SRPJ de Montpellier ont fini par sonner chez elle.

Face à la cour, Sophie explique: «Ce n'est ni mon amie ni mon ennemie. Je l'ai connue trois mois.» Elle jure ne pas lui vouloir de mal. «Mais entre les propos qu'elle me tenait et ceux de la télévision, c'est pas la même histoire.»

Après la diffusion de l'émission, Audrey est agitée. «Plutôt que de s'en prendre à moi, ils feraient mieux d'aller voir Rémi, le coiffeur. Il m'a manipulée», confie-t-elle à Sophie. Elle lui raconte comment elle a emmené, dans la grotte, Patrick Isoird à Rémi Chesne.

Audrey Louvet ne sait pas quand elle a compris que Patrick Isoird était mort. Mais elle sait quand elle a compris que Rémi Chesne l'avait utilisée.

Lors de sa garde à vue, en juillet 2014, elle assure à l'enquêteur Denis Bretbeil: Rémi Chesne est un ami. Ils se parlent beaucoup. Elle sait qu'il est veuf. L'entretien touche à sa fin, il ne reste plus beaucoup de temps à l'enquêteur pour jouer sa dernière carte. Le reste est consigné dans le procès-verbal versé au dossier:

– Et il vous a pas dit comment elle était morte, sa femme? Moi j'aurais posé la question.
– ...
[long silence] C'était sa vie privée.
– Je vous l'apprends en fait, que c'est un suicide. Ma dernière question n'en est pas une. Juste pour vous faire cogiter. Vous savez que Nadège, sa femme qui s'est pendue, a eu une liaison avec Patrick Isoird?
Vous êtes sérieux? Je ne savais pas. Je suis choquée.»

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