Société

«Quand une femme vous interpelle au bout d'un an de célibat…»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 1] La famille et les amis de Patrick Isoird savent une chose: il ne raterait jamais un spectacle de sa fille. Pourtant, le 23 juin 2014, il n'est pas au rendez-vous. Quelque temps auparavant, une femme rencontrée sept ans plus tôt a refait surface.

Patrick Isoird et ses amis. | DR
Patrick Isoird et ses amis. | DR

Alabama est sur la scène, sous le feu des projecteurs. Elle salue le public dans le noir, aux côtés des autres enfants. Le rideau tombe. Sa mère la rejoint, la mine inquiète. Alabama la rassure: son père n'avait pas promis. Il finissait le travail à 16h30. Il n'était pas sûr de pouvoir venir. La jeune fille de 12 ans sourit à Claude, sa mère: «Il lui est rien arrivé.»

Mais la famille et les amis de Patrick Isoird savent une chose: l'homme de 49 ans ne raterait jamais un spectacle de sa fille.

***

Patrick Isoird est né le 2 mai 1965 à Sète. Des cinq enfants, il est le dernier. Dans l'ordre: Daniel, Christian, Suzanne, Marc et Patrick. Leur père travaille à l'usine en tant qu'ouvrier. Jacqueline, leur mère, travaille aussi à l'usine en tant que femme de ménage. Une femme intelligente, «douce et joviale», selon certains de ses fils. Ils habitent dans un F4, au premier étage d'une cité HLM. Quand Patrick a 4 ans, Christian, son frère –et le préféré de sa mère– meurt d'une péritonite à l'âge de 19 ans. En grandissant, Patrick lui ressemble de plus en plus. Malgré lui, il doit combler un vide. Son père meurt en 1988 d'un cancer du pancréas, mais c'est de ce frère mort trop jeune dont il parlera, une fois adulte, dans ses états d'ivresse.

L'un de ses autres frères, Marc, de cinq ans son aîné, se souvient que Patrick était «tout le temps dans [ses] pattes». Il l'amène à l'école le matin, va le chercher l'après-midi. Avec leur bande de copains, Patrick et son grand frère occupent leur temps libre à jouer dehors. Un jour, en haut d'une carrière de Sète, ils aperçoivent deux hommes et une femme entrer dans une grotte. Un coup de feu retentit. Les enfants voient les deux hommes ressortir, mais pas la femme. Marc avait 12 ans. Patrick, dit-il, en avait 7 ou 8. «Avec tous ces rochers, on voyait pas bien, c'était confus.» Ils ont eu peur. Ils sont partis. C'était en 1972.

Patrick quitte l'école à 16 ans. Ce n'est pas pour lui. Tout le monde le surnomme Fife, ou Fifou. Un sacré chanceux, aux cartes comme à la cueillette des champignons. En 1994, il décroche un contrat auprès de la maison de retraite Les Pergolines rattachée à l'hôpital de Sète. Quatre ans plus tard, il intègre l'hôpital en tant qu'agent d'entretien. Avec ses amis d'enfance, Fife joue à la belote au Terminus; avec ses collègues de travail, Patrick organise des barbecues.

En 2000, une nouvelle collègue arrive à l'hôpital de Sète. Elle s'appelle Claude. Claude et Patrick tombent amoureux. Sa mère, Jacqueline, n'est pas trop d'accord. Claude est mère célibataire, elle a déjà une fille et un garçon –de deux pères différents. Patrick et Claude se marient au début du printemps 2001. Patrick lui raconte l'histoire de la grotte, de quand il était petit. Cela «l'obsédait», se rappelle Claude. Alabama, leur fille, naît à la fin de l'année. C'est lui qui trouve le prénom.

Pendant deux ans, Claude suit une formation. Patrick s'occupe des trois enfants: les deux de Claude et la petite Alabama. Cette dernière évoque «plein de câlins, plein d'amour». Le week-end, pendant les vacances, ils vont en Espagne ou chez la sœur de Claude.

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«Y a eu une fois où ça suffisait, ça devait s'arrêter»

Marc ne comprend pas le terme «problèmes d'alcool». Où commencent les problèmes? Face à la cour d'assises de l'Hérault, il remarque à propos de son frère Patrick: «Il avait le permis, on lui a jamais enlevé.» Il admet: «En bringue, le week-end, okay.» Mais assure: «Je l'ai jamais ramassé par terre.»

À la maison, c'était un problème, rapporte Claude. À la maison il y a les coups, les bouquets de fleurs le lendemain, l'absence d'excuses. Un médecin a constaté les coups. Des plaintes ont été déposées.

Marc relève la tête. Autour de son cou brille un pavois d'or –le bouclier des jouteurs sétois –, un bijou que son frère Patrick avait aussi reçu en cadeau. Il reconnaît: «Il parlait pas beaucoup et moi j'étais pas curieux. Après, si je lui demandais quelque chose, il me le disait.» Jacqueline, leur mère, n'a jamais posé de question. Elle ne sait pas pourquoi Patrick et Claude ont divorcé. Elle n'a pas demandé.

Claude ne voulait pas divorcer. Pour elle, c'était encore un échec. Mais «y a eu une fois où ça suffisait, ça devait s'arrêter», explique-t-elle. C'était en 2006. Après ça, le climat était un peu froid.

Cette période ne dure toutefois pas longtemps: Patrick est toujours là. Claude peut l'appeler au milieu de la nuit, il vient tout de suite. Il se rend à tous les galas, aux cours de natation, aux fêtes de fin d'année d'Alabama. Au moment du divorce, Patrick est retourné vivre chez sa mère Jacqueline. Une situation provisoire. Il aide aux repas, s'occupe des courses, réalise des travaux de rénovation. Il n'en partira plus.

«Je veux pas que l'alcool donne une mauvaise image de lui»

Alabama rend visite à son père chez sa grand-mère. Il la prend sur son scooter, l'emmène partout avec lui, pour manger chez des copains. «On faisait tellement de choses», relate-t-elle. L'été, ils se rendent au parc d'attractions à Marseillan. Un jour, son père aide un ami qui construit sa maison face à la mer; de la terrasse, ils contemplent le feu d'artifice. Ils font plein de jeux de société: «On se disputait tout le temps. Toujours pour rien, ce qui fait qu'on se réconciliait très vite.» Patrick rit, dit de sa fille que c'est un diesel: «Parce que j'allais toujours crescendo: au premier trimestre, 11-12 de moyenne, deuxième trimestre, 13-14, puis au troisième, 15.» Au collège, Alabama essuie des insultes. Claude la rassure: «On va aller voir le directeur, avec ton père.» Deux jours après, les insultes cessent. La jeune femme parle de cette chance: «Avec ma mère, ils avaient une relation super. Vraiment géniale. Parfois même, on sortait tous les trois. J'étais contente.»

Alabama Isoird hésite un instant. Elle souffle: «Je veux pas que l'alcool donne une mauvaise image de lui, parce que c'était vraiment quelqu'un de génial. Il était là pour tout le monde. Il était très gentil.»

Si les proches de Patrick Isoird ne savent pas comment les problèmes d'alcool ont commencé, ils savent comment ils se sont résolus.

Alabama est triste de voir son père se détruire. «Si tu n'arrêtes pas, je ne veux plus te voir. C'est insupportable», menace-t-elle. Le lendemain, Patrick plonge ses yeux dans les siens et promet: «C'est fini.» Il y a parfois un peu de mélancolie dans ce regard. Un de ses amis confie: «Il n'avait pas eu la vie qu'il rêvait d'avoir.» Avant de souligner un «important besoin d'être aimé». Cela lui vaut d'être jugé «trop crédule» et «pas assez méfiant» par d'autres. Son frère Marc hausse les épaules: «C'était pas quelqu'un à faire du mal ni à penser du mal.» Il ne lui a jamais connu aucun ennemi. C'est un point qui lui paraît essentiel, alors il répète: «Aucun.»

«Je ne le reverrai plus»

En 2011, Patrick obtient un poste de chauffeur au sein de l'hôpital de Sète. Il est chargé du portage des repas et du camion de transfusion sanguine. Dans sa poche, il transporte un petit canif pour ouvrir les paquets. Il n'a pas de téléphone personnel, seulement celui de l'hôpital où on peut l'appeler de jour comme de nuit. La technologie, ce n'est pas trop son truc.

Un jour, le téléphone fixe sonne dans l'appartement de la cité HLM. Jacqueline décroche. Une femme demande, «sans dire bonjour ni rien», à parler à Patrick. Sa mère lui donne son numéro de portable. Patrick et la femme se sont rencontrés il y a quelques années. Sept, pour être exact. Elle repense à lui. Elle aimerait savoir ce qu'il devient. Elle lui propose un rendez-vous. «Il ne savait pas si c'était bon ou pas bon», se souvient son bon ami Philippe. Mais Patrick est célibataire depuis un an. «Et quand une femme vous interpelle au bout d'un an...» Les amis de Patrick lui conseillent de se méfier: la fille a 33 ans et lui, presque 50. Patrick montre les messages de la femme à son ami Philippe. Ce dernier commente: «C'est du rentre-dedans!» Patrick rit. C'est bien ce qu'il pensait. La femme lui pose d'abord un lapin. Ils conviennent d'un rendez-vous le lundi 23 juin, après son travail, à 16h30.

Le 24 juin 2014, Jacqueline appelle son fils Marc: «Patrick n'est pas venu au spectacle d'Alabama.» Marc croit avoir alors pensé: «Je ne le reverrai plus.»

***

Pour Patrick Isoird, les journées se ressemblent: il quitte la maison de sa mère à 7h30, rentre à 16h35 pour voir comment elle va, boit un verre d'eau, et se rend chez un copain pour jouer aux cartes ou à «Des chiffres et des lettres». Le 23 juin, Jacqueline a d'abord cru qu'il travaillait une heure de plus, comme cela peut arriver parfois. Puis elle s'est dit qu'il était allé chercher le journal. À 20h30, qu'il était allé dormir chez un copain. Cela n'était jamais arrivé, mais peut-être que c'était arrivé ce soir-là. Elle n'a pas réussi à s'endormir. Le lendemain, elle a appelé l'hôpital. Patrick ne s'était pas présenté à son travail. «Et le travail pour lui, c'est primordial.»

Son frère Marc cherche partout. Au même moment, un collègue et ami de Patrick part en tournée avec sa voiture professionnelle. Il regarde partout aussi. Sur le parking du cimetière de Sète, entre deux palmiers, il croit reconnaître le scooter blanc de Patrick. Il appelle de suite Marc. Marc se rend au cimetière, là où leur père est enterré. Patrick a peut-être fait un malaise entre les tombes. Il essaie de penser à tout. Il appelle le numéro professionnel de Patrick. Une sonnerie retentit sous la selle du scooter. Quand il la soulève, il découvre le téléphone, son blouson et un paquet de cigarettes Elixyr. «Patrick fumait beaucoup. Il avait toujours son paquet de cigarettes à la main, témoignera sa mère, Jacqueline. Ça m'a fait bizarre qu'on le retrouve dans son scooter.»

Marc regarde les trois derniers numéros utilisés: celui de l'hôpital, celui d'Alabama, et un autre, au nom d'Audrey Louvet. Les amis de Patrick, Philippe, Nicolas, Lucien, William, tous se mettent à sa recherche: au quartier des Salins, à la colline des Pierres Blanches, et jusqu'à Marseillan. Ils appellent Audrey Louvet, la mettent sur haut-parleur.

La femme leur confirme avoir eu rendez-vous avec lui la veille à 16h30. Il l'a accompagnée du cimetière jusqu'à l'arrêt de bus où elle devait prendre le 7 pour aller chercher ses enfants à l'école. Elle ne l'a pas revu depuis. Ils font des recherches sur internet, découvrent le profil Facebook d'Audrey Louvet avec un autre nom: Amina Sarah Ndiaye. Ils l'appellent à nouveau. Philippe, l'ami de Patrick, «insiste un peu»: si elle ne lui répond pas à lui, peut-être répondra-t-elle aux questions de la police. La femme change de numéro.

Le lendemain, Marc Isoird se présente au commissariat de Sète à la première heure pour signaler la disparition. Il donne la description de son frère Patrick: cheveux courts, 1m78, mince, vêtu d'un jean, d'un t-shirt et de baskets le jour de sa disparition. Marc précise: son frère porte deux tatouages, un Jim Morrison dans le dos et un Indien sur le bras gauche. Autour du cou, il a un pavois d'or.

Alabama Isoird est entendue par les enquêteurs. Son père lui a promis d'aller fêter la Saint-Patrick de l'année suivante avec elle en Irlande. La jeune fille de 12 ans relativise: «C'est pas grave, y en aura d'autres.»

Une semaine plus tard, le 2 juillet 2014, le SRPJ de Montpellier est saisi pour disparition inquiétante. Le commandant Boris Verrières fait les vérifications d'usage. Il effectue une recherche avec le nom de Patrick Isoird dans les fichiers de l'ordinateur. À l'écran, un résultat apparaît. Un dossier de 2009, «dans une enquête suite au suicide d'une femme appelée Nadège Chesne».

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