Politique / Monde

Le terrorisme d'extrême droite américain, de l'isolationnisme au transnationalisme

Temps de lecture : 10 min

[Épisode 3] À l'origine centrés sur le combat aux États-Unis, des extrémistes de droite veulent désormais ouvrir des fronts de la «guerre raciale» partout en Occident.

Rassemblement du mouvement national-socialiste américain, le 21 avril 2018 à Draketown, en Géorgie. | Spencer Platt / Getty Images North America / AFP
Rassemblement du mouvement national-socialiste américain, le 21 avril 2018 à Draketown, en Géorgie. | Spencer Platt / Getty Images North America / AFP

Avant le 11 septembre 2001, l'attentat le plus meurtrier jamais perpétré aux États-Unis était celui du 19 avril 1995 à Oklahoma City. À la veille de ses 27 ans, Timothy McVeigh fait exploser un véhicule chargé d'un mélange de carburant et d'ammonium de nitrate (ANFO) au pied du bâtiment fédéral Alfred P. Murrah. Au total, 168 personnes sont tuées.

McVeigh était proche du mouvement des milices (Militia Movement), une mouvance d'extrême droite radicalement anti-État. Il souhaitait venger les quatre-vingt-deux civils tués lors du siège de Waco, un an exactement après la fin de ce dernier.

Cette confrontation avait opposé les forces fédérales du Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (ATF) et du FBI aux Branch Davidians, une secte accusée d'avoir stocké illégalement des armes.

Principale menace intérieure

Après le 11-Septembre, l'extrême droite violente est redevenue la principale menace terroriste visant le territoire américain. Entre 2010 et 2019, 76% des victimes de terrorisme aux États-Unis ont été tuées par des extrémistes de droite, soit 330 personnes sur 435.

Cette activité s'est intensifiée durant les cinq dernières années, et le terrorisme d'extrême droite américain s'insère désormais dans une nébuleuse transnationale qui veut frapper partout dans le monde.

Le 27 octobre 2018 à Pittsburgh (Pennsylvanie), Robert Bowers tue onze personnes juives dans la synagogue Tree of Life, les accusant de perpétrer un «génocide» contre la race blanche. Selon l'Anti-Defamation League (ADL), c'est l'attentat le plus meurtrier jamais commis contre la communauté juive aux États-Unis.


Mémorial installé devant la synagogue Tree of Life, le 29 octobre 2018 à Pittsburgh. | Brendan Smialowski / AFP

Le 27 avril 2019 à Poway (Californie), John Timothy Earnest assassine un Juif et en blesse trois autres dans la synagogue Chabad of Poway. Dans un manifeste publié sur le site haineux 8chan, il accuse lui aussi la communauté juive de détruire la race blanche, dénonce le grand remplacement et se dit inspiré par l'attaque contre la synagogue Tree of Life et l'attentat de Christchurch du 15 mars 2019 en Nouvelle-Zélande (51 morts).

Le 28 juillet 2019, Santino William Legan tire sur la foule réunie au festival de l'ail de Gilroy (Californie), faisant quatre morts et dix-sept blessé·es. Un compte Instagram à son nom, créé peu avant l'attaque, affiche sa haine des hispaniques et fait référence à Might is right, un manifeste du XIXe siècle populaire chez les extrémistes de droite.

Le 3 août 2019, Patrick Wood Crusius abat vingt-deux membres de la communauté hispanique d'El Paso (Texas). Il publie sur 8chan un manifeste où il dénonce l'«invasion hispanique du Texas» et référence l'attentat de Christchurch. La liste se poursuit et n'inclut pas les projets d'attentats déjoués.

Par ailleurs, de nombreuses alertes ont été lancées sur la présence de militants d'extrême droite radicaux au sein de la police, de l'armée américaine, mais aussi du secteur des technologies de surveillance. Ainsi, les fondateurs des sociétés Clearview et Banjo sont ou ont été liés au néo-fascisme.

Suprématie blanche et anti-étatisme

L'histoire du terrorisme d'extrême droite américain est ancienne. Fondé au lendemain de la guerre de Sécession (1865), le tristement célèbre Ku Klux Klan entend restaurer la suprématie absolue des Blanc·hes sur les Noir·es dans un Sud où l'esclavage a été aboli après sa défaite militaire –bien que la ségrégation persiste.

Le Klan assassine, torture et mutile des milliers de personnes, très majoritairement noires, mais aussi blanches si elles sont considérées comme des ennemis politiques. Dissous en 1871, il renaît deux fois de ses cendres, en 1915 puis en 1946, et existe toujours.


Rallye du Ku Klux Klan à Defiance, dans l'Ohio, le 20 mars 1999. | Jeff Kowalsky / AFP

L'idée d'une suprématie blanche continue d'imprégner fortement l'extrême droite terroriste américaine. Sauf que désormais, en particulier chez les groupes les plus radicaux, il ne s'agit plus tellement de soumettre la population noire tout en coexistant avec elle, mais de créer un «ethno-État blanc» (white ethnostate).

Ce projet de séparatisme racialiste implique a minima un nettoyage ethnique pour créer un territoire peuplé uniquement par les Blanc·hes. Il est issu du néo-nazisme, qui domine aujourd'hui le terrorisme d'extrême droite américain racialiste.

Le mouvement patriote (patriot movement) regroupe des militant·es partageant la conviction conspirationniste que le gouvernement fédéral américain a été infiltré par des acteurs malfaisants et tyranniques. C'est l'idée du New World Order (NWO), ou du Zionist Occupied Governement (ZOG) pour les plus racialistes. Dans les deux cas, elle rappelle la théorie antisémite du complot juif.

Le mouvement patriote entretient d'ailleurs de nombreux liens avec les milieux suprémacistes. Historiquement, les principales tendances en son sein regroupent les paramilitaires du mouvement des milices dont était proche Timothy McVeigh, le mouvement des citoyens souverains (Sovereign Citizen Movement) et le mouvement anti-impôts (Tax Protest Movement). Une partie des patriotes basculent dans le terrorisme ou la violence.

L'idée de la rébellion armée contre un État illégitime, en recourant au terrorisme si nécessaire, reste particulièrement vivace dans l'extrême droite américaine radicale. C'est le thème central des Carnets de Turner, un roman américain publié en 1979, antisémite, pro-terroriste, très populaire chez l'extrême droite radicale –et livre de chevet de Timothy McVeigh.

Des théories du complot d'extrême droite plus récentes, comme QAnon, insistent elles aussi sur un «État profond» et malfaisant; selon le FBI, ces narratifs peuvent encourager le terrorisme intérieur.

Néo-nazisme accélérationniste

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des liens se sont tissés entre les néo-nazis américains et d'autres tendances de l'extrême droite radicale, au sein de structures comme Aryan Nations. The Order, un groupe terroriste néo-nazi lié à l'organisation, a par exemple braqué des millions de dollars et commis de multiples assassinats en 1983 et 1984.

Des groupes terroristes néo-nazis récemment créés, comme Atomwaffen Division (2015) ou The Base (2018), ont adhéré à la stratégie radicale de l'accélérationnisme, soit l'idée qu'il faut tout faire, par tous les moyens, pour précipiter l'effondrement de l'État et provoquer une guerre civile raciale, afin de pouvoir rebâtir un ethno-État blanc sur les cendres de l'ancien monde.

Attaquer la police, tuer des civils, détruire les infrastructures critiques (énergie, eau potable, structures de santé...), avoir recours au terrorisme bactériologique (par exemple en transmettant volontairement le Covid-19): la fin justifie les moyens.


Rassemblement organisé par le mouvement national-socialiste américain, le 17 avril 2010 à Los Angeles. | Gabriel Bouys / AFP

Bien qu'ils haïssent l'islam et les arabes, les nazis accélérationnistes appellent leurs militant·es à prendre modèle sur les djihadistes. Pour le groupe terroriste Atomwaffen Division, «la culture du martyre et de l'insurrection [chez] les talibans et l'État islamique constitue quelque chose à admirer et à reproduire dans le mouvement terroriste néo-nazi», rapporte Vice.

Les accélérationnistes n'hésitent pas à réutiliser des images issues de Daech ou d'Al-Qaïda dans leurs propres visuels. Cette propagande qui incite à rejoindre l'organisation et/ou à passer à l'acte terroriste circule via tous les canaux possibles.

«Souvent, l'héroïque protagoniste blanc [...] est décrit comme un “loup solitaire” lourdement armé, face à l'horizon [...], parfois avec un symbole néo-nazi (comme le soleil noir). Ces éléments visuels sont soulignés par des textes tels que “Lève-toi!” ou même des invitations très claires, telles que “Tuez les traîtres” et “Je vais vous montrer à quoi ressemble la vraie terreur”», détaille le Global Network on Extremism and Technology.

Ramifications internationales

Ces groupes ne limitent pas leur action au territoire américain: ils bâtissent de véritables réseaux internationaux dans tout le monde occidental.

En janvier dernier, le FBI a arrêté le fondateur du groupe terroriste The Base. Celui-ci comptait attaquer un rassemblement pro-armes en vue de déclencher une guerre civile. L'un des trois militants arrêtés devait créer une cellule terroriste au Canada.


Au rallye pro-armes visé par The Base, le 20 janvier 2020 à Richmond, en Virgine. | Zach Gibson / Getty Images North America / AFP

Mais ce n'est pas tout: d'après Vice, «The Base et son chef souhaitaient établir des liens concrets entre les unités militaires ultra-nationalistes ukrainiennes et le mouvement néo-nazi mondial». L'un de ses membres a d'ailleurs combattu en Ukraine, comme d'autres militants néo-fascistes.

L'organisation était également présente en Australie et en Afrique du Sud, et elle serait liée à une attaque éco-fasciste contre une ferme laitière en Suède. The Base a notamment recruté via le site iFunny.

Atomwaffen Division organise de son côté des camps d'entraînement paramilitaires pour se préparer à la guerre civile raciale. Évoqué dans des affaires de meurtres aux États-Unis, le groupe a essaimé dans plusieurs pays grâce à des organisations affiliées, à l'image du Northern Order au Canada.

Au Royaume-Uni, deux membres de la Sonnenkrieg Division, une branche européenne d'Atomwaffen, ont été arrêtés pour avoir menacé de mort le prince Harry. En Allemagne, elle a promis de tuer des responsables politiques de gauche, dont elle tient une liste à abattre.

Dans les pays baltes, la Feuerkrieg Division, elle aussi filiale d'Atomwaffen, célèbre les attentats d'extrême droite et encourage à assassiner les ennemis de la race blanche. Elle entretient des liens avec une multitude d'organisations, parmi lesquelles le régiment Azov, une milice néo-nazie ukrainienne.

Ces dernières années, des fuites massives de données issues de forums néo-nazis comme ceux d'Iron March –dont est issu Atomwaffen– ou de The Base ont permis d'éclairer davantage les stratégies et les projets de ces organisations.

«On constate un réseautage international important, un partage de propagande (manifestes, vidéos) et de savoir-faire, même des transferts d'argent. Beaucoup de militants ont fait partie de l'armée, ont combattu en Afghanistan ou en Irak, ce qui crée une sorte de fraternité militaire internationale», indique le Canadien Yan St-Pierre, expert en terrorisme et fondateur de la société de conseil en sécurité MOSECON GmbH.

Incitation au meurtre de masse

Durant les années 2000 et 2010, une partie de l'extrême droite américaine radicale, qui se fait appeler «alt-right», s'est appropriée les codes d'une certaine culture internet, née sur des sites comme 4chan: un humour très sombre basé sur les mèmes, le shitposting, les contenus explicites et l'ironie. Cela lui permet de diffuser des messages haineux, y compris des appels directs à la violence, sous couvert de trolling.

L'alt-right cherche principalement à attirer les jeunes hommes blancs avec les références de la culture web –ainsi que des cultures gamer et hacker– pour les radicaliser. Cette stratégie inspire l'extrême droite dans le monde entier, groupes terroristes inclus.

Pour l'extrême droite terroriste américaine, il s'agit de fabriquer de futurs tueurs en inspirant des attentats, comme le fait Daech. L'incarnation la plus connue est le site américain 8chan (depuis renommé 8kun) et son forum /pol/ (pour «politique»), aujourd'hui disparu.

Aucune organisation terroriste d'extrême droite n'y était officiellement présente. Néanmoins, selon le journaliste spécialisé Robert Evans, on pouvait alors décrire le forum comme «un lieu de rassemblement pour les néo-nazis extrêmement connectés. L'objectif principal de /pol/, affiché par la plupart de ses membres, consiste à radicaliser leurs camarades anonymes [...] et les inciter à des actes de violence dans le monde réel» –une incitation internationale et décentralisée au terrorisme.

«Ces terroristes ne sont pas inspirés par une seule idée ou idéologie, mais un patchwork.»
Yan St-Pierre, expert en terrorisme

C'est sur /pol/ que les terroristes de Christchurch, de Poway et d'El Paso ont publié leurs manifestes. Remplis d'éléments stupides, de jargon et de private jokes du forum qui créent la confusion, ils visent surtout à inspirer d'autres attaques et sont d'ailleurs traduits puis largement diffusés. Le terroriste de Poway a été inspiré par celui de Pittsburgh; tous deux ont été inspirés par celui de Christchurch.

Après El Paso, /pol/ a vanté le «score élevé» («highscore») du tueur, comme s'il s'agissait d'un jeu vidéo –un vocable à même de créer une certaine émulation et d'encourager d'autres attaques tout en brouillant les pistes.

8chan, rebaptisé 8kun, est facilement accessible bien que désormais déréférencé par Google. Le board /pnd/ (Politics, News, Debate) semble avoir succédé à /pol/. Le 7 juin, date à laquelle nous l'avons consulté, il arborait un soleil noir –un symbole néo-nazi– et l'on y trouvait toujours des appels au meurtre raciste, des conseils pour se procurer des armes ainsi que de la propagande nazie.

«Ces terroristes [individuels] ne sont pas inspirés par une seule idée ou idéologie, mais un patchwork. Dans les manifestes, on voit que ça saute d'une idée à une autre (haine des femmes, haine des étrangers, anti-mondialisation, écologie), on trouve même des éléments contradictoires, mais ils s'inscrivent dans une structure logique qui cherche constamment à confirmer un biais initial. C'est cela, la radicalisation: un renforcement constant», analyse Yan St-Pierre.

La propagande des extrémistes de droite n'est pas le seul vecteur de la radicalisation. Lorsque le président américain ou des commentateurs présents sur de grands médias se font l'écho de thèses issues de l'extrême droite, cela peut également contribuer à renforcer une certaine radicalité et favoriser le passage à l'acte d'un terroriste individuel.

On rappellera au passage que les grandes plateformes (Facebook, YouTube…) favorisent la radicalisation des individus en leur recommandant des contenus de plus en plus extrêmes: de l'aveu même de Facebook, 64% des personnes qui rejoignent des organisations extrémistes sur son site le font sur recommandation de son algorithme.

Des terroristes d'extrême droite américains cherchent actuellement à tirer profit de la pandémie de coronavirus ainsi que des manifestations qui ont éclaté dans de nombreuses villes après la mort de George Floyd à Minneapolis (Minnesota)tué par un policier le 25 mai 2020 en commettant des attentats pour aggraver le chaos et, croient-ils, précipiter le pays dans une guerre civile raciale, hâter l'effondrement du gouvernement et instaurer des ethno-États blancs par le nettoyage ethnique ou le génocide.

Au 19 juin, le chercheur et activiste Alexander Reid Ross avait comptabilisé au moins 177 incidents violents impliquant des militant·es d'extrême droite dans les manifestations antiracistes, dont 8% d'attaques à la voiture-bélier (le chercheur Ari Weil a enregistré 50 collisions, dont au moins 18 sont intentionnelles) et 2% de fusillades.

Les attaques sont majoritairement attribuées à des milices du mouvement patriote, puis à la mouvance boogalooassociée à plusieurs projets d'attentats récents– et à des groupes néo-fascistes.

«La menace [terroriste d'extrême droite aux États-Unis] est extrême», prévient Robert Evans. Et l'ambition de ces soldats de la race blanche se limite plus au territoire national: ils veulent désormais semer le chaos dans l’ensemble du monde occidental.

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