Politique / Société

Le terrorisme d'extrême droite n'épargne pas la France

Temps de lecture : 10 min

[Épisode 2] Des groupuscules identitaires très actifs sur les réseaux sociaux se rêvent en défenseurs d'un Hexagone qui serait menacé par les populations musulmanes et immigrées.

Des militaires de l'opération Sentinelle patrouillent devant la mosquée de Bayonne le 1er novembre 2019, quelques jours après que Claude Sinké, un octogénaire d'extrême droite, l'a attaquée, blessant grièvement deux personnes. | Gaizka Iroz / AFP 
Des militaires de l'opération Sentinelle patrouillent devant la mosquée de Bayonne le 1er novembre 2019, quelques jours après que Claude Sinké, un octogénaire d'extrême droite, l'a attaquée, blessant grièvement deux personnes. | Gaizka Iroz / AFP 

À Christchurch (Nouvelle-Zélande, cinquante-et-un morts), El Paso (Texas, vingt-trois morts) ou Hanau (Allemagne, neuf morts), des individus ont tué des innocent·es au nom de la haine et du racisme. Des assassins, mais surtout des terroristes: ils ont tous pris soin de diffuser un manifeste motivant politiquement leur acte. À chaque fois, il y est question d'autodéfense contre une prétendue invasion d'étrangers en terre blanche et de guerre raciale.

En moins d'un an, des attentats d'extrême droite ont donc été commis aux quatre coins du monde occidental au nom de la même idéologie: un racialisme exacerbé qui ne voit le monde qu'au travers du prisme ethnique. Ce discours n'épargne pas la France, pays des droits humains, ni l'Europe de l'Ouest, que l'on aurait pu croire vaccinée par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

Prisme racial exacerbé

Au cœur de l'Union européenne se développent des partis et leurs satellites qui expliquent tout par la race. Un fait divers met en scène un agresseur issu de l'immigration? La fachosphère se précipite pour dépeindre une attaque contre le peuple blanc. Une photo de classe montre des enfants un peu trop colorés à leur goût? Cela est présenté comme une preuve de la véracité du grand remplacement, cette théorie complotiste et raciste avançant que les élites (bien souvent, les Juifs) travailleraient à la substitution du peuple dit de souche par des populations immigrées, principalement musulmanes et nord-africaines. Un attentat djihadiste est perpétré? Les mêmes s'empressent d'y associer tou·tes les musulman·es y voyant la preuve de la guerre que mèneraient ces envahisseurs, comme ils les appellent, contre la population autochtone. À chaque fois, ces exemples soigneusement choisis ne sont vus –et déformés– qu'à travers le seul prisme racial.

Le Rassemblement national (RN), Génération identitaire ou l'ex-Bastion social, en France, mais aussi Pegida, le NPD et l'AfD en Allemagne, le UKIP, le Brexit party et Britain First au Royaume-Uni, Vox en Espagne, la Lega, Forza Nuova ou CasaPound en Italie, Aube dorée en Grèce... Les acteurs qui construisent leur propagande autour de ces thèmes sont nombreux et ils appartiennent tous à la même famille politique d'extrême droite, radicale ou non.

Tous reprennent à leur compte ce racialisme, quitte à en adoucir la forme, mais jamais le fond. «Je pense que le grand remplacement est un slogan», a par exemple déclaré Jordan Bardella, alors tête de liste RN pour les Européennes, en mars 2019 sur BFMTV. Avançant au passage que «dans un certain nombre de quartiers il y a une substitution de population» due à l'immigration «massive». Alors que le RN estime que «l'Union européenne organise la submersion migratoire», ce discours colle très exactement à la théorie du grand remplacement.

Ces partis d'extrême droite institutionnels sont-ils liés aux terroristes d'extrême droite qui ont frappé –ou voulu frapper– partout en Occident et jusqu'au sein de l'Union européenne au nom justement de la lutte pour une soi-disant race blanche? Assurément non. Mais ils participent bien à la construction et à la diffusion à grande échelle d'un discours qui peut, dans certains cas, pousser des individus à prendre les armes.

Tentation terroriste

«Dans le monde de l'ultradroite, il y a les mouvements et les individus», a résumé le secrétaire d'État auprès du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez lors de son audition par la commission d'enquête parlementaire sur la lutte contre les groupuscules d'extrême droite dirigée par la députée Muriel Ressiguier (La France insoumise), en février 2019. «Les services de renseignement se préoccupent des deux [...], n'écartent pas la possibilité qu'un individu de la mouvance ultra puisse passer à l'action de manière un peu isolée. C'est une vraie préoccupation.»

Fin mai, un ancien militaire a encore été arrêté à Limoges car soupçonné de vouloir s'en prendre à la communauté juive. Placé en détention provisoire, il a été mis en examen fin mai pour «entreprise individuelle terroriste» et «infraction à la législation sur les armes en relation avec une entreprise terroriste». Début juin, en Allemagne, un autre voulait réitérer la terrible attaque de Christchurch outre-Rhin. Il a clairement dit sur internet qu'il voulait passer à l'action et des armes ont été retrouvées à son domicile.

En juin 2017, c'est un jeune nationaliste radical, Logan Nisin, qui a projeté des attentats en France contre des hommes politiques et des musulman·es. Administrateur d'une page Facebook à la gloire d'Anders Breivik, le terroriste d'Oslo et Utøya (22 juillet 2011, soixante-dix-sept morts), armé, il avait baptisé son projet «OAS» en référence au groupe terroriste Organisation de l'armée secrète et voulait «enclencher la remigration» (l'expulsion de France des populations non-de souche) par son action violente.

«Même s'il est seul devant son écran d'ordinateur, comment prétendre qu'un individu puisse s'autoradicaliser?»
Marc Trévidic dans Terroristes – Les Sept Piliers de la déraison

Un an plus tard, en juin 2018, le groupuscule Action des forces opérationnelles était démantelé, soupçonné de planifier des attaques contre des musulman·es. En novembre de la même année ont été arrêté·es des membres du groupuscule identitaire Les Barjols. Accusés de vouloir s'en prendre au chef de l'État ils se rêvaient en défenseurs d'une France qui serait menacée par les populations musulmanes et immigrées. En juin 2019, un néonazi voulait commettre un «carnage» au dîner du Crif. Quatre mois plus tard, en octobre 2019, Claude Sinké, ancien candidat FN et xénophobe notoire, a attaqué une mosquée à Bayonne. Considéré comme déséquilibré, il a déclaré vouloir «venger la destruction de la cathédrale de Paris» qu'il attribuait aux musulmans. Il est mort en détention en février dernier.

Outre la France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suède, en Espagne, en Italie, en Norvège, le terrorisme d'extrême droite a aussi frappé: on dénombre seize attentats racistes de plus ou moins grande envergure depuis 2015, pour un total de vingt-sept morts et soixante-douze blessé·es. Plus d'une centaine d'arrestations sont également recensées. Mais c'est l'outre-Rhin qui est le plus durement touché avec cinq attaques sur les cinq dernières années, ayant fait vingt-et-un morts et cinquante-deux blessé·es. Sans compter, un peu partout, les nombreux projets déjoués. Dans la plupart de ces attaques et projets d'attentats, la «race» et la «guerre raciale» qu'elle soit redoutée ou souhaitée, servent de toile de fond idéologique.

Terrorisme inspiré

Le profil de «loup solitaire» prédomine dans le terrorisme d'extrême droite en Europe de l'Ouest et en Occident plus largement. Ce terme très employé est pourtant peu adapté: si les attaques individuelles ou de très petites cellules éthérées ont effectivement remplacé celles de groupes plus nombreux, telle l'OAS en France dans les années 1960, néanmoins elles sont en réalité le fait d'individus esseulés mais pas isolés. C'était par exemple le cas de Logan Nisin, l'héritier autoproclamé de l'OAS, dont Le Monde a retracé le parcours des Jeunesses nationalistes à l'Action française, jusqu'au Front national de la jeunesse. Son arrestation a ainsi été suivie d'une dizaine d'autres interpellations.

C'est le modèle du terrorisme «low cost», aussi appelé «inspiré», des djihadistes, «“solistes du djihad” [qui] suivent une stratégie définie par d'autres», comme l'a qualifié l'ancien juge antiterroriste Marc Trévidic en 2013. «Qu'un terroriste passe seul à l'action ne signifie pas ipso facto qu'il en soit l'unique responsable. [...] Même s'il est seul devant son écran d'ordinateur, surfant sur le web, passant de liens en liens, comment prétendre qu'un individu puisse s'autoradicaliser? Comme s'il n'y avait personne de l'autre côté de l'écran.» Le modèle djihadiste est même érigé en modèle d'efficacité par certains radicaux de droite, qui partagent le même agenda du choc des civilisations, selon leur vocabulaire.

Selon des documents de travail de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) que Slate a pu consulter, la mouvance ultra de l'extrême droite française, celle considérée comme violente, est forte d'un noyau dur d'un millier d'individus particulièrement surveillés pour leur potentiel de passage à l'acte, ainsi que 1.000 à 2.000 autres personnes considérées comme sympathisantes qui jouent plus le rôle de soutiens, participant aux rassemblements ou manifestations. Toujours selon nos informations, le Service central du renseignement territorial (SCRT) évoque lui aussi le chiffre d'un millier d'individus violents et prêchant la violence qu'il surveille. Paris est toutefois en dehors du périmètre d'action de ce service. Le SCRT ne comptabilise donc pas les ultras de la capitale.

«Nous sommes toujours confrontés au risque de voir émerger des loups solitaires nourris par la propagande diffusée par les groupuscules .»
Extrait d'un document de travail de la DGSI

Quant au potentiel violent de ces ultras de différents groupes, il ne se discute pas. Outre le fait qu'ils fréquentent les camps d'été, les stages survivalistes, les salles de sport ou de boxe tenues ou organisées par des membres de la mouvance, certains se réunissent aussi pour des entraînements au combat ou au tir en forêt. Le nombre de militaires et de policièr·es, en activité ou non, au sein de la mouvance inquiète également, d'après un récent rapport d'Europol.

Comme l'a révélé Mediapart, 350 membres de l'ultradroite hexagonale possèdent légalement une arme à feu. Néanmoins, un noyau dur d'un millier de militant·es, c'est peu comparé aux 13.000 personnes liées à l'extrême droite et prêtes à la violence recensées par les renseignements en Allemagne, ou encore aux 9.329 islamistes radicaux inscrits au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) en mars 2019, selon un rapport de la délégation parlementaire au renseignement.

Mais ce gros millier d'individus d'ultradroite recensés par la DGSI et le SCRT ne compte que ceux fricotant avec les groupes organisés. Or, «nous sommes toujours confrontés au risque de voir émerger des loups solitaires nourris par la propagande diffusée par les groupuscules (d'extrême droite), notamment sur internet», estime la DGSI. Et si le service précise surveiller avec attention l'activité numérique de la mouvance, il souligne également que sa tâche est compliquée par les «applications cryptées» car, «comme pour le terrorisme sunnite, ces groupuscules se sont adaptés».

Radicalisation en ligne

Pour la communication ou la propagande, l'extrême droite copie donc, à sa manière, les méthodes djihadistes. De plus en plus censurés sur les réseaux sociaux (bien que Facebook ou Twitter notamment soient régulièrement épinglés pour leurs lacunes), les groupes radicaux de droite européens trouvent refuge sur des plateformes parallèles et plus permissives, à l'image de VKontakte (l'équivalent russe de Facebook) ou les messageries sécurisées Telegram et Signal.

Avec un effet pervers: libérés de la peur de voir une page populaire et fortes de milliers d'abonné·es être fermée unilatéralement, certains groupes y délivrent un message encore plus radical. Des pages ou chaînes s'adonnent ainsi au racisme décomplexé et appellent explicitement à la violence, abreuvant leurs milliers de followers de message glorifiant le terrorisme d'extrême droite, le racisme, le nazisme, les armes. Ces groupes recrutent un peu partout sur le web grâce au prosélytisme de leurs membres les plus motivé·es qui investissent notamment les forums de jeux vidéo ou les réseaux sociaux et, sur le modèle américain, tentent de séduire de nouveaux publics en s'appropriant les codes de la contre-culture web.

«Ça pourrait déboucher sur un “Daech de droite”, une organisation transnationale uniquement concentrée sur la race blanche.»
Nicolas Lebourg, historien et spécialiste de l'extrême droite

Certaines chaînes diffusent même des images d'atrocités (exécutions, torture...) dans le but d'aider leur audience à se «désensibiliser», disent-ils, et ainsi favoriser le passage à l'acte. Des chaînes dédiées exclusivement aux lectures radicales en côtoient d'autres qui se concentrent sur une préparation physique, mentale ou paramilitaire. À chaque fois, elles touchent quelques milliers d'abonné·es qui semblent très assidu·es au vu des performances d'audience des publications. Ces canaux de diffusion sont très surveillés par les renseignements.

Parmi les administrateurs de ces canaux, bon nombre se disent basés en Europe, plusieurs écrivent pour un public francophone et quelques-uns se revendiquent même explicitement français. L'anglais domine toutefois, pour un message plus facilement exportable à l'international. Les interconnexions transnationales entre l'Amérique du Nord, l'Europe et la Russie sont frappantes, les groupes se relayant mutuellement. Des militant·es s'attèlent également à la traduction en de nombreuses langues des écrits de terroristes d'extrême droite pour les diffuser le plus largement possible. Autant d'éléments qui tendent à uniformiser les discours.

Pas de structuration transnationale

Est-ce à dire qu'est en train d'émerger un courant terroriste transnational d'extrême droite, comme alerte le Comité contre le terrorisme du Conseil de sécurité des Nations unies (UNCTED) dans son rapport d'avril? «Idéologiquement c'est avéré, et c'est une première de ce côté-ci de l'échiquier politique», analyse l'historien et spécialiste de l'extrême droite Nicolas Lebourg. «Ça pourrait déboucher sur la création d'un “Daech de droite”, une organisation transnationale uniquement concentrée sur [la défense] de la race blanche.»

«Toutefois, le nationalisme reste un élément crucial», tempère-t-il. Si le grand remplacement est invoqué par une multitude d'acteurs, les lectures varient selon les paradigmes locaux. Aux États-Unis par exemple, c'est le «chicano» qui est visé avant le «musulman». Mais surtout, s'unir dans un modèle transnational serait se fondre dans des entités plus larges (et abandonner sa souveraineté), ce que même le nazisme et le fascisme n'ont pas réussi: l'Allemagne d'Hitler et l'Italie de Mussolini –elles-mêmes en concurrence– ont conquis d'autres pays, elles ne se sont pas fondues dedans... Ce référentiel national est aussi la raison de l'absence de structuration transnationale réelle: si des groupes se parlent, voire s'allient, chacun garde un agenda qui lui est propre.

Jusqu'à quand? Le discours voulant que l'Occident serait en danger, en passe d'être conquis par les populations migrantes, est longtemps resté peu performant politiquement du fait de l'absence de matérialité de la prétendue menace. Mais l'année 2015 a marqué un tournant, souligne Nicolas Lebourg. Au mitan des années 2010, la crise migratoire et la multiplication des attentats ont changé la donne, nourrissant les fantasmes et les désirs de revanche. C'est une certaine «radicalisation de la normalité», explique Nicolas Lebourg, qui peut conduire des «anonymes» non suivis par les renseignements à passer à l'acte.

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