Société

«Un empoisonnement, c’est horrible! Je le sais, j’en ai eu trois!»

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 2] Peu de temps après l'hospitalisation de Suzanne Bailly et Gabriel Marino, une analyse toxicologique est réalisée. Elle révèle la présence d'une molécule dangereuse dans leur sang.

Suzanne Bailly et Gabriel Marino sur le banc des parties civiles, à la cour d'assises des Alpes-Maritimes à Nice, en mars 2017. | Élise Costa
Suzanne Bailly et Gabriel Marino sur le banc des parties civiles, à la cour d'assises des Alpes-Maritimes à Nice, en mars 2017. | Élise Costa

Le 4 mars 2019, la cour d’assises des Alpes-Maritimes a entamé le procès d'une bien curieuse affaire. Il y est question d'une vieille dame, de son homme à tout faire et d'un verre d'eau.

Pour relire le premier épisode de cette série, c'est ici.

Au matin du mercredi 8 avril 2015, le brigadier-chef de la section criminelle de Cannes entre dans le couloir des urgences au linoléum bariolé. Devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes, quatre ans après et à raison de 150 dossiers par an, certains détails lui font défaut. Mais l’image de Suzanne Bailly ce matin-là lui est restée en mémoire.

«On dirait une bête qui est entrée dans la personne. Une bête qui essaie de sortir, comme dans les films…», mime à la barre le brigadier-chef, en agitant les membres supérieurs. Suzanne Bailly, dont le pronostic vital est engagé, est sanglée au lit.

«Je n'avais même pas peur»

Après trois jours passés dans sa chambre d’hôpital, Gabriel Marino a demandé à lui rendre visite. Il confirme: «Quand vous voyez ça, vous ne pouvez pas l’oublier.»

Le souvenir de Suzanne, d'ordinaire si «gentille et toujours impeccable», attachée et délirante le hante encore. Il en a pourtant vu, des choses. «C’est la deuxième fois que je me retrouve dans une cour d’assises en tant que partie civile», explique-t-il au jury. Le président Didier Guissart relève la tête.

– C’est la deuxième fois?

La première, c’était dans les années 1990. La belle-mère de Gaby avait tenté, avec l’aide de sa femme, de l’assassiner dans son garage. Elle lui avait assené un coup de pistolet à grenaille dans la nuque, pour une histoire d’assurance-vie; sa femme s’était enfuie avec les enfants aux États-Unis. Tout avait été prévu. Au terme du procès, le président avait regardé la belle-mère de Gaby et lui avait dit: «Vous avez tout calculé, sauf une chose: sa chance.»

«J’ai vu l’infirmière dire: “Il faut lui amener ses habits, elle n’en a plus pour longtemps.”»

Suzanne Bailly

Après son empoisonnement, Gabriel Marino s’est vu prescrire cinq jours d’ITT. Suzanne, elle, reste plus longtemps à l’hôpital: trente-six jours.

«J’avais des hallucinations terribles, les rideaux de l’hôpital étaient remplis de bestioles… J’ai vu l’infirmière au pied de mon lit dire: “Il faut lui amener ses habits, elle n’en a plus pour longtemps.” Et je n'avais même pas peur.»

Suzanne Bailly rit, avant de se reprendre: «Un empoisonnement, c’est horrible, horrible! Je le sais, j’en ai eu trois!»

Les enquêteurs ordonnent des prélèvements d’urine, de sang et de cheveux. Ils perquisitionnent le domicile de Suzanne, saisissent le verre dans l’évier, la bouteille d’eau Vittel ouverte et le pack sur le balcon. Ils demandent à la vieille dame si quelqu’un peut lui en vouloir, si elle a des ennemis.

«Pour la retraite, c’était pas mal»

Le mardi 5 mars 2019, le président de la cour d’assises sourit à Suzanne Bailly:

On va revenir un peu en arrière…
– Par principe, je ne reviens jamais en arrière.

Suzanne Bailly vient de Belfort, en Franche-Comté. À l'âge de 11 ans, elle perd son père, puis sa sœur aînée, quelques années plus tard. Elle se marie dans les années 1960, divorce au bout de dix-huit mois: «Il n’en voulait qu’à mon argent.» Elle retourne vivre aux côtés de sa mère et de son autre sœur, handicapée.

Pendant quarante-deux ans, elle occupe un poste de dactylo chez Alstom, l’entreprise locale. Suzanne cultive son jardin, fait des confitures. Elle adore les mimosas. «Mais les hivers sont très rudes, là-haut.» En 1979, elle décide de passer l’hiver sur la Riviera, au Cannet. «Pour la retraite, c’était pas mal», raconte-t-elle à la barre.

Elle achète alors en viager, acquiert la pleine propriété du bien immobilier vingt-cinq ans plus tard et se souvient en avoir éprouvé quelques remords. Sitôt les beaux jours, c’est la transhumance, et Suzanne monte dans sa voiture pour regagner Belfort: «J’arrive pas, j’arrive pas à me déraciner de là-haut.» À Me Belin, son avocat belfortain, elle dit: «De toute façon, je ne sais même pas nager, qu’est-ce que je ferais sur la côte d’Azur?»

«Les gens se demandaient qui était le bénéficiaire. Mais ça peut encore changer!»

Suzanne Bailly

Elle n’a pas d’enfant. Enfin elle en a eu un, mais elle l’a tragiquement perdu. Alors elle a tout gardé pour sa sœur, un investissement dans la pierre afin de la mettre en sécurité, mais elle meurt en 2006.

À chaque plongée dans l’affliction et la peine, Suzanne pense: «Je me fais mon armure.» Suzanne est restée joyeuse. Ses amies la décrivent comme très rigolote, et indépendante. Elle n’a pas la vieillesse aigrie de ceux et surtout de celles qui ont dû se conformer aux attentes de la société.

Bon pied bon œil, elle décide en 2008 de mettre son propre appartement du Cannet en viager. Dans son sac à main, elle garde une lettre manuscrite: «C’est une enveloppe que j’ai toujours sur moi, car on ne sait jamais quand ça peut arriver. C’est écrit “Testament” dessus.» À la barre, elle s’amuse: «Les gens se demandaient qui était le bénéficiaire, ça a posé des questions, cette lettre, oh la la, pfff! Mais ça peut encore changer! Je ne le dirai pas, parce que ce n’est pas définitif.»

«L’eau n’est pas le véhicule idéal»

Une semaine après son arrivée aux urgences de Cannes, les résultats toxicologiques tombent: dans le sang de madame Bailly, le docteur Gaillard retrouve les molécules d’un sédatif, d’un anti-nauséeux et d’un antalgique. «Ce qui est moins banal, note-t-il face à la cour d’assises de Nice, c’est la présence d’atropine.»

L’atropine, détaille le toxicologue au jury, est notamment contenue dans la belladone, une plante utilisée lors de rites religieux et de sorcellerie depuis l’Antiquité. Les femmes s’en pressaient une goutte dans l’œil pour dilater la pupille –critère de beauté de l’époque. Elle est aujourd’hui utilisée en ophtalmologie pour pratiquer un examen appelé fond d’œil.

«C’est une molécule effectivement très amère, précise l’expert. L’eau n’est pas le véhicule idéal, puisqu'elle est réputée pour son goût plat. Il aurait été plus intelligent de la mettre dans un jus de fruit ou un café.»

La présence d’atropine est également constatée dans le sang de Gabriel Marino, en quantité trois fois plus élevée. Si l’on atteint la dose létale, la mort a lieu en quatre à six heures. Mais il est impossible de savoir précisément à partir de combien de milligrammes l’ingestion d’atropine devient fatale. Contrairement à l’alcool, par exemple, «la corrélation entre état de santé et quantité ingérée n’est pas linéaire»: le seuil est propre à chaque individu. Une chose est toutefois sûre: si la dose mortelle n’est pas atteinte, la récupération est normalement totale.

Le docteur Gaillard relève que l’atropine présente dans le corps de Suzanne Bailly et de Gabriel Marino est caractéristique: elle contient de la glycine, un excipient que l'on ne retrouve que dans l'atropine à usage vétérinaire.

Dans la bouteille d’eau Vittel saisie par la police technique et scientifique, l’expert retrouve la même forme d’atropine.

Le docteur Gaillard analyse enfin les cheveux de Suzanne Bailly et de Gabriel Marino: «C’est un historique, le cheveu permet de remonter dans le temps. On a trouvé de la cocaïne dans les cheveux des momies incas de 1.500 ans.»

Pour Gabriel Marino, il découvre «une exposition au toxique unique dans la période donnée». Pour Suzanne Bailly, en revanche, il note plusieurs expositions, «au moins deux, car l’atropine est beaucoup plus dispersée dans le cheveu». La vieille dame a été admise aux urgences de Cannes le 11 février, le 21 mars et enfin le 7 avril 2015, avec des symptômes similaires.

Qui, au Cannet, souhaite voir Suzanne Bailly six pieds sous terre? L’entourage de Suzanne est entendu par les enquêteurs. Anne-Marie, son amie et voisine de palier à la résidence Azur Soleil Sérénité, raconte cette matinée du 7 avril où elle a vu la porte de l’appartement de Suzanne entrouverte.

Sa ligne téléphonique est analysée, et les résultats ne tardent pas à arriver. Le mardi 7 avril aux alentours de 11 heures, alors qu’elle s’apprêtait à entrer dans l’appartement de Suzanne Bailly, Anne-Marie a bien reçu un appel sur son fixe l’obligeant à rebrousser chemin.

Il provenait du téléphone d’Olivier Cappelaere, propriétaire en viager, depuis 2008, de l’appartement de Suzanne Bailly.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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