Société

«J’ai bu dans le même verre qu’elle. L’eau était amère»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 1] Le 4 mars 2019, la cour d’assises des Alpes-Maritimes entame le procès d'une bien curieuse affaire. Il y est question d'une vieille dame, de son homme à tout faire et d'un verre d'eau.

En 2015, un étrange fait divers agite la Riviera. | Élise Costa
En 2015, un étrange fait divers agite la Riviera. | Élise Costa

Dans le vieux Nice, les agences immobilières, les boutiques de philatélie et les pompes funèbres se partagent la rue menant au palais de justice. Au matin du 4 mars 2019, un homme y est jugé par la cour d’assises des Alpes-Maritimes. Il s'appelle Olivier Cappelaere.

En l’apercevant dans le box vitré, Suzanne Bailly, 89 ans, s’exclame: «Oh, qu’est-ce qu’il a grossi! Je ne le reconnais pas!» Elle porte un tailleur bleu pétrole en laine, une petite broche dorée sur le veston, une chemise rose et des mocassins compensés en écailles de serpent. «On est bien nourri en prison, hein!», rit-elle à l’adresse de son ami Gabriel «Gaby» Marino, 66 ans. Gaby a les cheveux poivre et sel, un anneau en or à l’oreille et la peau des gens qui n’ont jamais rechigné à la tâche, même sous le soleil.

Cela fait quatre ans qu’Olivier Cappelaere est incarcéré à la maison d’arrêt de Grasse. Comme la plupart des accusés détenus depuis plusieurs hivers, Olivier Cappelaere, pas tout à fait 50 ans, fait part de sa colère d’un ton quasi mécanique: «Depuis quatre ans, on m’a insulté, traité de tout et du pire, on m’a humilié et traîné dans la boue, j’ai eu droit à un lynchage médiatique…» Le président, Didier Guissart, le coupe: «Donc vous réfutez les faits?»

«Ça va, Suzanne?»

Entre la catastrophe et la routine, il n’y a qu’un interstice. La collision eut lieu le mardi 7 avril 2015. Ce jour-là, comme tous les mardis matins, Suzanne Bailly se rend avec son petit Yorkshire chez son coiffeur.

Si Suzanne montrait de quel bois elle se chauffe, ce serait du pommier sauvage de son jardin. Vaillante et non sans allure, la vieille dame mange bio, conduit encore seule sa 407 grise et ne connaît aucun problème de santé –pas plus que sa chienne: «Je la soigne à l’homéopathie, comme moi.»

Son amie et voisine de palier Anne-Marie, elle, consume son stress à coup de cigarettes blondes à chaque suspension d’audience. Quand le président de la cour d’assises l’appelle enfin, Suzanne, assise sur les bancs des parties civiles, est très contente. Anne-Marie enlève son manteau, pose son sac et se dirige à petits pas vers la barre.

Qu’est-ce que vous voulez que j’vous dise?
– Ce que vous voulez, Madame
, sourit le président.

Anne-Marie a le même âge que Suzanne, 89 ans. Dans leur petite résidence Azur Soleil Sérénité, sise au 34 avenue Mont Joli au Cannet, elles sont cinq retraitées veillant les unes sur les autres. À tour de rôle, elles s’offrent le déjeuner ou l’apéritif, discutent des anniversaires et des fêtes à venir, s’échangent parfois des gâteaux et un jeu de clés, au cas où. Anne-Marie est la voisine de palier de Suzanne.

Le mardi 7 avril 2015, vers 11 heures, elle note une chose étrange: la porte d’entrée de l’appartement de Suzanne est entrouverte. Passé un certain âge, et a fortiori lorsque l’on a une petite chienne capable de se faire la malle, c’est ennuyeux. Anne-Marie traverse le couloir, pousse la porte et demande: «Ça va, Suzanne?»

«J’ai entendu un grognement qui voulait dire oui, se souvient Anne-Marie à la barre. J’ai dit: “Suzanne, vous allez bien?”» Une voix s’échappe de la salle de bain: «Oui, ça va.» Du tac au tac, Anne-Marie fait remarquer: «Ça n’a pas l’air d’aller, vous avez une drôle de voix!»

«J’étais folle furieuse contre elle. Elle est partie sans rien dire, sans m’attendre...»

Anne-Marie, voisine de Suzanne Bailly

Au même moment, son téléphone fixe sonne à l’autre bout du couloir. Anne-Marie prévient: «Attendez Suzanne, je reviens tout de suite.» Elle fait demi-tour et décroche le combiné. Personne au bout du fil.

Et là, vous revenez voir Suzanne, et qu’est-ce que vous voyez?, demande le président.
– Pas de Suzanne.

À midi trente, Anne-Marie entend Suzanne rentrer. Elle sort pour lui passer un savon. Aux policiers, Anne-Marie dira: «J’étais folle furieuse contre elle. Elle est partie sans rien dire, sans m’attendre...»

Suzanne lui répond que c’est impossible, qu'elle était chez le coiffeur depuis 8 heures –et d’ailleurs, Anne-Marie aurait dû le savoir: si sa petite chienne n’était pas là, c’est qu’elle n’était pas là non plus.

«Gaby, ça recommence»

Sur ces entrefaites, Suzanne Bailly voit passer Gabriel Marino, surnommé avec affection «Gaby», depuis son balcon.

La femme de Gaby a été embauchée comme aide ménagère de la résidence, et au fil des ans, il est devenu l’homme à tout faire des cinq retraitées. Qu'il s'agisse de porter les packs d’eau ou de poser les détecteurs de fumée, Gabriel Marino est toujours là pour donner un coup de main. «Une amitié s’est faite, confie-t-il à la barre. Quand j’avais des oranges dans le jardin, je leur apportais. Quand elles avaient des pots de confiture, elles m’en donnaient.»

Suzanne lui fait coucou; Gaby rentre déjeuner chez lui.

À la fin du repas, la sonnerie de son téléphone portable retentit. Le nom de Suzanne Bailly s’affiche sur l’écran. Il entend une voix bégayer: «Gaby, ça recommence, ça recommence!» Il comprend tout de suite.

Récemment et à deux reprises, le 11 février et le 21 mars 2015, les copines de la résidence ont trouvé Suzanne Bailly à terre, prise de convulsions indescriptibles et de délires hallucinatoires, les bras et les jambes partant dans tous les sens. Elle avait les pupilles dilatées et ses propos étaient incohérents. À leur arrivée, les médecins l’avaient immédiatement placée en coma artificiel.

Devant la cour d’assises de Nice, Claudine, la voisine du dessus, se rappelle: «La deuxième fois, quand elle est partie, on s’est regardé et on s’est dit: “On ne la reverra plus.” Pour moi, elle était quasiment morte.»

Mais au bout de quelques jours, les symptômes disparaissent spontanément et Suzanne Bailly peut rentrer chez elle. Les médecins ne comprennent pas, et en l’absence de conclusion satisfaisante, ils notent: «Possible accident vasculaire cérébral.»

«Je n'arrivais pas à la soulever, elle était molle. Elle s’est mise à baver, elle voulait arracher sa robe.»

Gabriel Marino, homme à tout faire et ami de Suzanne Bailly

Gaby rassure Suzanne, lui demande de s’asseoir sur une chaise. Le temps d’appeler les secours, il se précipite en voiture chez elle.

«Elle était seule. Elle avait glissé du tabouret et était allongée derrière la porte. [Anne-Marie] m’a aidé à la tirer jusqu’à sa chambre, sur le tapis. Je n'arrivais pas à la soulever, elle était molle. Elle s’est mise à baver, elle voulait arracher sa robe», raconte-t-il au jury.

Sur le balcon de Suzanne Bailly, Gabriel Marino guette le Samu, le bip de la grille d’entrée à la main. Les secours n’arrivent pas. Anne-Marie, restée au chevet de Suzanne, ouvre la baie vitrée: «Elle murmure que l’eau a mauvais goût.» Anne-Marie goûte et recrache l’eau aussitôt. «Mais Gaby, il l’a avalée, lui!», se désole-t-elle à la barre. Il explique: «J’ai bu l’épaisseur de mon doigt dans le verre. Mais j’étais stressé, y avait pas de goût. Alors j’ai regoûté, et j’ai trouvé que c’était très amer. La langue collait au palais, c’était râpeux.»

«Je ne voyais plus rien»

Deux femmes urgentistes rejoignent enfin les lieux. Elles n’arrivent pas à porter la vieille dame. Gaby a la bouche pâteuse. Avec l’aide de la médecin la plus forte, il descend Suzanne, puis suit le véhicule du Samu jusqu’aux urgences. Là, il attend un peu.

Gaby a soif. Il sort une pièce de deux euros de sa poche et prend une bouteille d’eau au distributeur de la salle d’attente. Les médecins lui disent que Suzanne Bailly est entre de bonnes mains, que cela ne sert à rien de rester. Il reprend le volant pour rentrer chez lui.

«Quatre cents mètres après l’hôpital, je ne voyais plus rien. J’ai voulu prendre mon téléphone, mais je ne voyais plus rien.»

À la pause déjeuner de ce deuxième jour d’audience, Gaby était prêt. Il allait dire ses quatre vérités à l’accusé, le mettre face à ses contradictions imbéciles et ses mensonges de lâche.

Suzanne, elle, sentait qu’elle allait pleurer pendant sa déposition, prévue juste après celle de Gaby. Depuis tout ça, elle pleure pour un rien. Bonne ou mauvaise nouvelle, c’est pareil, elle pleure. Alors par précaution, elle a caché un mouchoir en tissu dans la manche de son tailleur.

«Je ne savais plus où j’étais avec la voiture, si j’étais à droite ou à gauche.»

Gabriel Marino

Finalement, seules les larmes de Gaby couleront sur le pupitre.

«Je pensais que c’était passé, mais… Je travaille avec mon fils, je suis occupé le jour, je ne pense pas à ces choses-là. Mais depuis début mars, avec le procès…»

Tout lui revient.

«Je ne savais plus où j’étais avec la voiture, si j’étais à droite ou à gauche.»

Son domicile n’est plus qu’à un kilomètre. Il tape contre les accotements en béton pour l’aider à se diriger. À chaque fois qu’il bute, il redresse le volant.

«Dans la voiture, cette langue était immense, je n'arrivais plus à respirer. On aurait dit que j’arrêtais pas de gonfler, je n’avais plus de salive.»

Gaby espère voir de la lumière à la fenêtre, preuve que sa femme est là, mais il fait sombre à l’intérieur. Il arrête son véhicule. À bout de forces, Gabriel Marino se tient au grillage qui longe son immeuble, monte les quelques marches et s’effondre. Tout ce qui s’est passé ensuite ne lui appartient plus: il ne garde aucun souvenir de cette nuit-là.

Sa femme, ne le voyant pas arriver à l’auto-école où il était censé venir la chercher, décide de rentrer à pied. Elle découvre son mari inconscient devant leur porte d’entrée.

«Quelque chose de pas normal»

À 21h09, trois heures exactement après l’arrivée de Suzanne Bailly aux urgences de l’hôpital de Cannes, la médecin de garde reçoit un homme plus jeune «avec un tableau similaire et atypique».

Gabriel Morino est très agité, au point d’être sanglé au brancard pour éviter d’en tomber. Il a les pommettes rouges, ses propos sont confus et il ne répond à aucune question. La docteure ordonne un scanner du cerveau, un autre des vaisseaux du cou, un bilan sanguin et une ponction lombaire. Tout revient négatif.

Au petit matin du 8 avril 2015, alors qu’elle s’apprête à finir sa garde de nuit, la médecin entend un homme crier. Surprise, elle entre dans la chambre. Gaby demande à être détaché et à voir quelqu’un. La professionnelle n’en revient pas: «Son bilan clinique était complètement cohérent. Il répondait aux questions.»

Que s’est-il passé hier?, demande-t-elle.
– J’ai emmené une dame aux urgences.
– Qui?
– Madame Suzanne Bailly.

Gabriel Marino précise: «J’ai bu dans le même verre qu’elle. L’eau était amère.»

Devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes, la médecin souligne: «Je comprends qu’il y a quelque chose de pas normal.» Elle contacte immédiatement le chef du service. Aux premières lueurs flattant la Riviera, le commissariat de Cannes est appelé pour suspicion d’empoisonnement.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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