Société

«La France découvre une famille susceptible d'avoir organisé le meurtre de sa fille»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 4] Début juillet 2018, la famille d'Alexia Daval est convoquée au tribunal. Six mois après ses aveux, Jonathann Daval livre une nouvelle version: c'est Grégory Gay, son beau-frère, qui aurait tué sa femme.

Me Gilles-Jean Portejoie, les parents d'Alexia Daval et Grégory Gay arrivent au palais de justice de Vesoul où s'ouvre le procès de Jonathann Daval, le 16 novembre 2020. | Sébastien Bozon / AFP
Me Gilles-Jean Portejoie, les parents d'Alexia Daval et Grégory Gay arrivent au palais de justice de Vesoul où s'ouvre le procès de Jonathann Daval, le 16 novembre 2020. | Sébastien Bozon / AFP

Vous lisez le quatrième épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le troisième est à retrouver ici.

Les cours d'assises ont parfois des allures d'opéra-ballets.

Les avocats sortent pour prendre un appel important.

Les journalistes rentrent après un direct.

Les policiers parcourent la salle.

Les seuls à garder leur place, à chaque minute du procès, sont le président, les jurés et l'avocat général. Et, à la cour d'assises de la Haute-Saône, Grégory Gay.

Tous les matins, Grégory accompagne la famille Fouillot: Jean-Pierre et Isabelle –ses beaux-parents– ainsi que la sœur aînée d'Alexia, Stéphanie –son épouse. Avec Stéphanie, Grégory a deux enfants. Le premier, un garçon, est arrivé après des années de traitement contre l'infertilité. Il avait 2 ans quand Alexia a été tuée. Puis, il y eut un deuxième enfant. «Un bébé couette», comme on appelle ceux conçus hors parcours PMA. Une petite fille née d'une grossesse spontanée, qui ne connaîtra jamais sa tante. Stéphanie dit: «Peut-être que c'est un cadeau qu'elle m'a fait de là où elle est.»

«Les détails, on les apprend par la presse... On croit que c'est une plaisanterie»

Grégory Gay a écouté, jambes et bras croisés, les dépositions du directeur d'enquête Franck Parédès et celles de l'officier de police judiciaire Xavier Blanchard. Il a entendu les experts et les médecins se succéder à la barre. Quand le président de la cour d'assises a annoncé la projection des photographies du corps d'Alexia, les bancs des parties civiles se sont vidés. Grégory Gay est resté.

Tous les soirs, sur le parvis du palais de justice de Vesoul, l'ex-beau-frère de Jonathann Daval est aux côtés de la famille Fouillot. Devant le crépitement des flashs et les micros, il prend la parole: «Je voudrais rétablir un petit élément que j'ai vu paraître hier dans les médias: il était mentionné que [Jonathann] pleurait. En aucun cas il n'a versé une seule larme hier et aujourd'hui. Okay?» Il promet avoir beaucoup de choses à dire. Il déclare: «La vérité judiciaire est dans le dossier.»

Le mercredi 18 novembre, à la tombée du jour, Grégory Gay pose ses mains sur ses genoux et se lève enfin. Il s'avance à la barre des témoins. Dehors, des chiens se battent. Leurs aboiements résonnent sur les boiseries. Quelqu'un ferme la fenêtre. Grégory Gay jette un regard vers le président de la cour d'assises, puis le baisse aussitôt vers ses notes dépliées.

Il se racle la gorge et commence: «Je voudrais recentrer le débat sur le couple via le prisme d'Alexia.» Coude plié et pouce suspendu en l'air, il lit le papier posé devant lui: «Alexia veut un enfant. Il y a un échange de SMS, le 5 juin, avec Mélanie.» Grégory Gay donne alors lecture des messages entre Alexia et sa meilleure amie.

Bref moment de flottement.

Le président de la cour, Matthieu Husson, ouvre la bouche. La procédure veut que, dans un premier temps, les témoins parlent sans être interrompus. Il hésite un instant. Doucement, il dit à Grégory Gay: «J'ai cru comprendre par divers canaux que vous avez bien analysé le dossier, mais ce n'est pas le rôle qu'on attend de vous aujourd'hui.» Le président lui demande de se détacher de ses notes. De livrer une déposition spontanée.

Grégory Gay hoche la tête. Puis il reprend là où il s'était arrêté, en essayant cette fois de regarder la cour. Il parle des médicaments ingérés par Alexia, des mensonges de Jonathann, de toutes ces choses qui ne sont pas «cohérentes». À nouveau, le président l'arrête. Il lui explique, avec d'autres mots: «C'est votre témoignage qui nous intéresse.»

Grégory Gay relève la tête. En silence, il observe la cour quelques secondes. Il concède: «Depuis trois ans, ma vie a été très perturbée par ce qui s'est passé.»

***

Le 26 juin 2018, un expert psychiatre franchit les portes de la maison d'arrêt de Dijon. Mandaté par le magistrat instructeur, le docteur Carpentier a rendez-vous avec Jonathann Daval, incarcéré depuis six mois. Ce dernier est attendu dans le bureau du juge le lendemain. Il a des révélations à faire. Il explique au docteur Carpentier qu'il ne peut lui en parler avant. L'entretien dure «une petite heure». Entendu en visioconférence, l'expert psychiatre admet: «Toute cette rencontre est amputée de ce secret que Jonathann Daval peut, mais ne peut pas me dire.»

Le 27 juin 2018, Jonathann Daval revient sur ses précédentes déclarations. Il livre une nouvelle version, surnommée plus tard par les enquêteurs «le complot macabre»: le vendredi 27 octobre 2017, à la fin de la soirée chez ses parents, Alexia a fait une crise. Elle est partie dans la salle de bains. Jonathann l'a rejointe. La crise était violente. Alexia l'a frappé, mordu, insulté. Sa belle-sœur Stéphanie et son beau-frère Grégory sont arrivés à leur tour dans la salle de bains. Alexia était incontrôlable. Grégory l'a étranglée en essayant de la calmer. Les parents d'Alexia étaient présents. Jonathann, par la suite, a été chargé de dissimuler le corps dans les bois.

Au médecin psychiatre Carpentier, Jonathann Daval dit: «Chacun doit payer pour ce qu'il a fait.» L'expert note: «pas de désir de vengeance», et indique à la cour: «Pour lui, ces mensonges servent à protéger les autres [...] C'est pour ça qu'il veut dire la vérité.»

À la barre, Jean-Pierre Fouillot, le père d'Alexia, souffle: «Les détails, on les apprend par la presse... On croit que c'est une plaisanterie.» Début juillet 2018, la famille Fouillot est convoquée au tribunal.

«La personne devant vous se retourne, et vous savez pourquoi elle se retourne»

Dans son bureau, le juge d'instruction regarde Grégory Gay. Il lui lance: «Monsieur Gay, je pourrais vous annoncer les résultats du match d'hier soir que vous auriez la même réaction.» Il vient de lui annoncer qu'il est accusé, par Jonathann Daval, d'être le véritable meurtrier d'Alexia Fouillot.

Grégory le reconnaît. Il est, à ce moment-là, «en absence totale de réaction». À la barre, il précise: «Je suis dans l'interrogation. Pourquoi? Pourquoi il pourrait m'en vouloir? [...] Qu'est-ce qu'on fout là? Dans quoi on tombe?»

Isabelle Fouillot, elle, s'emporte: «Le juge d'instruction promet que “ça ne sort pas d'ici, c'est le secret de l'instruction”. On ouvre la porte. On sort dans le couloir. On regarde nos téléphones. Et c'était sur les bandeaux: “Grégory Gay, le meurtrier”.»

Lors d'une nouvelle audition cinq mois plus tard, le 28 novembre 2018, Jonathann Daval réitérera ses propos et soutiendra que sa belle-famille a participé au meurtre d'Alexia. La presse et les journaux télévisés titreront alors: «Complot familial: Jonathann Daval maintient sa version».

Face à la cour, Jean-Pierre Fouillot tonne: «Imaginez, nous, parents! Il n'y avait que nous qui savions ce que nous avions fait. Mais les Graylois et Grayloises, les médias... tout le monde s'est dit dans sa petite tête: “Y a pas de fumée sans feu!”»

Au bar PMU La Terrasse, Jean-Pierre et Isabelle Fouillot peinent à travailler. «Nos clients... C'est terrible, d'avoir ces regards. Même le meilleur client qui vient boire son café le matin, quand il vous regarde...» Le père d'Alexia laisse sa phrase en suspens. Il se souvient du simple fait de marcher dans la rue, de ce moment où «la personne devant vous se retourne, et vous savez pourquoi elle se retourne». Dans sa mémoire, la mère d'Alexia garde les mêmes cicatrices: «Je voyais leurs pensées dans leurs regards: “T'as vu sa tête? Et comment elle est habillée?”»

Les mains agrippées à la barre, Jean-Pierre Fouillot déplore: «On sait que nous, nous sommes innocents. Mais la France entière découvre une famille susceptible d'avoir organisé le meurtre de sa fille...»

Grégory Gay plante ses yeux dans ceux du président. Il poursuit, d'un débit rapide: «Ma plus grosse frustration, c'est de me dire qu'on va perdre du temps à vérifier les histoires de Jonathann.» D'un coup, il explose: «Et Maître Schwerdorffer, qui va aller sur tous les plateaux télé, à la radio, pour dire que ça fait des mois qu'ils travaillent à cette version! Maître Spatafora, qui va dire que j'ai l'air inquiet!»

Plus tôt dans l'après-midi, tandis qu'elle était à la barre, Isabelle Fouillot se tournait déjà vers Me Randall Schwerdorffer et Me Ornella Spatafora, les avocats de la défense. Avec un sourire, elle glissait à leur attention: «Merci pour cette version hein. C'était top.»

Grégory Gay assène, dans une colère sourde: «Il n'y avait rien dans ce dossier!»

«J'ai perdu une grande partie de ma vie à analyser ce dossier»

Le dossier, il voulait le récupérer à tout prix, dès le départ. Il a appelé Me Jean-Marc Florand, le premier avocat de ses beaux-parents, encore et encore. «Avec acharnement», de ses propres mots. Quand il a enfin réussi à le joindre, il a bien senti que l'avocat bottait en touche. C'est quelque chose qui lui échappe, encore aujourd'hui. Pourquoi ne pouvait-il pas récupérer le dossier? Tout s'est arrangé, indique-t-il finalement, quand ils ont changé d'avocat et fait appel aux conseils de Me Gilles-Jean Portejoie.

En réalité, cela n'a jamais été une question d'avocat. C'était une question de procédure. «Nous ne pouvons vous transmettre les pièces de votre dossier avant votre audition, rectifie Me Schwerdorffer à l'attention de Grégory Gay. Nous n'en avons pas le droit. Et après, vous avez eu accès au dossier.»

Du jour où il l'a eu entre les mains, tout a changé pour Grégory Gay. Face à la cour, il admet: «Je me suis réfugié dans le travail de ce dossier. J'ai perdu une grande partie de ma vie à analyser ce dossier.» Ses épaules se relâchent un peu. «On n'arrive pas à être concentré au travail», raconte-t-il. Il acquiesce, comme pour lui-même: «Oui, c'est un cauchemar. Ça me bouffe mon énergie, mon temps... même sur mon lieu de travail, je me retrouve à bosser plus sur le dossier qu'à mon travail.»

Jean-Pierre Fouillot dit de Jonathann Daval qu'il avait une place de fils. «Non pas parce que nous n'avons pas eu de garçon, mais de par la proximité. [...] Par rapport à Grégory, nous avons –avions– le même cœur. La seule différence est la distance. Trois cents kilomètres nous séparent.»

Grégory est leur seul gendre à présent. Il lui a fallu être à la hauteur. Endosser cette responsabilité-là. Alors, des jours et des nuits durant, l'ingénieur de recherche a fait ce qu'il savait faire le mieux: apporter du pragmatisme aux choses. Résoudre les problèmes.

Il a épluché la moindre ligne de procès-verbal, décrypté le moindre calcul des analyses toxicologiques, et scruté le moindre échange téléphonique «pour comprendre qui était Alexia». Il admet que de son vivant, elle et lui «n'étaient pas si proches». Pas plus qu'il ne l'était de Jonathann. Il considérait que, dans ses manières, son beau-frère en faisait toujours trop. Il a voulu trouver un sens à tout ça. Grégory Gay a essayé «d'obtenir la vérité, parce que ce n'est pas Jonathann qui va nous aider». Sa quête relevait plus de l'équation ésotérique.

Dans le dossier, le médecin psychiatre Carpentier a lu le rapport du légiste ayant procédé à la levée de corps. Ce dernier a consigné les mots «amputation thermique du pied». À la crémation du corps, le pied de la victime s'est détaché par l'action du feu. L'expert psychiatre tente: «Brûler les pieds de quelqu'un, c'est brûler sa stature.» À propos de Jonathann Daval, il conclut: «Il y a une propension à la toute-puissance qui peut être dangereuse d'un point de vue criminologique.»

***

Le 7 décembre 2018, Isabelle Fouillot arrive au tribunal de Besançon pour une confrontation. Les avocats sont présents. En entrant dans le bureau du juge, elle regarde son gendre et dit, gentiment: «Bonjour, Jonathann.»

Vous venez de lire le quatrième épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le cinquième est à retrouver ici.

Alexia Fouillot, épouse Daval
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