Société

«J'aimais Alexia. Je ne l'ai pas tuée. Pour la dernière fois, ce n'est pas moi»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 3] L'officier chargé d'interroger Jonathann Daval sait qu'il ne peut compter que sur lui-même pour obtenir des aveux. Pour la première fois de sa carrière, après trente-et-une heures de garde à vue et quatre auditions vaines, il en demande une cinquième.

Le 30 janvier 2018 à Besançon, Me Randall Schwerdorffer annonce aux journalistes que son client, Jonathann Daval, a avoué avoir tué son épouse Alexia. | Sébastien Bozon / AFP
Le 30 janvier 2018 à Besançon, Me Randall Schwerdorffer annonce aux journalistes que son client, Jonathann Daval, a avoué avoir tué son épouse Alexia. | Sébastien Bozon / AFP

Vous lisez le troisième épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le deuxième est à retrouver ici.

L'officier de police judiciaire Xavier Blanchard se souvient d'une phrase. C'était au début de l'enquête. Isabelle Fouillot, la mère d'Alexia, s'était tournée vers lui. «Prenez le temps, monsieur Blanchard, mais ne nous faites pas un “petit Grégory”, lui avait-elle demandé. Le jour où vous allez chercher quelqu'un, faites en sorte que ce soit le bon.»

Alors, c'est ce qu'il a fait.

À cause du battage médiatique, les dix-sept enquêteurs chargés de l'affaire partageaient cette même crainte: la fuite d'une information cruciale dans la presse. Le meurtrier d'Alexia Daval pourrait anticiper et se préparer aux questions.

À la section de recherches de Besançon, Xavier Blanchard s'est retrouvé avec «les enquêteurs les plus paranos». Les barillets des serrures ont été changés. Chaque procès-verbal a été sérigraphié de manière à s'assurer de sa provenance: en cas de fuite dans les médias, ils pourraient remonter à la source. Il leur fallait garder un coup d'avance sur le suspect. L'officier de police judiciaire souffle: «C'était compliqué de garder le secret jusqu'au bout.»

***

Xavier Blanchard a préparé la garde à vue de Jonathann Daval durant des semaines. Il a étudié chaque question et élaboré toutes les réponses possibles. Une fois l'intégralité de l'audition rédigée, il l'a envoyée au département des spécialistes en sciences du comportement à Nanterre pour validation. Il savait que face à Jonathann Daval, le mari d'Alexia, il serait seul. Qu'il ne pourrait compter que sur lui-même pour espérer obtenir des aveux circonstanciés. Il n'avait pas le droit à l'erreur.

Le lundi 29 janvier 2018, Jonathann Daval attend dans le bureau de l'OPJ Blanchard. Le corps de son épouse a été découvert trois mois plus tôt. Lors de son interpellation, le matin même, Jonathann n'a rien dit. Il n'a pas contesté. Il est resté calme, presque passif.

«C'est très peu courant, quelqu'un qui vous tient tête froidement»

Xavier Blanchard entre dans le bureau. Une enquêtrice est à ses côtés. En silence, elle prend place derrière l'ordinateur. Elle sera chargée de retranscrire la garde à vue dans ses moindres détails. Le gendarme s'assoit. Il commence par «une première question neutre»:

Avez-vous quelque chose à déclarer?
– Je ne l'ai pas tuée. Ce n'est pas moi.

Au départ, relate l'enquêteur devant la cour d'assises de la Haute-Saône, Jonathann Daval est «très bavard». Peu à peu, les questions se font moins générales, plus précises.

Il y a le drap retrouvé sur le corps d'Alexia. Un drap de famille ajouré, identique à celui déniché pendant la perquisition chez le couple Daval. Quand on le lui a montré, la mère d'Alexia a reconnu: «Pour moi, c'est une nappe ou un drap de dans le temps [sic]. Je me souviens que maman en avait et qu'avec le partage de ses affaires, Alexia et Stéphanie en ont eus.» Voyant Xavier Blanchard gratter son carnet, Isabelle Fouillot s'exclame: «Ah mais non, notez pas ça, vous allez l'inculper!»

Elle s'enquiert: qu'est-ce que cela prouve? Des draps de la sorte, il en existe des centaines. À la barre, le directeur d'enquête Franck Parédès l'a lui-même admis: «J'ai des collègues qui m'ont dit: “Tiens, j'ai le même chez moi.”»

Mais c'est sans compter le bouchon, un bouchon blanc découvert à côté du corps d'Alexia. Lors de la perquisition, une bombe de mousse expansive est saisie sur les étagères du garage. Elle n'a plus de bouchon. Celui retrouvé dans le bois d'Esmoulins se fixe parfaitement dessus. Au bas de la bombe figure un logo rouge «Attention: inflammable».

Outre le drap et le bouchon, il y a le témoignage du voisin, le bruit de la plaque métallique dans l'allée à 1h26, le Citroën Nemo blanc vu par le chasseur sur le chemin du bois d'Esmoulins et son tracker accrochant les relais près du lieu de découverte du corps. Il y a l'autopsie et le bol alimentaire qui ne correspondent pas aux déclarations du suspect. Il y a les problèmes de couple, les griffures et la morsure au bras de Jonathann. Il y a le témoignage de Martine, sa mère, qui a pris le café avec lui le matin de la disparition, et qui l'a senti «pas bien du tout». Il y a l'absence de témoins ayant aperçu Alexia courir ce matin-là. Il y a les lunettes rouges, soigneusement posées sur son corps. Et puis, il y a Alexia elle-même. Comment expliquer que, dans sa bouche, soit retrouvée une fibre de vêtement? Que peut-on en penser, compte tenu des traces de morsure sous le pull de Jonathann Daval montrées aux enquêteurs le jour de la disparition?

Face à Blanchard, Daval ne bouge pas. Il répète «je ne sais pas» et «Alexia est morte mais il ne s'est rien passé ce soir-là». Dans les locaux de la gendarmerie de Besançon, les comportementalistes de Nanterre se sont déplacés spécialement pour la garde à vue de ce lundi 29 janvier 2018. Ils attendent dans un bureau à côté. Il y a une audition, deux auditions, trois auditions. Avant chaque entretien, ils discutent de la stratégie à adopter et valident les questions de l'officier de police judiciaire. Puis, en sortant de l'entretien, ce dernier les rejoint pour débriefer ce qui vient de se passer.

L'OPJ demande: «Est-ce que vous niez les évidences?» Jonathann Daval répond: «J'aimais Alexia. Je n'ai pas tué Alexia. Pour la dernière fois, ce n'est pas moi.»

Le soleil du 30 janvier 2018 finit par se lever. Daval oppose désormais un quasi-mutisme. Plus pointues sont les questions, plus brèves sont les réponses. «Parfois, même, on n'a pas de réponse», se souvient Xavier Blanchard. C'est ce qui l'a marqué. Cette façon, chez le mari de la victime, de se tenir «très éloigné de ce qui se passe». L'enquêteur n'est pas d'accord avec ce qui s'est longtemps dit dans les journaux, comme quoi Jonathann Daval «s'adapte» à ce qu'on lui montre. Lui ne le dirait pas comme ça. Il parlerait plutôt d'une absence de réaction face aux incohérences: «De par mon expérience d'enquêteur, c'est très peu courant, quelqu'un qui vous tient tête froidement.»

«Il est possible qu'il ne passe pas aux aveux»

Face à la cour d'assises, l'officier de police judiciaire regarde à peine ses notes. Il commence: «Pour la première fois de ma carrière...» Mais il lui faut s'interrompre, pour les jurés et autres profanes de la procédure, et expliquer à quel moment les avocats peuvent parler à leurs clients: «La pratique légale, c'est trente minutes avant la garde à vue puis trente minutes après.»

À la gendarmerie de Besançon, les avocats de Jonathann Daval patientent. Me Randall Schwerdorffer et Me Ornella Spatafora voient l'heure tourner. Ils aimeraient pouvoir parler au suspect, il faut avancer. À la fin de la troisième audition, Ornella Spatafora demande à Xavier Blanchard: «Est-ce que je peux m'entretenir avec mon client, qu'on arrête de piétiner?»

«C'est la première fois de ma carrière que ça m'arrive, reprend le gendarme. Mais j'ai bien senti, dans le cadre de cette enquête...» Il marque une courte pause. «J'ai effectivement autorisé des entretiens supplémentaires, finit-il par lâcher. Il n'y a pas d'obligation légale, mais pas d'interdiction légale non plus. Notre but, c'est d'aller chercher la vérité.»

En le voyant revenir de la quatrième audition qui a duré huit longues heures, les comportementalistes secouent la tête: «Il est possible qu'il ne passe pas aux aveux.» Xavier Blanchard soupire. Que Daval avoue lui semble la seule issue envisageable. Les comportementalistes lui font alors remarquer: «Une de tes qualités, c'est la pugnacité.» L'officier relève la tête, appelle le juge et demande une dernière audition.

Puis il entre dans le bureau.

«Il grimace beaucoup et quelques larmes coulent de ses joues»

C'est la trente-deuxième heure de garde à vue. Xavier Blanchard regarde Jonathann Daval. Il le prévient: «C'est la dernière audition. Après, vous ne pourrez plus vous expliquer.» L'OPJ le laisse quelques instants avec ses avocats pour un ultime entretien. Au bout de trente secondes, Jonathann Daval revient dans le bureau et pleure: «C'est moi qui ai fait ça, je ne le voulais pas.»

Il avoue: Alexia a fait une crise extrêmement violente. Il a voulu la calmer. Il l'a mise sur le lit pour la maintenir. Elle ne s'est pas laissé faire. Elle l'a frappé, mordu, injurié. En voulant l'arrêter, il l'a serrée plus fort contre lui. Il l'a étouffée. C'était un accident. Elle est morte par sa faute, par accident. Il lui a donné quelques gifles, pour qu'elle se réveille. Il avait l'espoir qu'elle se réveille. Il l'a mise dans le Citroën Nemo, l'a transportée jusqu'à la forêt. Il l'a recouverte d'un drap, par dignité. Il lui a enlevé son alliance, en souvenir. Et puis il est parti. Il a abandonné le corps là, dans le bois d'Esmoulins. Il a ensuite rythmé sa matinée à droite et à gauche afin de se constituer un alibi.

Il est 16h50. Xavier Blanchard devrait être satisfait. Il sait qu'on va le féliciter pour son travail. Mais il n'a pas réussi ce qu'il espérait. Jonathann Daval a reconnu avoir tué sa femme, mais ce sont «des aveux partiels». Il minimise son implication. Il ne dit pas toute la vérité. Sa version ne colle pas avec le rapport d'autopsie: le sang dans la bouche, les paupières et les lèvres tuméfiées, le nez épaté, l'hématome sous-dural (entre le crâne et le cerveau), les dermabrasions sur le dos laissant penser à un traînage au sol, et les ongles retournés de la victime, caractéristiques de blessures de défense. Dans le rapport, enfin, l'os hyoïde montre «une strangulation manuelle». Et Jonathann Daval nie avoir brûlé le corps.

À la barre, Xavier Blanchard se souvient de cette dernière heure de garde à vue. Jonathann Daval a «le comportement qu'on peut voir sur les images où il pleure au micro lors de la marche blanche». Pour celles et ceux qui n'auraient pas vu la scène tourner en boucle sur les chaînes d'information, l'enquêteur précise: «Il grimace beaucoup et quelques larmes coulent de ses joues.» Personne ne sent Jonathann Daval véritablement soulagé.

À l'issue de sa garde à vue, il a une dernière chose à dire. Il annonce que sur son ordinateur portable, saisi à son domicile la veille, les enquêteurs trouveront un document Word reprenant ses alibis point par point pour la matinée de la disparition. Il veut qu'ils sachent qu'il n'avait rien préparé, mais qu'il a rédigé ce document à la demande de Stéphanie Gay, la sœur d'Alexia. «Je l'ai écrit une semaine après les faits, vous pourrez vérifier la date», dit-il spontanément.

À 20h25, Jonathann Daval est mis en examen et écroué pour le meurtre de sa femme.

«On avait perdu notre fille, et on perdait not' gamin»

À l'extérieur du bâtiment, une nuée de journalistes attendent dans la nuit. Me Randall Swerdorffer s'avance. Dans la lumière des caméras, l'avocat déclare: «[Jonathann Daval] l'explique parce qu'ils avaient une relation de couple avec de très fortes tensions, qu'Alexia avait une personnalité écrasante, qu'il se sentait complètement écrasé, rabaissé. Il se sentait écrasé et à un moment il y a eu des mots de trop, une crise de trop qu'il n'a pas su gérer et ça a débordé.»

Jean-Pierre et Isabelle Fouillot, les parents d'Alexia, sont devant leur télévision. Ils apprennent en direct ce qui vient de se passer. Dans la tragédie qui était la leur subsistait une foi inébranlable: ce n'est pas leur gendre. «Il faudrait avoir des preuves irréfutables pour inculper Jonathann.» Jean-Pierre prend appui à la barre des témoins et souffle: «On avait perdu notre fille, et on perdait not' gamin. Comme je vous le disais, c'était plus qu'un gendre.»

Isabelle Fouillot garde elle aussi un souvenir très net de ces images, de ces micros tendus: «On apprend que Jonathann est le meurtrier en direct à la télévision. On voit un avocat parler et qui dit, en même temps, qu'Alexia avait une personnalité écrasante.» À ces mots, elle a compris. Personnalité écrasante. Cet avocat, costume et cheveux noirs, qu'elle essayait plus tôt de joindre pour l'implorer de défendre son gendre, n'était plus l'avocat d'un mari qui avait perdu sa femme. Face à l'écran de télévision, elle a pensé: «On bascule dans l'autre camp.»

Jonathann Daval est emmené à la maison d'arrêt de Dijon.

Martine, sa mère, mettra plusieurs mois à obtenir un droit de visite. Elle a des nouvelles de son fils par l'intermédiaire de ses avocats et par le SPIP, le Service pénitentiaire d'insertion et de probation. Quand elle le découvre enfin, au parloir, Martine marque un temps d'arrêt: «C'était un squelette», le décrit-elle. À l'évocation de ce souvenir, elle se met à pleurer: «Il croyait qu'on allait l'abandonner. Mais c'est mon enfant, je l'ai mis au monde, c'est ma chair... Je n'accepte pas ce qu'il a fait, mais c'est mon fils. Je serai toujours là pour lui.»

Peu de temps après, alors qu'il est incarcéré depuis cinq mois, Jonathann Daval demande à voir le juge d'instruction. Il a de nouvelles déclarations à faire.

Un mercredi d'été, Martine sort de la maison d'arrêt après un parloir. Sur le parking, elle reçoit un coup de fil. C'est Cédric, le frère de Jonathann. Il vient de lire L'Est Républicain. Les quatres membres de la famille Fouillot, Jean-Pierre, Isabelle, Stéphanie et son mari Grégory Gay, ont été convoqués dans le bureau du juge.

À la barre, Jean-Pierre Fouillot serre les dents. Il a cette phrase: «On croyait, avec le meurtre d'Alexia, avoir atteint le sommet de l'horreur. Mais on n'avait pas atteint le pic.»

Vous venez de lire le troisième épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le quatrième est à retrouver ici.

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