Société

«Nous avons chéri Jonathann encore plus que d'habitude»

Temps de lecture : 11 min

[Épisode 2] À l'enterrement de sa femme Alexia, Jonathann Daval porte le costume de leur mariage. Il se couche sur le cercueil. Personne ne sait que des enquêteurs se sont infiltrés pour observer les attitudes de chacun.

Funérailles d'Alexia Daval, le 8 novembre 2017 à Gray. | Sébastien Bozon / AFP
Funérailles d'Alexia Daval, le 8 novembre 2017 à Gray. | Sébastien Bozon / AFP

Vous lisez le deuxième épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le premier est à retrouver ici.

Lors de leur déposition à la cour d'assises, les directeurs d'enquête regardent toujours droit devant eux. Franck Parédès ne fait pas exception.

À la barre du palais de justice de Vesoul, il assure: «La médiatisation, ça me gêne pas. Ça n'a pas gêné l'enquête. Ça a duré trois mois. Des enquêtes, j'en ai fait beaucoup et trois mois, ce n'est pas très long.»

***

Samedi 18 octobre, trois ans plus tôt. À l'accueil de la gendarmerie de Gray, l'adjudante Adeline Pillot voit entrer un homme en pleurs. Il est midi passé. Jonathann Daval est très inquiet. Sa femme, Alexia, est partie courir ce matin. Il n'a plus de nouvelles depuis.

«Vous pensez quoi d'un homme qui vient pleurer trois heures après une disparition?» demande-t-on à l'adjudante. «Un gendarme n'a pas d'a priori. Chacun réagit à sa façon», répond-elle.

L'adjudante Adeline Pillot fait entrer Jonathann Daval et son beau-frère, Grégory Gay, dans un bureau. Jonathann Daval arrête de pleurer. Il parle «avec assurance et précision». La veille, sa femme Alexia et lui étaient à une soirée raclette chez ses beaux-parents, Isabelle et Jean-Pierre Fouillot. Alexia a voulu rentrer. Une fois à la maison, ils se sont mis «en poupouilles» –en tenue décontractée pour traîner à la maison. Ils ont lancé une lessive. Alexia a donné à manger à leur chat, Happy. Ils se sont couchés.

Le lendemain matin, elle est partie courir aux alentours de 9 heures, après le petit déjeuner. Elle ne prend jamais son téléphone avec elle. Jonathann Daval parle immédiatement du traitement hormonal de sa femme pour avoir un enfant, et de ses pertes de mémoire. Il précise que celles-ci la rendent dépressive. Il évoque un voisin qui a des problèmes psychologiques et a fait une fixation sur Alexia l'été précédent. Le voisin l'attendait devant chez elle et l'appelait très souvent. Jonathann Daval n'a rien d'autre à ajouter. L'adjudante décide d'engager immédiatement des recherches.

«Si je me mettais à poil devant un vrai homme, il me sauterait tout de suite»

Fut un temps où une absence de trois heures n'était pas considérée comme une disparition par les enquêteurs. Mais Alexia Daval est partie courir alors, «dès le départ», cet élément inquiète l'adjudante Adeline Pillot. Les enquêteurs se rendent au bar PMU que tiennent les parents d'Alexia. Ils font une ronde au quartier des Capucins et à la grange des Carmes; ils vérifient le cimetière juif et les toilettes publiques.

On les avertit: une équipe cynophile est en route avec un Saint-Hubert, ce chien au flair hors du commun spécialiste des disparitions. En quelques heures, des gendarmes en quad et à cheval se déplacent sur les lieux. Des hélicoptères et des drones sont déployés au-dessus des routes et des forêts. Des plongeurs sondent les cours d'eau et les rivières. Une battue rassemblant des civils volontaires est organisée avec la coopération des militaires.

En France, les joggeuses disparues, «c'est un sujet», résume le directeur d'enquête Franck Parédès. Rapidement, dans les médias, la photo d'Alexia Daval vient rejoindre celles des joggeuses victimes de meurtres ces dix dernières années. À la nuit tombée, les camions satellite et les caméras des chaînes télévisées ont envahi les rues de Gray. Chez les petits commerçants, aux abords des chemins et sur les trottoirs, un micro est tendu aux habitants de la ville: «Vous pensez qu'on va la retrouver?»

Pendant ce temps, à la gendarmerie, Jonathann est de nouveau entendu. Les enquêteurs lui demandent s'ils peuvent regarder le téléphone portable d'Alexia. Il n'y voit pas de problème. Elle a envoyé un dernier texto à ses parents à 9h13: «Hello tout le monde. Je vais aller courir un coup, je passerai peut-être vous faire un coucou si je suis motivée, bisous.»

Jonathann Daval reprend sa matinée dans le détail: Alexia et lui se sont levés vers 7h15, ont pris leur petit déjeuner devant une série télé, puis Alexia est partie courir. Pendant ce temps, lui a vidé le compost, bu un café chez sa mère, est allé jeter du verre à la benne de collecte, s'est rendu au bar d'Isabelle et Jean-Pierre, est passé au travail pour récupérer une imprimante à prêter à son voisin.

Lors de cette deuxième audition, à 18 heures, Jonathann se confie. Son couple bat de l'aile. Il raconte les difficultés à avoir un enfant, ses problèmes d'érection, les black-out. Et les disputes. Il appelle ça «des crises». C'est à cause du traitement hormonal d'Alexia. Cela la fait délirer. Elle en vient à l'accuser de la droguer. Elle le pince, lui met des gifles.

Jonathann Daval retrousse les manches de son pull, montre des traces de griffures au poignet et une morsure sur le bras droit. Il leur dit que personne n'est au courant de ces crises. Les gendarmes prennent des clichés des ecchymoses.

Il affirme que pour Alexia, seule sa famille à elle compte. Qu'elle se fiche de la sienne; que la sienne, à Jonathann, elle ne la porte pas dans son cœur. Quand il refuse d'avoir une relation sexuelle avec elle, elle boude, lui fait la gueule, lui fait remarquer: «Si je me mettais à poil devant un vrai homme, il me sauterait tout de suite.» Il revient toujours vers elle pour s'excuser.

On lui demande ce qui a bien pu se passer selon lui. Jonathann Daval imagine deux hypothèses: soit elle a été enlevée, soit elle a fait une crise après avoir pris son traitement. «Il ne parle pas d'un accident de voiture, chose qui nous paraissait le plus plausible», rapporte un enquêteur. Les gendarmes pensent aussi à un accident de chasse. Jonathann Daval ne se révèle pas «très proactif» mais étant donné qu'il semble ne rien cacher, pour les enquêteurs, «il n'y a pas de raison d'aller plus loin».

Alexia ne réapparaît pas. En sortant de la gendarmerie, Jonathann se rend chez son médecin traitant. Le docteur B. le suit depuis sa petite enfance. Pour lui, Jonathann est «un bon petit gars». Il ne l'a jamais vu dans cet état d'abattement. Il lui prescrit des anxiolytiques. Le docteur B. dira: «Il m'a toujours semblé particulièrement attaché à son épouse.»

«Quarante-cinq secondes pour nous déballer ses problèmes, qu'Alexia était folle»

Le dimanche matin, vers 10 heures, Jonathann Daval monte dans le véhicule de la gendarmerie pour refaire le parcours de sa femme. La première battue est lancée, mille personnes remontent la Saône depuis Gray-la-Ville jusqu'à la commune de Velay. «Les gens venaient spontanément. Il y a eu un élan de solidarité», se souvient une amie d'Isabelle, la mère d'Alexia. Elle-même garde ses quatre petits-enfants pour que ses enfants puissent participer. Jonathann Daval ne s'y rend pas.

Thibaut, un cousin de la famille Fouillot, revoit Jonathann «prostré, avec un plaid et une tisane, sur son canapé». Il le revoit se lever, soudain, pour ouvrir un tiroir et montrer les médicaments que sa femme ingère. Il le revoit, enfin, prendre «quarante-cinq secondes pour nous déballer ses problèmes, qu'Alexia était folle, qu'elle le tapait, qu'il se faisait battre». Thibaut est le premier à le soupçonner.

Jonathann ne prend pas non plus part à la seconde battue, le lundi. Il pleure tout le temps. Sur la piste de la joggeuse, les gendarmes ont ouvert une enquête pour enlèvement et séquestration. La famille d'Alexia espère la retrouver en vie. Des médiums les appellent des quatre coins de la France. Grégory Gay, le beau-frère d'Alexia, suit toutes les pistes, même les plus étranges. «Et puis, il y en a des moins farfelues», convient-il. Un voyant leur indique de chercher au bois d'Esmoulins. «Quand on arrive, raconte Grégory, on est refoulé par des militaires. Je prends un autre chemin, on tombe sur des gendarmes. Ils nous disent “recherches en cours”.»

Ils l'apprendront à la télévision, en direct. Au cours de la seconde battue, vers 14h30, des élèves gendarmes découvrent un corps calciné. Le directeur d'enquête Franck Parédès reconnaît que l'ultra-médiatisation a pu être nuisible à ce moment-là: «Certains médias avaient l'information de la découverte du cadavre alors même que la famille d'Alexia n'était pas au courant.»

À 17h20, le médecin légiste arrive pour procéder à la levée de corps. Il note: «Corps de femme, 1m69, cheveux blonds, courts.» Face à la cour, il sent la présence de la famille de la victime dans son dos. Bref silence. Il donne les mots: «Pas de putréfaction. Température du corps: 9°C.» Et poursuit: «Lésions traumatiques faciales. Spumes hémorragiques narinaires.» Il s'excuse de devoir vulgariser le jargon médical: «lésions traumatiques faciales» veut dire «nez épaté»; «spumes hémorragiques narinaires», c'est le signe «d'une détresse respiratoire»; les lividités, elles, sont «des colorations lie-de-vin» se fixant sur le corps selon la position de la victime au moment de son décès.

Celles d'Alexia Daval étaient situées dans le dos.

En cette fin d'octobre, la nuit tombe rapidement. Le corps est donc scellé et transporté à l'institut médico-légal pour une autopsie. Le lendemain, le procureur appelle les parents d'Alexia.

«On avait peur qu'il tombe»

Dans leur bar, Jean-Pierre et Isabelle Fouillot s'affairent pendant que les journalistes discutent autour d'un café. Ces derniers comprennent tout de suite ce qui est en train de se passer. La mine grave, ils gardent le silence. D'une certaine façon, Isabelle sait aussi. «Au fond de nous, on garde une lueur d'espoir. Et au fond de nous, on savait qu'on allait nous annoncer une mauvaise nouvelle. Je ne sais pas comment vous expliquer. On ne pense pas vivre ça un jour», témoigne-t-elle. Le corps retrouvé dans le bois de Vaivres, sur la commune d'Esmoulins, est bien celui d'Alexia. Son alliance lui a été retirée.

Une marche blanche est organisée en sa mémoire. Désormais, à chaque fois qu'il se passe quelque chose, le nombre de caméras augmente et vient grossir la foule. Les images de Jonathann Daval, en marinière, une rose blanche et une rose rouge à la main, le visage grimaçant de douleur, font le tour des médias. Ses beaux-parents le soutiennent physiquement, le tenant par le bras: «On avait peur qu'il tombe», se rappelle la mère d'Alexia.

La France entière écoute alors ce petit homme lire sur l'estrade: «Alexia était ma première supportrice, mon oxygène. Nous savions puiser dans nos regards l'énergie nécessaire pour aller plus loin ensemble. Cette plénitude me manquera terriblement.» Jonathann indiquera, plus tard, que chaque proche d'Alexia, dans son discours, devait évoquer une facette de la jeune femme. Lui s'est occupé du sport.

Mélanie, la meilleure amie d'Alexia, avoue avoir trouvé cette marche blanche «mélodramatique». Me Caty Richard, l'avocate des parties civiles, lui demande si elle a bien entendu Isabelle dire que ce qui les avait fait tenir, c'était justement de rester dans l'action, de faire tout ce qui était possible pour la mémoire de leur fille.

La jeune femme répond qu'elle ne veut dénigrer personne. Elle parle de ces journalistes qui la contactaient à son travail, de son patron à qui il a fallu expliquer, de la nouvelle qui a fait le tour de l'immeuble. D'une certaine façon, elle parle du silence nécessaire à son deuil: «Ma façon de gérer cette peine, c'était de ne pas en parler avec des étrangers.»

«Est-ce que quelqu'un l'a vue courir, cette femme?»

À l'enterrement, Jonathann porte le costume brodé noir de son mariage. Il se couche sur le cercueil. Personne n'ose en penser grand-chose. Personne ne sait que des membres de la cellule d'enquête se sont infiltrés à la cérémonie pour observer les attitudes de chacun. Et déjà, «l'hypothèse du meurtre par le conjoint est sérieusement envisagée», confie l'enquêteur Franck Parédès. Me Portejoie, l'avocat de la famille Fouillot, l'interroge: n'a-t-il pas eu envie d'intervenir, en voyant cet homme pleurer devant la France entière? Cela ne l'a-t-il pas gêné, personnellement? C'est le personnellement qui l'intéresse. Mais il connaît déjà la réponse de l'enquêteur: «Il fallait attendre d'avoir des éléments probants pour l'enquête.»

Il y a d'abord eu le voisin d'Alexia et Jonathann Daval. La nuit précédant la disparition de la jeune femme, entre le vendredi 27 et le samedi 28 octobre, l'homme a entendu un bruit qu'il connaît bien. Celui de la plaque métallique, dans l'allée du jeune couple. En équilibre instable, elle claque à chaque passage de voiture. Un claquement que le voisin peut entendre «maison, vitres et volets fermés». Il a levé la tête et a vu l'heure affichée sur le four. 1h26. Il a dit à sa femme: «Tiens, Jonathann et Alexia rentrent chez eux.» D'après les déclarations de Jonathann Daval, ils étaient rentrés vers 23h30 de la soirée raclette et n'étaient guère ressortis avant le lendemain matin.

Amédée, un retraité, chassait le samedi 28 octobre à Esmoulins. Vers 9h30, il a aperçu une camionnette blanche type Citroën Berlingo sur le chemin menant au bois de Vaivres, là où le corps a été retrouvé. À 10h30, quand Amédée est repassé, le véhicule était reparti. L'utilitaire professionnel de Jonathann Daval est un Citroën Nemo de couleur blanche.

En audition, l'employeur de Jonathann Daval informe les enquêteurs que le Citroën Nemo est doté d'un tracker. Entre 9h25 et 10h18, ce matin-là, le tracker accroche le relais de Gray-Sud. Le plus proche du bois de Vaivres.

Lors de l'autopsie du corps d'Alexia Daval, le bol alimentaire –c'est-à-dire la masse d'aliments ingérés– est analysé. Le légiste demande immédiatement aux gendarmes: «Est-ce que quelqu'un l'a vue courir, cette femme?» L'estomac de la victime est «rempli d'aliments». Il dit que c'est toujours subjectif, bien sûr, mais cela lui semble curieux de courir le ventre plein.

À Gray-la-Ville et aux alentours, personne n'a vu Alexia Daval faire son jogging ce samedi 28 octobre.

«Le gamin, il va être malade! C'est pas lui!»

Noël approche. Tous les soirs, Jonathann pleure avec les parents d'Alexia. «Nous avons chéri Jonathann encore plus que d'habitude, se remémore Jean-Pierre Fouillot. Il mangeait avec nous.» Mais au déjeuner du 25 décembre, Jonathann ne vient pas. Jean-Pierre et Isabelle lui téléphonent, en vain. Leur gendre était pourtant convié. Quand il arrive enfin, il fait nuit. Il est 18 heures. Il a passé la journée au cimetière. «À partir de là, confie Isabelle, on a eu peur qu'il se suicide.»

L'expertise toxicologique note la présence de Stilnox, un somnifère, dans le sang d'Alexia. Le dernier texto d'Alexia, envoyé à 9h13 le jour de sa disparition, est rédigé en toutes lettres. Alexia écrit ses messages en abrégé. Jonathann, en entier.

À 9h10, le 29 janvier 2018, les gendarmes sonnent à la porte de Jonathann Daval, rue Sonjour, à Gray-la-Ville. Ils sont venus le chercher «pour éviter un acte autoagressif», explique l'un des enquêteurs. Le père d'Alexia crie: «Le gamin, il va être malade! C'est pas lui!» Un officier de police judiciaire lui demande de déplacer sa voiture garée là. Jean-Pierre rétorque qu'il viendra la récupérer au retour de son gendre. L'officier de police judiciaire insiste, fermement: «Non. Vous venez la récupérer maintenant.»

L'avocat de Jonathann Daval, Me Randall Schwerdorffer, arrive sur les lieux. Il voit les scellés autour de la maison. Il sait ce que ça signifie. C'est une perquisition. Son client ne reviendra pas. Dans quelques instants, il ne sera plus avocat de la partie civile, mais avocat de la défense. Jonathann Daval va être entendu sous le régime de la garde à vue dans les locaux de la gendarmerie.

Isabelle Fouillot appelle Me Schwerdorffer. Elle le supplie: «Soutenez-le! Défendez-le!» Il ne lui répond pas, il lit un article du Point. Les éléments probants à charge contre Jonathann Daval sont sortis dans la presse. Les empreintes de pneus relevées sur le chemin du bois de Vaivres correspondent à ceux du Citroën Nemo. Lors de la perquisition au domicile du couple, les gendarmes ont saisi un drap brodé similaire à celui retrouvé dans le bois, sur le corps calciné d'Alexia.

Alors, Me Randall Schwerdorffer comprend: Jonathann Daval a tué Alexia Fouillot.

Vous venez de lire le deuxième épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le troisième est à retrouver ici.

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