Société

«On voulait qu'Alexia soit une femme libre. Elle a choisi Jonathann»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 1] Le 30 octobre 2017, un corps calciné est découvert dans les bois. Cinq jours avant, Alexia Daval débutait un traitement pour avoir un enfant avec son mari qui, à mille lieues de l'image du couple idéal qu'ils renvoyaient, ne voulait plus coucher avec elle.

Portrait d'Alexia Daval. | Parquet de la Haute-Saône / AFP
Portrait d'Alexia Daval. | Parquet de la Haute-Saône / AFP

Alexia Daval ne s'était aperçue de rien. L'été touchait à sa fin, seules les nuits avaient changé, elles étaient devenues plus longues. Sur l'écran de contrôle, l'image en noir et blanc s'était figée. Puis il y avait eu ces mots: «La grossesse s'est arrêtée.» Dans le silence de la pièce, il avait fallu essuyer le gel bleuté étalé sur le ventre, se lever et se rhabiller. Dans le dossier, à la date du 30 août 2017, trois mots notés par l'échographiste: «fausse couche spontanée».

Deux mois auparavant, Alexia avait envoyé une lettre pour annoncer la bonne nouvelle à la «très chère famille Gay». Stéphanie est sa grande sœur. Avec son mari, Grégory, et James, leur petit garçon de 2 ans, la famille Gay vit en région parisienne. La lettre était écrite à la première personne, de la part du bébé, antidatée au jour de sa conception. C'était une lettre d'amour. Elle parlait des jeux, des promesses, et des souvenirs à venir. Elle disait: «J'ai hâte de vous rencontrer.»

***

Alexia Fouillot est née un jeudi d'hiver 1988 à la petite maternité de Gray, en Haute-Saône. Sa mère, Isabelle, se souvient de «cette enfant née à 20 heures». Son père, Jean-Pierre, est allé chercher Stéphanie, alors âgée de 5 ans, pour lui faire rencontrer sa petite sœur. Dès cet instant, les deux filles sont devenues inséparables. «Beaucoup qualifient notre relation de fusionnelle. Pour moi, elle était juste normale», raconte Stéphanie.

Alexia et Stéphanie grandissent au cœur d'un lotissement «dans un cul-de-sac». Elles sont scolarisées à l'école du quartier, un quartier populaire de la ville de Gray. Stéphanie se rappelle des grimaces à l'évocation du nom de leur école: «ça doit être dur», pensent les gens. Mais Stéphanie, elle, n'a pas l'impression que ce soit dur; elle trouve au contraire que c'est super.

Dans le cul-de-sac, ils sont sept ou huit enfants toujours fourrés ensemble. Jean-Pierre Fouillot était ouvrier à l'usine Thomson, spécialisée dans l'assemblage de téléviseurs et de décodeurs. Il a quitté l'entreprise et a ouvert avec Isabelle un bar PMU, La Terrasse, situé en bord de Saône. «Ils sont partis de rien. Tout ce qu'ils ont aujourd'hui, ils l'ont pas volé», assure Stéphanie. Les Fouillot ont une piscine à la maison, les copains de Stéphanie et Alexia y passent des après-midis entières. «Ça me rassurait de les savoir tous là», admet leur mère.

À 16 ans, Alexia rencontre un garçon lors d'un séjour au ski entre copains. Elle lui donne son numéro de téléphone, l'invite pour son anniversaire chez ses parents. Sa mère découvre ce garçon, un soir, à la maison. Elle n'ose pas le dire, mais de par son allure, elle a d'abord imaginé qu'il avait le même âge que sa fille. Il a en réalité 21 ans. Il s'appelle Jonathann Daval. Isabelle Fouillot relate: «On voulait qu'Alexia soit une femme libre. Elle a choisi Jonathann. Elle est tombée amoureuse de Jonathann.»

«C'est toujours facile de dire “c'était une employée modèle”»

Alexia passe le bac puis s'inscrit en licence de psychologie. Avec Jonathann, ils emménagent dans un petit appartement à Besançon. Ils ne se quittent jamais, s'embrassent tout le temps. Ils adoptent un chaton baptisé Happy. Leurs amis disent d'eux qu'ils forment un couple idéal. Mélanie est la meilleure amie d'Alexia, elles se sont connues en cinquième. Jonathann devient aussi le sien. Tous les trois, ils fêtent chaque année leurs anniversaires ensemble, car «Jonathann est de mi-janvier, moi de fin janvier, et Alexia du 18 février», explique Mélanie.

Après l'obtention de sa licence, Alexia passe un master en sciences de l'éducation. Elle veut être professeure des écoles, comme sa sœur Stéphanie, «parce que ça a toujours été son modèle, Stéphanie», sourit leur mère. Elle rate le concours, passe celui d'infirmière, sans plus de succès.

Selon Stéphanie, avec Alexia, elles partageaient surtout «une culture du travail, du respect, de l'envie». Alexia apprend que la banque Crédit mutuel cherche des bac +5. Elle pose sa candidature, ils la rappellent tout de suite. Le directeur de la banque n'en revient pas de sa chance: «On était content que quelqu'un postule, mais encore plus que ce soit quelqu'un comme elle.» Alexia est «pétillante», «plutôt littéraire, mais veut apprendre». Il dit: «Elle était complètement dans l'image mutualiste du Crédit mutuel.» À l'issue de son stage, Alexia est embauchée en tant que chargée de clientèle au Crédit mutuel de Besançon Planoise-Châteaufarine.

Tous les matins, elle laisse sa voiture à Marnay, à mi-chemin entre Gray et Besançon, et se rend en covoiturage avec un collègue jusqu'à l'agence de Planoise. Son directeur reconnaît que ce n'est pas un quartier facile, pour un métier souvent déconsidéré. Qu'il y a parfois «des réflexions qui nous font bondir au plafond: “les banquiers sont des voleurs, etc.”». Alexia reste souriante. Le lundi, elle apporte un gâteau préparé le week-end pour ses collègues. Si l'un d'entre eux a un souci, elle s'en inquiète, va le voir et lui pose des questions. À la succursale de Planoise, ils forment une équipe de six. Le directeur croise les bras: «C'est toujours facile de dire “c'était une employée modèle”...» Mais pour lui, c'est bien ce qu'Alexia était.

Un soir, Jonathann invite Alexia au restaurant. Au moment du dessert, le serveur apporte deux coupes de Macvin, un vin de liqueur. Au fond du verre d'Alexia, une bague a été glissée. Elle dit oui.

«Pas d'autre choix que d'être le moteur du couple»

Dans les affaires d'Alexia, Isabelle a retrouvé la carte de Saint-Valentin écrite par sa fille à son futur gendre:

Oh mon Valentin que j'aime tant,

Pour t'avoir regardé un jour, le sens de ma vie a changé. [...] Un être atypique, aussi gentil que diablotin. Huit ans que nous nous connaissons. À toi tout seul, tu représentes mon ami, mon amant, mon confident. Tu es une des personnes les plus importantes dans ma vie, avec Happy.

Tu m'es indispensable pour faire tourner ma Terre. [...] Nous avons vécu des moments magiques et j'espère en vivre plein d'autres. J'imagine un futur rempli d'amour avec toi. J'ai besoin de ta présence qui éloigne mes souffrances, de tes yeux, de tes lèvres, de ta voix, de tes rêves. J'ai besoin de tes bras qui me serrent contre toi, de tes mains qui me couvrent de câlins. J'ai juste besoin de toi.

Trois mots sincères, qui veulent dire beaucoup: Je t'aime.

Le 18 juillet 2015, dix ans après leur premier baiser, Jonathann et Alexia se marient à Gray. Martine, la mère de Jonathann, avait prévu de passer ses vacances dans sa résidence secondaire, dans le Sud. La date ne l'arrange pas. Elle dit ne pas avoir été sollicitée du tout pour l'organisation. Mais de l'avis de tous, c'était un très beau mariage. Il y avait des cadeaux pour les enfants. Des fleurs blanches, et la piscine familiale. La belle-sœur de Jonathann, plus proche d'Alexia, dira qu'à la réflexion, cela ressemblait à un mariage d'obligation. Qu'ils s'étaient connus jeunes et avaient évolué différemment. Qu'Alexia a peut-être voulu se marier pour faire comme Stéphanie. «Sa sœur, c'était son modèle», répète-t-elle à son tour.

Alexia Daval reçoit en héritage la maison de sa grand-mère maternelle, rue Sonjour, à Gray-la-Ville. Elle signe seule les papiers chez le notaire. Jonathann est trop occupé. Des travaux sont à prévoir. Elle choisit le parquet de la salle de sport avec sa sœur. Le carrelage, avec sa mère. Jonathann travaille. Il ne peut faire autrement. C'est un technicien essentiel au bon fonctionnement de son entreprise informatique. Stéphanie dit que sa sœur n'avait «pas d'autre choix que d'être le moteur du couple».

Durant leur première année de mariage, Alexia et Jonathann vivent chez les Fouillot. Leur chambre jouxtant celle de ses parents, Alexia préfère que Jonathann et elle évitent de faire l'amour. Tous les dimanches, les deux couples ont un rituel: les parents d'Alexia ferment le bar PMU plus tôt et rentrent pour prendre l'apéritif avec leur fille et leur gendre.

Quand le jeune couple emménage enfin rue Sonjour, dans leur nouvelle maison, les parents d'Alexia mettent fin au rituel, pour leur laisser un peu d'espace. Au bout de quelques semaines, Alexia et Jonathann avouent que le rituel leur manque. Les apéritifs du dimanche reprennent. «On est très famille, pour nous résumer», convient Stéphanie. Alexia et Jonathann commencent à parler enfants.

«Cette histoire, ce n'est pas la tienne, c'est la vôtre»

Un soir, Alexia appelle sa mère. Elle a une voix bizarre. Isabelle lui demande: «Vous avez bu?» Alexia répond que non. Ses propos sont incohérents.

Le lendemain, Isabelle rappelle sa fille pour prendre de ses nouvelles. Alexia ne comprend pas. Bouleversée, elle téléphone à sa sœur Stéphanie pour le lui raconter. Elle avoue que ce n'est pas la première fois que cela arrive: «Des tranches de trois, quatre heures, où elle ne se souvient de rien.» Au travail, personne ne remarque quoi que ce soit. Ces black-out ont toujours lieu chez elle, avec Jonathann. Cela commence par un goût métallique dans la bouche. Des auras olfactives. Des migraines. Viennent ensuite les propos incohérents et les souvenirs brumeux. Elle consulte un neurologue, passe un examen IRM. Tous les tracés sont bons.

Depuis sa fausse couche, les nuits s'allongent. Alexia ne dort plus, souffre d'insomnies et de bruxisme. Elle n'a plus ses règles. Stéphanie, sa sœur, capte: Alexia souffre du syndrome des ovaires polykystiques, comme elle. Le premier symptôme est l'absence de règles. Elle exhorte Alexia à en parler à son gynécologue. «Venant du même moule, si je puis dire, on a le même profil», indique-t-elle. Cela expliquerait pourquoi elle n'arrive pas à tomber enceinte.

Il a fallu des années pour diagnostiquer la maladie de Stéphanie, cinq ans de PMA et presque autant «de fatigue et de lassitude», avant qu'elle ait enfin son fils. Sa propre expérience aidera peut-être sa sœur à bénéficier d'une prise en charge plus rapide. L'examen médical confirme qu'Alexia souffre du même syndrome que Stéphanie. Une opération, le drilling, est programmée. Elle se rend à l'hôpital, à 6 heures du matin, seule. Sa sœur n'en revient pas. Jonathann est informaticien. Quel informaticien peut prétendre travailler à 6 heures du matin?

À Stéphanie, Alexia demande: «Comment il faisait, Grégory?» Elle lui répond que son mari n'a jamais raté une consultation gynécologique: «Cette histoire, ce n'est pas la tienne, c'est la vôtre. Ça se vit à deux.»

«J'ai peur»

Alexia ne peut lui dire qu'il y a autre chose. Jonathann ne veut pas coucher avec elle. Depuis quelque temps, il a des troubles de l'érection. Son médecin traitant évoque l'année précédente chez les parents d'Alexia, l'absence de relations sexuelles à ce moment-là, et les possibles répercussions psychologiques. Il lui prescrit le médicament le plus fort du marché, un comprimé de Spedra à prendre vingt minutes avant. Cela ne fonctionne pas. Du moins, pas toujours.

À sa meilleure amie Mélanie, Alexia écrit qu'elle a beau essayer de «chauffer Jonathann dans le canapé», à chaque fois son mari esquive. Ils font chambre à part depuis un mois. Mélanie lui demande comment elle va faire «pour bébé». Alexia répond en rigolant: «Je suis la Vierge Marie, tu ne savais pas?» Un jour, enfin, elle écrit à un autre ami au courant de la situation: «Ça y est! Il a réussi!»

Et puis, il y a la perte de poids. Alexia court, tout le temps. Sur son tapis de course, dans le garage.

«Alexia était une fille plantureuse, et je trouvais ces derniers temps qu'elle avait beaucoup maigri», confie sa mère. Isabelle l'emmène au restaurant «pour qu'elle mange un bon repas» et pour lui faire part de ses inquiétudes. Alexia se braque, alors Isabelle n'insiste pas.

Jonathann part tôt le matin et rentre tard le soir. Un jour, Alexia lui envoie un message: elle a des maux de ventre terribles. Elle lui écrit: «J'ai peur.» Jonathann ne rentre pas. Il va déjeuner chez sa mère, Martine.

Début octobre 2017, le gynécologue d'Alexia lui tend une ordonnance. Elle envoie alors un message plein de points d'exclamation à Jonathann: elle peut commencer son traitement d'aide à la procréation. L'ordonnance indique: Progestan et Clomid, à prendre à partir du 25 octobre.

Le vendredi 27 octobre, Alexia est invitée chez ses parents. Sa sœur Stéphanie, son mari Grégory et leur petit garçon sont venus depuis Le Plessis-Robinson pour passer le week-end en famille à Gray. Ils préparent une raclette, un repas facile à faire après une longue semaine de travail. C'est une de ces soirées modestes qui n'est pas censée rester en mémoire ni être racontée des années après. Jonathann est le dernier convive à arriver, vers 20 heures. Isabelle propose à ses filles de faire les magasins le lendemain après-midi «pour les gâter». Ils boivent une coupe de champagne tous ensemble. Puis Jonathann et Alexia rentrent chez eux, rue Sonjour.

«La dernière image que j'ai d'elle, c'est mon dernier baiser, à 23 heures.» La mère d'Alexia retire les mains du chevalet des témoins. Derrière le mur de plexiglas, sa voix souffle dans le micro de la cours d'assises de Vesoul: «Et je n'ai jamais revu ma fille.»

Le lundi 30 octobre 2017, en début d'après-midi, des élèves gendarmes arpentent le bois d'Esmoulins. Là, sous des branchages, caché entre deux troncs d'arbres, ils découvrent un corps à moitié carbonisé. Sur le drap blanc calciné, placé sur la dépouille, reposent les lunettes rouges d'Alexia Daval.

Vous venez de lire le premier épisode de notre série Alexia Fouillot, épouse Daval. Le deuxième est à retrouver ici.

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