Société

Meurtre d'Eva Bourseau: «Quand tout sera fini, chacun va rentrer chez soi et moi, je serai toujours là»

Temps de lecture : 10 min

[38, rue Merly - Épisode 9] Le verdict, et la vie d'après; les réponses qui soulagent, et les questions qui resteront à jamais en suspens.

Illustration par Mathilde Aubier
Illustration par Mathilde Aubier

Le 10 décembre 2018 s'est ouvert à la cour d'assises de Haute-Garonne à Toulouse le procès de Zakariya et Taha, accusés du meurtre d'Eva Bourseau, 23 ans, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2015.

Dès qu’il ouvre les yeux, au réveil, Christophe, le père d’Eva, pense: «Elle n’est plus là.»

À quoi se mesure la force du chagrin? Au nombre de rides, de cheveux blancs, de kilos que l’on perd?

Sylvie, la mère d’Eva, n’a elle jamais connu les noms des meurtriers de sa fille. Elle n’a jamais su pour la malle. Sa famille, ses proches ne lui ont jamais raconté. Il lui fallait encore pouvoir se lever le matin et se coucher le soir.

Si l’on ne peut prouver l’existence du mal absolu, le malheur absolu, lui, est bien réel.

«Qu’est-ce qu’on va lui dire?»

Sylvie n’a pas voulu venir à la cour d’assises.

À Christophe Bourseau, elle a confié une lettre. Il la lit à la barre: «Dans ce monde qui n’est plus le mien, je me réfugie dans les rêves. Elle me manque tellement. Parfois, je vois sa silhouette dans la foule, dans la rue. À une terrasse de café, un arrêt de bus.»

«Je n’ai qu’une chose en tête, c’est de la rejoindre, admet Christophe Bourseau. Mes proches me disent que je suis trop jeune. Maintenant, qu’est-ce qu'il me reste? Qu’est-ce qu'il me reste?»

Les yeux d'un juré s'embue de larmes.

«Un homicide, ça arrive parfois très vite, sur une bagarre. Mais dans cette affaire, le cheminement…»

Francis Sans, capitaine de police

Après la mort d’Eva, ses amies ont vécu en pointillés. Certaines se sont réfugiées un temps dans les paradis artificiels, d’autres ont au contraire stoppé net. Toutes parlent d’une «cassure monstrueuse». Maud, la grande amie d’Eva, est partie poursuivre ses études à Paris. Dans cette grande ville où elle ne connaissait personne, sa meilleure amie perdue, elle se souvient des longs trajets entre son école et son logement: «Je pleurais souvent dans les transports en commun.»

À la barre, le père d’Eva parle de la petite fille de sa nouvelle compagne, Christine. Quand Eva est morte, elle leur a demandé pourquoi ils l’avaient tuée. «Elle avait six ans, raconte Christophe Bourseau. On avait du mal à lui répondre. Mais quand elle va grandir, elle va me poser des questions. Qu’est-ce qu’on va lui dire?»

«Un homicide, malheureusement, c’est fréquent. Ça arrive parfois très vite, sur une bagarre. Mais dans cette affaire, le cheminement…» Le capitaine Francis Sans ne finit pas sa phrase.

Me Georges Catala, l’avocat de Zakariya Banouni, s’avance vers l’un des enquêteurs.

- Qui a eu l’idée du cambriolage?
- Taha.
- Qui a réuni les éléments pour la commission du cambriolage?
- Taha.
- Qui a utilisé l’argent?
- Taha.
- Qui a eu l’idée de dissoudre le corps?
- Taha.
- Qui est allé à la police pour dénoncer son petit frère?
- C’est Taha.

«Pourquoi êtes-vous si arrogant?»

Taha Mrani Alaoui possédait un fichier de contacts rempli de clients débiteurs. Eva n’était même pas débitrice. Il y a bien cette histoire, à peine évoquée à l’audience, de bouteille de mescaline donnée par Taha, qu’Eva aurait brisée ou perdue par mégarde. Et cette phrase, lâchée par un copain d’Eva: «Taha lui a proposé de le rembourser en nature.»

Mais après? L’idée de pénétrer de force dans l’appartement d’une jeune femme, avant de la piéger pour entrer, de prendre son argent sous ses yeux et de la faire parler à coups de pied de biche, tout dépasse le simple vol. Comment ne pas y voir une affaire personnelle?

À son arrivée à la maison d’arrêt de Montauban, Taha Mrani Alaoui a rencontré une psychiatre. Dans une lettre envoyée à Flora*, son ex-petite amie, en septembre 2015, il écrit: «Je ne passerai pas plus de cinq ans en prison. On ne garde pas les profils comme les miens. J’ai vu un reportage à la télé où un homme est sorti au bout de quatre ans, après avoir passé sa licence. Les études seront mon ticket de sortie. On va faire le tour du monde. Je suis sevré, mais quand je sortirai, je pense reprendre pour des occasions: fêtes, vacances… sans tomber dans la rue.» En post-scriptum, il marque: «Et vive le darknet!!!»

«Je regrette tous mes choix de A à Z. Je ne fume même plus de cigarettes, aujourd’hui.»

Taha

Sous le nom de «François Mérignac», Taha a aussi envoyé à la même période une lettre à la voisine de Flora. Il voulait qu’elle transmette un message à Flora; si elle ne le faisait pas, précisait-il, cela se passerait mal pour elle. Devant la cour, Flora tance Me Edouard Martial, l’avocat de Taha: «Comment osez-vous dire qu’il se sent coupable, alors qu’après ce qui s’est passé en détention, il a menacé une autre femme?»

Durant les six premiers mois de son incarcération, Taha était en état de manque. La psychiatre lui a donné quantité de médicaments, du Valium et du Tercian, pour qu'il se sèvre ou passe à autre chose. «Je regrette tous mes choix de A à Z, annonce-t-il à son procès. Je ne fume même plus de cigarettes, aujourd’hui. Je ne supporte plus les comportements addictifs. C’est hors de moi.»

On connaît l’effet de chaque drogue prise individuellement, explique au jury l’un des experts en toxicologie, mais au-delà de deux, trois drogues différentes, selon leurs propriétés psychostimulantes ou hallucinogènes, personne ne peut prédire les conséquences. La réaction au cocktail de drogues est une donnée inconnue.

Depuis sa cellule, Taha Mrani Alaoui a pu valider sa licence de mathématiques. Personne ne lui rend visite au parloir, excepté ses avocats. Walid*, son ancien ami de lycée, dit au téléphone: «Je n’ai pas voulu être cité comme témoin, parce que je ne veux pas lui rendre hommage. Ce serait une insulte pour la famille d’Eva.» Il souffle: «Et aussi parce qu’honnêtement, je n’ai pas envie de lui faire de peine. J’étais moins bon que lui, j’étais moins poussé par mes parents, et de voir où j’ai atterri et où lui a fini…»

Taha a rencontré plusieurs experts judiciaires. À l’expert psychiatre, il confie: «Ici, c’est très difficile, mon codétenu, c’est un SDF, il n’a pas de culture.» Devant l’enquêtrice de personnalité, il juge que le plus dur, en détention, «c’est ce dégoût de soi, d’en être arrivé là». Puis soudain, il rit pendant plusieurs minutes, balance que la justice est une «farce» et que la juge d’instruction est une «bouffonne».

Devant la cour d’assises de la Haute-Garonne, l’avocat général David Sénat lui demande: «Pourquoi êtes-vous si arrogant?»

Au cours des débats, le comportement de Taha est trouble. Il a la pupille fixe, ne relâche jamais son attention. Ses propos sont rationnels, sans détour, et ses propres émotions décrites de manière clinique –tout en paraissant étrangement authentiques. Taha est-il antipathique ou bien maladroitement sincère?

Sa plus grande peur, s'épanche-t-il auprès de l’expert psychologue, est que ses parents meurent pendant son incarcération.

«C’est une sanction juste»

Si personne ne peut réellement cerner votre personnalité, aussi complexe soit-elle, alors tout ce qui émane de vous sera soumis à suspicion. En se surestimant lui-même, Taha sous-estime les autres. Il a menti dès le départ, et puisqu'il s'agit d'un fait avéré, nous le savons capable de manipulation. Zakariya a avoué à la première heure de garde à vue, et en devient par contraste plus crédible. Son discours sera davantage teinté d’incohérences, moins de mensonges délibérés.

Quand Zakariya Banouni est arrivé en détention, il avait 18 ans. Il n’a pas souvent rencontré le psychologue ou le psychiatre. «J’ai fait le travail avec ceux qui me connaissaient, ma famille et mes amis, qui m’ont fait comprendre certaines choses», expose-t-il au président. Olivier, son tuteur, continue à aller le voir en prison.

Zakariya a repris le sport, passé une licence d’anglais et entamé des études en lettres modernes. Ce n’était pas évident, déjà pour s’inscrire, et puis pour étudier dans une cellule de 9m² avec deux autres détenus, dans une atmosphère enfumée et bruyante. Mais cela lui a permis de se dépenser intellectuellement.

Un jour, un détenu champion d’échecs est arrivé à la maison d’arrêt de Foix. Essayer de le battre fut une manière comme une autre de s’occuper les méninges. Il n’a jamais retouché aux mathématiques: «Je me suis égaré. Je n'ai plus envie de retourner dans le monde scientifique et mathématique», a-t-il admis au pédopsychiatre désigné par la juge d’instruction. Zakariya lui a livré qu’un jour, plus tard, il aimerait travailler en plein air, retourner à des choses plus concrètes.

Christophe Bourseau se tourne vers le box des accusés: «Au lieu de lire des livres de mathématiques, lisez Matthieu Ricard, Pierre Rabhi. L’amour, l’altruisme!»

«Taha ne m’a pas protégé, il ne m’a pas empêché de tomber dans la drogue. Mais au final, je ne lui en veux pas.»

Zakariya

Zakariya n'avait pas de raison de s'en prendre à Eva. Il ne la connaissait pas, il ne s’intéressait pas à elle. Mais il l'a fait.

L’avocate de Christophe Bourseau, Me Dhuiege, plaide: «Monsieur Banouni, il peut nous dire ce qu'il veut, il fait la même taille que monsieur Mrani. Ils ont contribué à la même hauteur.»

Le pédopsychiatre indique au jury: «La drogue, ce n’est pas une histoire de choix. C’est une histoire de cheminement, de rencontres tellement fortes… Ce n’est pas un choix. Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé, pour lui.»

En garde à vue, Zakariya a appris par les enquêteurs que Taha l’accusait de tout. Il a eu du mal à y croire, puis a fini par déclarer: «Taha ne m’a pas protégé, il ne m’a pas empêché de tomber dans la drogue. Mais au final, je ne lui en veux pas. C’est une sanction juste.»

Le troisième jour du procès, la mère de Zakariya dépose durant une heure, sans répit. Le bleu de la nuit a déjà envahi les murs de la salle d’audience. Elle s’arrête brusquement, se cramponne au pupitre des témoins, relâche un peu la nuque. Elle cherche à reprendre son souffle. Mais tout à coup, elle flanche. Son corps tombe à terre, presque sans un bruit. Ses yeux se rouvriront emplis de larmes. L'audience sera suspendue, et les secours appelés.

«J’ai rarement ressenti autant de souffrances dans une cour d’assises, reconnaît Me Alexandre Martin, l’avocat de Zakariya. Ici, les souffrances s’additionnent et ne se retranchent pas.»

«Tu ne seras jamais un souvenir»

Le 5 avril, jour de la naissance d’Eva, ses amies envoient un message à sa maman, Sylvie. Elles vont sur sa tombe déposer un petit bouquet, un mot, une fin de cigarette –«parce qu’Eva me taxait toujours la fin de mes cigarettes»– ou simplement se recueillir. Même si, de toute évidence, Eva ne semble pas reposer là. Christophe, son père, le dit lui-même: «De toute façon, elle n’est pas là-bas.»

Le premier hiver sans Eva, Christophe et sa compagne Christine ont dû partir en Thaïlande pour leur travail. À l’aéroport, on les a informés que leur vol était annulé. Ils ont été transférés sur un autre vol, sur une autre compagnie: EVA Air. Christine, de nature cartésienne, raconte: «On se retrouve dans l’avion. Il y avait des écrans partout, sur chaque siège. Christophe allume sa console. Tout le monde avait “EVA Air” sur son écran. L’avion décolle, et les écrans se sont éteints. Il n’y avait plus EVA Air sur les consoles, pour personne. Sauf pour l’écran de Christophe, où il y avait écrit EVA. Pas EVA Air. Juste EVA.»

«Pour courir plus vite, il faut faire comme si tu étais poursuivie par des monstres.»

Eva à sa cousine

«Tu ne seras jamais un souvenir, Eva», promet sa tante à la barre.

La cousine de la jeune femme s’avance à son tour vers le pupitre: «Je me souviens de ces nuits à dormir dans le même lit, à rire jusque tard. Je me souviens de cet été passé chez mon oncle à se raconter des histoires d’horreur. Et je me souviens de cette phrase: “Pour courir plus vite, il faut faire comme si tu étais poursuivie par des monstres.”» Elle relève la tête. «Et je me dis, sanglote-t-elle, qu’elle aurait pu courir beaucoup plus vite.»

Devant le jury, Christophe Bourseau se prend la tête dans les mains. Ses doigts tremblent. «Vendredi, quand tout sera fini, chacun va rentrer chez soi et moi, je serai toujours là, avec ma douleur plus forte.» Il aimerait désormais se rendre dans les universités, pour prévenir les jeunes des dangers de la drogue et raconter son histoire.

Quelques mois après le meurtre d’Eva, son amie Amélie* a elle décidé de partir seule, avec son sac à dos. Elle a choisi de s’envoler pour la Russie et la Mongolie. «En Mongolie, j’ai suivi des nomades. Ils montent leurs yourtes en deux heures et les enlèvent en autant de temps. Quand ils partent, on ne voit même plus signe de leur passage. Ça m’a fait m’interroger sur les traces qu’on laisse.» Un jour, elle s’aventure en randonnée. Dans la neige, l'effort est pénible. Il fait froid. Au bout du chemin, un lac gelé s'offre à la vue d'Amélie. «C’était tellement beau. J’ai pleuré, et je me suis dit: “Si je reste là, peut-être qu’Eva va ressusciter.”»

Le vendredi 21 décembre 2018, le jury de la cour d’assises de Toulouse ont condamné Zakariya Banouni à vingt-cinq ans de réclusion criminelle et Taha Mrani Alaoui à trente. Personne n’a fait appel.

Il n’y aura jamais de second procès.

* Les prénoms ont été changés.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

Newsletters

Aux États-Unis, les «vrais mecs» ont une dent contre la quiche

Aux États-Unis, les «vrais mecs» ont une dent contre la quiche

Le plat français est détesté par les masculinistes américains, la faute à une mauvaise interprétation d'un livre de 1982.

Un coup de blush pour abolir les genres

Un coup de blush pour abolir les genres

Alexis s'est rendu au lycée maquillé: un outrage à la masculinité qui masque à peine le soupçon d'homosexualité, selon la direction de l'établissement d'Albi et certains élèves et leurs parents.

Aménager ses combles: une nouvelle chambre pour plus d'indépendance

Aménager ses combles: une nouvelle chambre pour plus d'indépendance

Être bien chez soi, ça paraît simple, et pourtant… Chaque étape de la vie peut être l'occasion de revoir son intérieur, de le modifier, de le transformer –et ce n'est pas toujours facile. L'arrivée d'un bébé, le choix du télétravail ou encore...

Newsletters