Société

Meurtre d'Eva Bourseau: «Je voulais me reconnaître en lui, et lui s’est sûrement reconnu en moi»

Temps de lecture : 17 min

[38, rue Merly - Épisode 7] Marqués par leurs échecs scolaires, Taha et Zakariya trouvent du réconfort dans leur amitié. Mais la drogue dévore tout sur son passage et elle leur fait perdre pied.

Illustration par Mathilde Aubier
Illustration par Mathilde Aubier

Le 10 décembre 2018 s'est ouvert à la cour d'assises de Haute-Garonne à Toulouse le procès de Zakariya et Taha, accusés du meurtre d'Eva Bourseau, 23 ans, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2015.

Debout face à la cour d’assises de Haute-Garonne, Taha raconte ce soir de la fin 2014 où il a pris du LSD: «J’étais devant mon miroir et je me voyais comme une peinture. Une peinture qui coulait.»

Un ami de lycée de Zakariya se tient à la barre, la première semaine du procès. Il explique au président avoir cessé de voir Zakariya deux ou trois mois avant les faits: «Ça a basculé. Je… Je sentais que ça allait basculer.»

Rue Perchepinte, à Toulouse, Zakariya Banouni et Taha Mrani Alaoui squattent l’appartement d’une connaissance. À son arrivée en France, en septembre 2013, Taha avait trouvé un studio juste à côté de l’ENSEEIHT. Ses parents lui versaient environ mille euros par mois, pour le loyer et le reste.

Mais un jour, Taha est rentré chez lui et il a vu sa porte fracturée. Les cambrioleurs avaient pris l’ordinateur et la drogue. Ils savaient, pour la drogue. Zakariya a dit à Taha de laisser ses affaires restantes chez ses parents et une connaissance leur a proposé de les héberger.

Depuis, ils habitent chez elle. L’appartement est sale, «glauque», «insalubre». De la vaisselle s’empile dans l’évier, des bouteilles s’entassent dans un coin de la cuisine, du bazar partout.

«J’ai cru que j’allais aller mieux»

Passant d’une structure familiale très encadrée où «il lisait beaucoup les livres de philosophie de son père et jouait à la PlayStation» à l’indépendance de la vie étudiante, Taha est désorienté. «Il ne connaît pas la société», assure sa mère à l’enquêtrice de personnalité.

Devant la cour d’assises, le jeune homme détaille: «Je voyais les caissières au supermarché, les chefs de rayon... J’avais jamais fait les courses avant. Je ne savais pas où j’étais. J’avais aucune intelligence de vie sociale. J’étais stupide pour la vie en société. Cuisiner, faire le ménage... Je ne savais rien faire, même pas couper un oignon.»

Zakariya est lui aussi passé d’un cocon ultra protégé –il rentrait toujours chez lui et ne dormait jamais à l’extérieur– à l’internat du lycée Pierre de Fermat. À la barre, son père se souvient: «Il nous a quitté à 16 ans pour la classe préparatoire. C’était un autre monde pour lui. Il nous a raconté qu’il descendait en pyjama pour manger au self, et tout le monde se moquait de lui.» Le pédopsychiatre précise: «En prépa, toute l’organisation est prise en charge. En fac, c’est l’inverse.»

Taha vient de rater Polytechnique pour la seconde fois; Zakariya a raté la classe PSI étoile et s’est réinscrit en L2 de mathématiques à l’Université Paul Sabatier. Ils décrochent, sans que personne ne puisse les rattraper.

Un psychiatre explique, face à la cour: «C’est la perte définitive d’un idéal. La drogue permet de chasser cette pensée.» À l’enquêtrice de personnalité, Taha dit: «Dans ma culture, on n’est pas dépressif. Quand on est triste, on s’en remet à Dieu.» Son père se justifie: «J’ai été à la fac dans les années 1970. Mes enfants ont été élevés dans la laïcité.»

«J'aurais jamais imaginé qu’il soit complètement dedans. Il me parlait encore de réussite, de faire des grandes choses.»

Walid, ancien copain de lycée de Taha

Ensemble, Taha et Zakariya lâchent les études, délaissent les mathématiques et consomment des stups sans compter. Ils se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Au téléphone, Walid*, l’ancien copain de lycée de Taha, indique: «J’ai vu qu’il postait des trucs assez bizarres sur Facebook.» Sur le réseau social, Taha partage des vidéos de musique psychédélique, de techno hardcore. «C’est un peu dégueulasse à dire, dit Walid, mais quand t’écoutes ça, tu peux pas apprécier si t’es pas dans un état un peu second.» Il y a un silence, puis il ajoute: «On s’est parlé un mois avant le drame. Et j’aurais jamais imaginé qu’il soit complètement dedans. Il me parlait encore de réussite, de faire des grandes choses.»

Les amis de Zakariya, en revanche, le voient bien perdre pied. «Il était gris, verdâtre!», lance un copain de lycée à la barre. «La première fois que j’ai consommé du LSD, j’ai fait un bad trip. Je me suis trouvé très mal, j’ai été pris de tremblements et Taha a su me rassurer. Il avait des mécanismes de voyages. J’ai pas compris ma réaction. J’ai cru que j’allais aller mieux, confie Zakariya au micro de la cour. Je me suis mis à chercher le côté positif. C’était un vrai piège, j’ai commencé à consommer d’autres drogues, après le LSD: de la MDMA, de la mescaline… Des drogues reconnues pour leurs effets psychédéliques. Taha me les donnait.»

Le psychiatre rapporte: «Ces drogues, ce sont surtout des psychostimulants. Elles excitent, comme les mathématiques.»

«Tu vas m’aider à me remettre d’aplomb»

Tout le monde parle de la table du salon. Aux enquêteurs, entre eux, et aux jurés. La table du salon rue Perchepinte est devenue un étal de came et produits en tous genres: pilules d'ecstasy, parachutes de MDMA, amphétamines, mescaline, cocaïne et herbe. Des amis avouent être «choqués» par la profusion de substances et décident de plus mettre les pieds dans l’appartement. D’autres, au contraire, y trouvent leur compte –et plus encore. La table du salon fait office d’open bar; on vient pour des soirées défonce, on consomme et on repart sans payer.

Un lendemain de soirée, Taha s’aperçoit ainsi qu’il a offert pour mille euros de drogues. «Quand Zak venait chez moi, ou n’importe qui, je payais tout. Je pensais que l’argent pouvait acheter l’amitié. Mais je me suis aperçu que j’avais plus de problèmes que d’amis. Zak m’a dit que ce serait plus intelligent s’il en vendait aussi», dit-il à la cour d’assises.

Zakariya ne garde pas tout à fait le même souvenir: «C’est là que ça commence à se compliquer un peu. Ça représentait un certain budget, 1.000 euros. Taha m’a fait culpabiliser. C’était pas normal de perdre autant d’argent en une soirée. Il m’a dit: “Tu vas m’aider à me remettre d’aplomb”.»

«C’est le mécanisme de la drogue. Du fait qu’on est piégé, on va piéger d’autres personnes.»

Zakariya

«Je consommais plus que je ne vendais, prétend Taha. Les gens, quand ils ne me remboursaient pas, je ne leur courais pas même pas après, je me disais: “C’est de l’argent perdu.” Je culpabilisais par rapport à mes parents, qui me donnaient 3.000 euros tous les trois mois. Je me rendais compte de la somme. C’était 30.000 dirhams au Maroc. Le Smic là-bas, c’est 200 euros. Je voulais être indépendant, c’est pour ça que j’avais décidé de vendre.»

Aux dires de certains témoins, Taha est pourtant «impulsif» et «capable de mettre un coup de pression».

Jusque là, il faisait du trafic seul, avec l’aide de Guillaume «le Chinois» ou en passant directement commande via le darknet. Désormais, Zakariya se met lui aussi à dealer.

«C’est le mécanisme de la drogue, assène Zakariya. Du fait qu’on est piégé, on va piéger d’autres personnes.»

Un autre ami de Zakariya raconte: «Quand je les fréquentais, c’est Taha qui gérait le business. Ensuite, Zak a commencé à vendre du cannabis. J’ai été choqué, ça ne lui ressemblait pas. Je vais vous dire, je m’en rappelle très bien. Un jour, je vais chez lui et on me dit: “C’est pas Taha qui vend aujourd’hui, c’est Zak.” Normalement, il faut compter sept euros le gramme. Zak m’a dit: “Je le vends à dix.” À dix, pas à sept!»

Il est tard, et cela fait plusieurs jours que les débats tournent autour de la quantité de stupéfiants ingérée, des analyses toxicologiques et de la perte des repères. En entendant l’ancien ami de Zakariya s’offusquer du tarif appliqué, le public –plus nombreux chaque jour– éclate de rire. «De faire ça à ses amis, c’est pas normal!, soutient le témoin. Il y a eu une vraie rupture, c’est vrai.»

«Je vais pas vous mentir, ça n'a vraiment pas marché pour moi, admettra Zakariya à la cour d’assises. J’étais endetté, certains clients ne payaient pas. Comme j’étais consommateur, je ne leur en voulais pas. C’était beaucoup de contacts de Taha. J’en ai récupéré une partie. Ça a duré vraiment pas longtemps, environ un mois.»

L’ancien ami de Zakariya interprète: «J’ai compris à ce moment-là que Zak avait besoin d’argent. Je me suis dit ça.»

«J’étais plein d’admiration pour lui»

De l’avis de tous les professionnels, qu’ils appartiennent à la brigade criminelle ou au monde médical, ce n'est pas le profit qui semble motiver Zakariya. Il n’a pas besoin d’argent, il a d’autres sources de revenus: il reçoit la bourse de la Fondation de la Dépêche du Midi et compte travailler l’été à la déchetterie de Saint-Jory. Il ne cherche pas à devenir un baron de la drogue.

À la barre, le psychiatre explique: «Vous savez, il existe deux types d’amour. L’amour sur lequel on se repose et l’amour narcissique, dans lequel on se reconnaît.» Taha et Zakariya se voient chacun dans le regard de l’autre. Leur amitié leur paraît évidente et pourtant, elle est contraire à l’ordre naturel des choses.

Même leurs physiques sont aux antipodes: Zakariya est immense –près d’1m95–, tandis que Taha est petit.

Taha, le petit frère au Maroc, devient le grand frère de Zakariya; Zakariya, le grand frère de sa fratrie, devient le petit frère de Taha: «Je voulais me reconnaître en lui, et lui s’est sûrement reconnu en moi. J’étais plein d’admiration pour lui. Son assurance, c’est la première chose qui m’a marqué chez lui. Le fait qu’il était marocain et qu’au fond de moi, j’ai toujours porté un désir identitaire. Son prestige… Il m’a tout de suite dit qu’il était à l’ENSEEIHT, qu’il avait raté de peu Polytechnique.»

La question identitaire est un facteur, mais elle semble artificielle, tant leurs points de convergence dépassent la simple question des origines.

«J’ai été une mauvaise rencontre pour Zak, et lui a été une mauvaise rencontre pour moi.»

Taha

Taha a accepté depuis longtemps de ne pas avoir une myriade d’amis: dans sa vision du monde, les meilleurs le deviennent dans le retranchement d’une chambre. «Quand je suis dans la concurrence, je n’ai plus de famille, plus de sœur, je suis dans la compétition. Ça a toujours été le cas», déclare-t-il à son avocat, Me Edouard Martial, lors de son procès.

Walid, son ancien ami du lycée Elbilia, se souvient encore d’une phrase écrite par Taha à 16 ans: «Le savoir est sacré, il ne faut pas le déformer.»

Pour prendre Zakariya comme meilleur ami, Taha doit le considérer au moins comme son égal. «J’ai été une mauvaise rencontre pour Zak, et lui a été une mauvaise rencontre pour moi, je veux être très clair là-dessus», clame Taha à l’avocat général.

Et puis il y a Eva.

«Eva, c’était une chouette amie»

Zakariya manifeste assez peu d’intérêt pour Eva Bourseau. Une fois, il se souvient l’avoir aidée à porter ses courses jusqu’à chez elle. Il n’a pas eu envie de la connaître plus que ça.

Les choses sont différentes pour Taha. Lui est fasciné par Eva. Il parle tant d’elle à Flora, sa sex friend, qu’elle le pense amoureux. Il lui dit qu’elle est jolie, cultivée. Elle se nourrit de livres et d’œuvres d’art, elle passe des journées entières devant son rétroprojecteur à regarder des films et prendre des notes sur son carnet. Eva n’est pas comme les autres.

Sur Facebook, Eva a choisi le pseudo «Eva Ganesh», en référence au dieu sacré du savoir.

Zakariya avait un seul ami qui a «toujours bien aimé» Taha. À la barre comme aux enquêteurs, il raconte: «Taha m’a dit qu’il couchait avec une fille qui s'appelait Eva, une fille cool, gentille, qui dealait aussi et pouvait lui fournir des trucs. Que c’était un bon plan cul.» Au micro, Taha nie catégoriquement avoir un jour prononcé ces mots.

Eva dit parfois avoir refusé les avances de Taha. En audition, l'un de ses amis expose: «Eva était une rock star, elle ne laissait personne indifférent. Elle avait rencontré Taha dans un endroit assez miteux, punks et drogues. Je pense qu’elle devait trouver des choses en lui. Elle le décrivait comme quelqu’un de fou. Il ingérait beaucoup de drogues. Je crois que cette attitude plaisait à Eva.»

À son amie Sabrina*, Eva affirme que Taha est dangereux. Le soir de sa mort, elle envoie un SMS à un copain: «J’ai vraiment eu peur quand il a débarqué.» «Mais elle avait tendance à exagérer», nuance Sabrina à la barre.

Dans l’ordre naturel des choses, si la réalité avait une quelconque prise sur leur existence, Zakariya serait plus proche d’Eva. Les deux viennent d’un milieu social modeste, partagent les mêmes accents émotionnels –et notamment la naïveté: Zakariya se faisant avoir par les clients de Taha, Eva n’étant jamais payée par les clients faluchards– et prennent plaisir à flirter avec leur part sombre. Mais ils ont cinq ans de différence. Taha, plus âgé que Zakariya, perçoit le haut potentiel d’Eva.

«Elle était curieuse et intelligente. Je pense juste que ce système de la fac ne lui convenait pas. Je pense qu’elle s’ennuyait», analyse Maud, la meilleure amie d’Eva. Dans le box des accusés, Taha tente d'expliquer sa consommation excessive de drogues: «C’est la solitude et l’ennui. L’université offrait trop de temps libre.»

«Parfois, je ne voulais pas la voir, parce que c’était comme un miroir.»

Taha

L’enquêtrice de personnalité rapporte les propos unanimes des proches d'Eva: «Elle avait une force absolue. Elle se croyait invincible.» Une amie de Zakariya mentionne, en audition: «Ce qui m’énervait, c’est que les garçons adoraient Taha et le voyaient presque comme un dieu. Taha les a convertis à plus de drogues, parce qu’il pouvait [les] leur donner.»

Au juge d’instruction, Zakariya révèle, à propos de la relation entre Taha et Eva: «Il me semble que des fois, il faisait son possible pour l’éviter.» «Eva, c’était une chouette amie, lâche Taha au cours des débats, tandis que le père de la jeune femme ferme les yeux et pose ses mains sur ses oreilles. Parfois, je ne voulais pas la voir, parce que c’était comme un miroir. Je me voyais moi.» Il ajoute: «On avait eu des discussions très lucides sur notre déchéance dans la drogue.»

Taha livre sa flamme à sa petite amie Flora avant de se rendre avec elle au commissariat –et à voir la façon dont il guette son entrée dans la cour d’assises, c’est une déclaration plausible. Flora «fait la fête comme un homme et l’amour comme une femme», et cela le séduit.

Mais Eva est à un autre niveau. Elle l’attire et l’insupporte à la fois: il voit en elle ce qu’il a, les facultés cérébrales et le goût effréné pour les drogues, mais aussi ce qu’il n’a pas. Taha est fasciné par Eva car elle possède une hypersensibilité esthétique, culturelle, et surtout l’intelligence sociale lui faisant défaut. Lui, l’analyste prodigieux («Je dis toujours que j’ai deux oreilles, deux yeux, mais une bouche: je peux regarder et observer beaucoup plus que parler») scrutant le moindre détail de son environnement («Quand je vois le visage des gens, je sais reconnaître plein de choses. Plus on fait de grimaces, plus on est idiot») l’a immédiatement su. Eva a des facilités pour l’amour, elle est capable de se donner entièrement, là où lui fait preuve d’«une maîtrise de ses émotions hors du commun», selon les termes du psychiatre.

Flora explose à la barre: «Nous aussi, on prenait de la drogue et on n’est pas devenus des criminels. On n’est pas devenus des criminels! Il faut être mauvais. Un être mauvais.»

«Tout le groupe l’a averti»

L’expert psychiatre note: «Vendre, acheter, avaler, c’est un comportement boulimique. Une consommation orale. Jamais ils ne se sont piqués. C’est la consommation la plus primitive, avaler pour combler un vide.»

Zakariya s’effondre lorsqu’il a placé les mathématiques au-dessus des autres: il ne réalise pas son projet de terminale avec son copain Julien, moins brillant que les autres, et Julien se suicide. «Il y a une béance, laissée par la mort de Julien, dans laquelle Zakariya a pu placer Taha», écrit l’expert.

Taha s’effondre lorsque les mathématiques ne parviennent plus à le placer au-dessus des autres: l’échec de Polytechnique creuse le lit d’une addiction rapide et massive («C’était le choc suprême»; «En maths, on ne m’a jamais détrôné»).

Et Eva, elle, s’effondre lorsqu’elle ne se sent plus aimée. En visioconférence, un de ses amis détaille: «Elle était désabusée et parfois très triste de voir que les gens ne pouvaient pas être sincères, partager avec elle.» Maud, sa meilleure amie, souligne elle-même que leur relation était fondée sur l’honnêteté. En consommant autant de drogues, en misant sur leur pouvoir désinhibant, Eva essayait-elle de s’éloigner du réel ou au contraire d’y accéder?

Quand elle comprend, quand ses amies Camille* et Amélie* la mettent face à ses excès –«Elle sortait beaucoup pour fêter des choses, alors qu’il n’y avait rien à fêter», mentionne un rapport–, quelque chose de vrai se passe. C’est une preuve d’amour. L’expert informatique le note dans son rapport: peu de temps après, Eva Bourseau consulte des sites de centres de désintoxication.

«On l’a prévenu! Tout le groupe l’a averti!», tonne un ami de Zakariya. Plusieurs témoins indiquent à la barre avoir croisé Zakariya dans les rues de Toulouse, complètement à l’ouest, déambulant tel un zombie. Il ne rentre plus du tout voir sa famille. Ses parents tentent de se rassurer en se disant qu'«il a sûrement une petite copine».

Un copain affirme: «Il ne parlait plus qu’à Monsieur Mrani»; Taha confirme: «Avec lui, je partageais tout. On se tirait vers le bas.»

Mais de son côté, la descente aux enfers est plus agressive: il devient parano, ne répond plus au téléphone («Je ne comprenais pas pourquoi les gens m’appelaient»), se parle dans le miroir, manipule tout le monde, élabore petits et grands mensonges. Il aurait tué un motard au Maroc, avant de s’enfuir; Eva aurait passé un examen médical et serait malade. Qu’est-ce qui est encore vrai, de toute façon?

Il parle de drogues provoquant une expérience de mort imminente, prend de la mescaline chez un type dont le chien veut jouer, mais Taha a la phobie des chiens. Il a si peur qu'il s’enfuit en laissant son sac: «Je me suis rendu compte que je courais autour du même pâté de maison», raconte-t-il au président de la cour d’assises.

«Je comprends pas pourquoi ils passaient leur temps à parler de maths au début, puis à ne plus parler que de drogues.»

Un ami de Zakariya et Taha

Le trafic de drogues est établi comme suit: 70% pour Taha, qui établit les contacts, et 30% pour Zakariya, qui écoule les produits de Taha. Ce dernier lui a appris à faire des doses individuelles. Des visiteurs de l’appartement rue Perchepinte se souviennent d’avoir vu des liasses de billets, 600 ou 700 euros, dans le tiroir de la commode. «Tous les voisins savaient qu’ils dealaient, c’était cramé à des kilomètres», dit un ami aux enquêteurs.

Un autre s'interroge: «Je comprends pas pourquoi ils passaient leur temps à parler de maths au début, puis à ne plus parler que de drogues.» «Les discussions philosophiques, scientifiques, n’étaient plus là, abonde un témoin. Cette consommation complètement excessive a profondément modifié leur rapport au monde, à l’autre et au réel. Elle a créé le chaos dans leur esprit.»

Certes asocial, Taha était tout de même décrit par son entourage comme étant «gentil», «à l’écoute», «généreux». En 2015, en l’espace de quelques mois, il devient «malsain». Plus personne ne le voit clean. Étrangement, il parvient encore à aider certains copains de Zakariya pour leurs devoirs de mathématiques.

«Tous ne savent pas saisir la perche»

Peu de temps avant le meurtre d’Eva, Zakariya sent aussi que les choses vont basculer. Il repart vivre dans sa famille, reprend les cours à la fac. Et puis Taha le rappelle. «Il avait besoin, je pense, de ma présence. Je le considérais comme mon frère. Je le portais dans mon cœur et malgré tout ça, je ne voulais pas refuser mon aide à quelqu’un que j’avais appelé mon frère.»

Au micro de la cour d’assises, il soupire: «J’avais peut-être besoin d’un traitement plus efficace que simplement rejoindre ma famille.» Il baisse à nouveau la tête. «Disons que ce n’est pas les mains tendues qui manquaient. C’est venu de moi. Je n’ai pas su moi-même tendre la main pour attraper celles qui étaient tendues.» Il finit par lâcher: «Je ne sais pas comment vous expliquer que la drogue, elle présente un certain intérêt.»

Olivier, le tuteur de Zakariya, écrit par mail:

Il y avait jadis, rue Perchepinte, un puits qu’on appelait alors un puits doux, parce qu’il donnait accès à de l’eau douce, donc potable (contrairement aux puits verts qui donnent de l’eau non potable, il y a une rue des puits verts à Toulouse).

Et de ce puits doux, on promettait aux Toulousains qu’ils pourraient se désaltérer facilement. Sauf que pour que l’eau reste potable, il fallait la protéger des crachats, des mauvaises gens qui urinent dans le puits, des animaux qui viennent y mourir. Aussi le puits fut-il fermé. C’était un puits clos (il y a aussi une rue des puits clos à Toulouse).

Mais alors, comment faisaient les gens pour boire l’eau du puits, si celui-ci était clos? Eh bien ils utilisaient pour cela un système à bascule, avec une perche qui permettait d’ouvrir le puits et d’y descendre un seau. Et pour bien signifier que l’eau était potable, la perche fut peinte. C’est ainsi que la rue du puits doux devint la rue Perchepinte, la rue dont l’eau est démocratiquement offerte à tous, pour peu qu’on sache saisir la perche qui vous est tendue, perche que la société a disposé là et en a même indiqué l’accès, d’un coup de peinture salutaire.

Mais tous ne savent pas saisir la perche. Ce n’est pas une question de peinture. C’est une question de désir ardent de basculer dans le puits plutôt que de puiser l’eau. Ou alors c’est que le bonheur, ce n’est pas de puiser l’eau rue Perchepinte, mais quelque part au Maroc avec sa mère.

À la barre, la CPE du lycée Pierre de Fermat dit: «Je suis quelqu’un qui croit que l'on est plusieurs choses dans la vie. Je fais partie des gens qui pensent que l'on peut tous tuer quelqu’un. Ce que je n’ai pas compris, c’est la suite. Tout ce qui sortait dans la presse, sur cette semaine-là. Ça, c’était hors de ce que moi, je pouvais comprendre.»

*Les prénoms ont été changés.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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