Société

Meurtre d'Eva Bourseau: «En prépa, on te casse. T'étais premier de la classe, tu deviens dernier»

Temps de lecture : 17 min

[38, rue Merly - Épisode 6] Le potentiel, l'ambition puis la désillusion: à force de similitudes, les parcours scolaires de Taha et Zakariya ont fini par se rejoindre.

Illustration Mathilde Aubier pour Slate
Illustration Mathilde Aubier pour Slate

Le 10 décembre 2018 s'est ouvert à la cour d'assises de Haute-Garonne à Toulouse le procès de Zakariya et Taha, accusés du meurtre d'Eva Bourseau, 23 ans, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2015.

Le 23 octobre 2018, à la sixième chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Toulouse, se tient un premier procès. Guillaume, dit «le Chinois», Taha Mrani Alaoui et Zakariya Banouni comparaissent pour trafic de stupéfiants.

Guillaume est le seul à comparaître libre. Il est placé sous contrôle judiciaire depuis la fin de sa détention provisoire fin janvier 2016, et pointe depuis tous les quinze jours à la gendarmerie de son village. Il risque une peine d'emprisonnement assortie d'une mise à l'épreuve et d'une obligation de soins.

Pour Taha et Zakariya, l'enjeu est en revanche inexistant: peu importe la peine, elle se retrouvera absorbée par celle prononcée deux mois plus tard par la cour d'assises de la Haute-Garonne.

Il s'agit pourtant d'un procès sous haute tension. Le spectre d'Eva Bourseau plane sur la salle d'audience. Face à l'ambiance lourde et poisseuse –il fait chaud à Toulouse, en cette journée d'automne–, le président du tribunal tente de crever l'abcès: «Les faits reprochés sont à l'arrière-plan criminel… On ne peut pas les évoquer sans évoquer ce qui s'est passé ensuite. C'est ce qui vous relie tous, ici.» Le visage de Taha s'empourpre, le regard étrangement fixe, tandis que Zakariya baisse la tête.

Le procureur Francis Boyer, peu connu pour ses états d'âmes, a un tremblement dans la voix: «Ce ne sont pas des jeunes gens perdus, désociabilisés, sans encadrement ni rien. Ce n'est pas vrai. Ils sont soutenus et aimés. Ce ne sont pas les personnes que l'on a l'habitude de croiser dans les boxes.»

«C'était un prince autrichien»

Taha Mrani Alaoui est né le 31 octobre 1993 à Casablanca, au Maroc. Son père avait 42 ans quand il a voulu se marier. Sa famille le poussait à trouver une femme. On lui en présenta une de 28 ans, originaire de Fès. Elle était belle, avait fait de longues études, était cultivée. Il lui assura: «Tu pourras compter sur moi», et lui donna trois jours pour réfléchir. Elle accepta. Ils eurent deux enfants, un garçon et une fille. Taha est le plus jeune.

Devant la sixième chambre correctionnelle, le président s'interroge: «Un témoin vous décrit comme fou, je cite: “Il peut faire des cocktails effrayants.” Toute cette drogue, c'était censé combler quel manque?» Taha répond: «Quand j'étais petit, on a toujours été en concurrence, ma sœur et moi. J'avais l'impression que mes parents penchaient plus en faveur de ma sœur.»

La sœur de Taha ne garde pas le même souvenir de leur enfance. Elle se rappelle qu'ils étaient très complices, toujours fourrés ensemble, à partager leurs jouets, voyageant avec leurs parents et lisant énormément d'histoires. Elle se rappelle de Taha portant son cartable trop lourd pour l'aider, de ce petit frère proposant de faire les photocopies dont elle avait besoin en classe préparatoire, de lui, encore, «si beau et si bien habillé», déjeunant avec elle quand elle était à l'internat. Elle pouvait tout lui confier, son cartable trop lourd et ses secrets les plus intimes.

À l'enquêtrice de personnalité, la sœur de Taha reconnaît: «Si j'avais trouvé un homme comme lui, je l'aurais épousé. C'est pour ça que je ne suis pas encore mariée, car je n'ai pas trouvé quelqu'un comme lui.»

«Il était incroyablement intelligent. Déjà en troisième, il mettait tout le monde sur la touche.»

Walid, ancien ami de collège et de lycée de Taha

Au micro de la cour d'assises, Taha explique: «Au collège et au lycée, tous les professeurs connaissaient le parcours de ma sœur. Il fallait que je fasse au moins aussi bien, si ce n'est mieux qu'elle. C'est là qu'a commencé la concurrence.»

Walid*, un ancien ami de collège et de lycée de Taha, se souvient: «J'avais passé deux fois les tests pour entrer à Elbilia, sans succès, et puis j'ai été accepté en troisième. C'était la meilleure école de Casablanca. Je me suis dit: “Tu vas faire de ton mieux et essayer d'être parmi les premiers.” Et dès que je suis arrivé, on m'a dit: “Tu seras pas le meilleur, parce que dans l'autre classe, y'a Taha Mrani Alaoui.” Et c'est vrai: il était incroyablement intelligent. Déjà en troisième, il mettait tout le monde sur la touche. Il ne révisait même pas, il avait ses 20/20 et c'était plié.»

Le père de Taha raconte à l'enquêtrice de personnalité: «C'était un prince autrichien. Il était très poli avec les gens; il était brillant à l'école. C'était l'idole de la classe.»

Zakariya Banouni, né en novembre 1996, est quant à lui remarqué dès le primaire. Il saute la classe de CM1. Ses résultats en sixième, cinquième et quatrième sont «excellents». Chez les Banouni, la réussite scolaire est tout aussi importante, pour d'autres raisons: il n'est pas question de prestige, ni d'éclat. On ne travaille pas pour être le meilleur, mais pour être au même niveau que les autres.

La mère de Zakariya, née dans le sud marocain, est arrivée à l'âge de sept ans dans le sud-ouest de la France, avec ses parents; le père de Zakariya à vingt ans, pour exercer en tant qu'électricien. Ils se sont rencontrés jeunes, se sont mariés, et ont eu quatre enfants d'âges rapprochés.

Zakariya est l'aîné, le grand frère montrant l'exemple. «Il faut que tu sois là. Tu as pris la place de quelqu'un d'autre, il faut que tu sois là», le sermonne son père lorsqu'il ne se présente pas, le premier jour, à son job d'été à la déchetterie. Zakariya est l'enfant type «immigré de la seconde génération», pour qui l'assiduité et les bonnes notes sont le moyen de s'en sortir.

«Je me suis isolé pour travailler»

Très vite, les sciences et les mathématiques deviennent ses matières de prédilection. Il a clairement des facilités. Ses profs le décrivent comme «joyeux, obéissant, respectueux et réfléchi». Mais à la fin du collège, à l'entrée dans l'adolescence, Zakariya Banouni se fait également remarquer par son attitude provocatrice. Il devient «très sensible, émotif et à fleur de peau».

Son parcours à l'école lui ouvre néanmoins les portes du meilleur établissement de la région, le lycée Pierre de Fermat. «Hors exception, le taux de réussite au bac y est de quasi 100%», précise à la barre son ancien proviseur, désormais à la tête du lycée Louis le Grand à Paris.

De son côté, Taha nourrit lui aussi une passion dévorante pour les mathématiques. Walid raconte: «Ses professeurs donnaient toujours sa copie en exemple.» Mais quelque chose, surtout, l'a profondément marqué: «Je me souviens, on était en seconde. Et Taha, pendant sa pause déjeuner, faisait des exercices de maths de prépa. Le mec savait déjà où il voulait aller, et où il voulait finir. Il ne faisait que des maths. C'était un génie des maths.»

«Je suis mathématicien, j'ai un sens aigu de l'analyse, mais je n'ai pas perçu leur amour.»

Taha

«Dans le système marocain, poursuit Walid, il y a une option réservée à l'élite qui s'appelle “sciences mathématiques”. Taha est allé en sciences mathématiques. Il n'avait aucune difficulté. Je me souviens de gens qui se plaignaient et changeaient de voie, mais Taha, il était bien. Il restait.»

Enfant, déjà, Taha Mrani Alaoui s'ennuyait en classe et devenait turbulent. Il savait lire, écrire et compter avant les autres. Il est alors un enfant plutôt solitaire. Il sort peu, parce qu'il est surprotégé par ses parents et parce qu'il préfère étudier. Sa mère dira: «Il avait toujours le nez dans ses livres, il était toujours dans sa chambre», son père: «J'étais fier de lui.» Au psychiatre venu lui rendre visite en détention, Taha confiera cependant: «Je suis mathématicien, j'ai un sens aigu de l'analyse, mais je n'ai pas perçu leur amour.»

Devant la cour, il se souvient: «J'ai été admis en sciences mathématiques grâce aux mathématiques et rien d'autre. Je me sentais très reconnaissant envers mon professeur de mathématiques, et je me suis isolé pour travailler. Mais j'ai toujours eu du mal à m'intégrer dans une classe, à cause de cette concurrence. On me reprochait mon mépris et mes plaisanteries. C'était un mécanisme de défense, je m'en rends compte. J'avais tout de même des amis.»

Passé le choc de la nouvelle, Nicolas, l'ami de Zakariya qui l'a accueilli dans sa maison en Aveyron la semaine précédant le meurtre d'Eva Bourseau, a longuement réfléchi. Si Zakariya avait été capable de commettre un crime aussi sordide, le connaissait-il vraiment? Avaient-ils seulement été amis? «Je me suis retracé le cours des événements. J'ai fini par me convaincre que notre amitié n'était pas du vent, en repensant à nos bons moments passés ensemble. Il y avait peut-être deux côtés chez Zak, mais le bon côté n'est pas faux.»

Contrairement à Taha, Zakariya a énormément d'amis. À la barre, un nombre impressionnant de copains de lycée et de prépa viennent témoigner. L'un d'entre eux indique aux jurés: «On oubliait parfois qu'il était plus jeune que nous.» En seconde, il a quatorze ans. De fait, même s'il est très grand, il a l'intelligence émotionnelle de son âge. Les adultes le perçoivent comme «naïf et influençable».

Quand il débarque de son collège de Fenouillet, dans la banlieue nord de Toulouse, Zakariya porte des joggings et des casquettes. Peu à peu, au sein du grand lycée du centre-ville, le garçon change de look et adopte les codes vestimentaires de l'élite toulousaine, chemises et pantalon en velours côtelé. «Il est passé d'un style racaille à un style de professeur à col roulé», témoigne un ami. Zakariya vient d'un milieu socioculturel différent, et il tente de se fondre dans la masse. «La pression dont j'ai le plus souffert, c'est celle que je me suis mise à moi-même», dit-il au micro de la cour.

Le président de la cour d'assises de la Haute-Garonne, Michel Huyette, demande à l'ancien proviseur de Fermat comment se passe l'intégration d'un enfant d'immigrés, issu d'une famille modeste. Le proviseur parle d'un lycée «sans discrimination de géographie et d'origine», puis marque une pause. «C'est un point d'attention, admet-il à la barre. La mixité sociale, ce n'était pas toujours facile pour les élèves, c'est vrai.» Il ajoute: «Mais c'est une vraie opportunité. Normalement, le parcours mène à de très belles réussites.»

Walid se rappelle du jour des résultats du bac au lycée Elbilia: «Il faut savoir que quand tu es en sciences mathématiques, tu atteins rarement la mention très bien au bac. C'est vraiment exceptionnel. Taha l'a eue. Il a eu 17,5 en maths.»

«Julien a fait un choix»

Zakariya obtient quant à lui la mention bien au baccalauréat S. Il s'est concentré sur les études à la suite de deux événements «psychotraumatiques entraînant une fragilisation», selon l'expression des psychiatres.

Face aux jurés, la mère de Zakariya raconte: «La maman de Fiona était très malade, un cancer généralisé qui s'attaquait aux os.» Fiona est l'une des meilleures amies de lycée de Zakariya. «Il ne me disait pas qu'il allait la voir à l'hôpital avec Fiona. Je ne l'ai su que bien plus tard. La maman de Fiona est décédée le 23 mars 2013, et la première personne que Fiona a appelé, c'est Zakariya. Je l'ai accompagné à l'enterrement.»

«Ce n'est pas juste», dit Zakariya à son père. Celui-ci lui répond que ce sont les lois de la nature: «On n'y peut rien. C'est à l'homme de comprendre les lois de la nature pour vivre en harmonie avec elles, les respecter et les connaître.»

Arrive le 8 avril 2013.

Julien est en terminale avec Zakariya. En première, ils ont réalisé un projet scientifique ensemble. «Ce n'était pas un grand succès, mais Zakariya était heureux», reconnaît la mère de ce dernier. Julien n'est pas très fort en maths, ni en physique. Tout le monde se moque un peu de lui. Zakariya est son seul véritable ami. Mais celui-ci souhaite aller en prépa maths sup. «Il est venu me voir: “Maman, tu sais, le projet de terminale, j'ai envie de le faire avec Julien, mais j'ai aussi envie d'aller en prépa et je devrais le faire avec ceux qui sont forts.» Sa mère lui répond: «C'est pas grave, Julien, c'est ton copain, tu vas le voir souvent.» Elle glisse: «Je m'en veux déjà pour ça.»

Un soir, Julien téléphone à Zakariya, paniqué. Il lui demande s'il peut lui prêter une calculatrice pour le devoir de maths du lendemain, il a perdu la sienne. Zakariya décide de le faire bisquer. Il lui répond que non, qu'il n'en a qu'une. Tant pis, tant pis. Julien raccroche et Zakariya appelle des copains pour dénicher une calculatrice de rechange, sans prévenir Julien. Il rira en voyant sa tête dépitée, puis lui tendra la calculatrice au moment du devoir. Le lendemain matin, les deux calculatrices sont le sac de Zakariya, mais la chaise de Julien est vide. Dans la nuit, Julien s'est pendu.

«Zakariya parlait de ce qui s'était passé, il a été très présent pour organiser les obsèques.»

La CPE du lycée Pierre de Fermat

Zakariya dit à son père que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Son père a les larmes aux yeux. «Si, mon enfant, on ne vit pas toujours que pour soi. On vit aussi pour autrui. Julien a fait un choix, le pire choix que l'on puisse faire, mais il faut le respecter.»

Zakariya ne sait pas que Julien a laissé une lettre où il explique son geste. Ce n'était pas pour la calculatrice. Devant la cour, la CPE du lycée Pierre de Fermat témoigne: «Dans les séries scientifiques, ce sont des gens qui n'expriment pas beaucoup leurs émotions, ils sont taiseux. Zakariya parlait de ce qui s'était passé, il a été très présent pour organiser les obsèques. C'était pour moi un jeune très empathique, très sensible.» Le père explique: «Papi lui a téléphoné, Mamie aussi, comme les tontons et les taties, pour lui parler.» Cela ne suffit pas: Zakariya éprouve une immense culpabilité.

«Je suis resté souriant, et je faisais la fête», dira Zakariya Banouni au psychiatre. «C'est une première phase où il ne dit pas, une première mise en scène pour cacher l'état psychique», note le médecin dans son rapport.

«J'étais à bout de force»

De l'autre côté de la mer, Taha Mrani Alaoui enrage de déception. Ses parents, le jugeant encore trop immature, l'empêchent de suivre une classe prépa en France. «Tous mes amis sont venus en prépa en France alors que j'étais meilleur qu'eux, et je l'ai mal vécu.» Devant la cour d'assises, il confirme: «C'était une grande injustice pour moi.»

Taha est souvent décrit comme «très fier», «orgueilleux». Son père dira à l'enquêtrice de personnalité: «Il voulait faire une prépa en France par snobisme, car ses copains étaient riches. Ces voyous de fils de milliardaires le narguaient.» Walid raconte: «Il a été sélectionné pour suivre une prépa publique au Maroc. Au Maroc, les prépas publiques, il n'y en a pas beaucoup, donc elles sont extrêmement sélectives. Ça veut dire que tous les meilleurs du Maroc y vont.»

Taha entre en classe préparatoire au lycée Al Khansaa. Là, il est dans son élément: «Je pouvais enfin être moi-même. Tout le monde était en concurrence avec tout le monde. L'esprit de compétition, ça ne choquait plus personne. C'est dans l'ADN même des classes préparatoires.» Plus tard, il avouera avoir été nostalgique de ces années-là.

Zakariya vit la prépa autrement. À cause du décès de la mère de Fiona et du suicide de Julien, d'une part, mais aussi à cause de l'énorme pression. «Ça ne s'est pas reflété immédiatement sur mon parcours scolaire, parce que j'avais un peu d'avance, développe l'accusé au micro. Mais quand je suis entré en classe prépa, ça a été inévitable. Le travail, l'implication que ça demandait…»

Son avocat, Me Jonathan Bomstain, demande au proviseur: «Quel est le rythme?» «À Pierre de Fermat, comme à Louis le Grand, il faut compter trente-cinq heures de cours hebdomadaires, quatre heures de cours surveillé, quatre heures d'épreuves orales, et il faut chaque soir relire, réapprendre les cours, faire des exercices, puis refaire des exercices. On estime à vingt heures le nombre d'heures de travail personnel nécessaires pour réussir. C'est une question de régularité. La cible, je vous dis, ce sont vraiment les grandes écoles et pas les petites écoles que l'on pourrait trouver ailleurs.»

Au petit micro noir, dans le box des accusés, Zakariya confesse: «J'étais incapable de le fournir, ce travail en prépa. On m'a dit que c'était pas une question de capacité, c'est peut-être vrai. J'étais à bout de force, à ce moment-là.»

Le président Michel Huyette veut savoir ce que le proviseur pense des suicides dans l'établissement –une semaine après Julien, une autre étudiante de Fermat a mis fin à ses jours. «En tant que chef d'établissement, c'est ce qu'il y a de pire. Ça m'a marqué. On a travaillé avec un pédopsychiatre –un ancien élève, du reste–, discuté avec les parents… Mais ce qui m'a marqué, c'est qu'on ne sait pas ce qu'il peut y avoir en terme de suicides adolescents. Il se trouve que l'on en a eu deux cette année-là, mais ce n'était pas plus qu'ailleurs.»

«On lui a toujours dit: “Si tu veux t'intégrer à la société française, il faut que tu travailles, travailles, et que tu aies des bonnes notes.” »

Olivier, tuteur de Zakariya

Si Olivier, le tuteur de la fondation de La Dépêche du Midi chargé de Zakariya, se rappelle parfaitement du jour où il l'a rencontré pour la première fois, ce n'est pas juste parce qu'il a un enfant devant lui. C'est à cause du sentiment qui l'a traversé à ce moment-là: «Je l'ai vu arriver vers moi, et je me suis dit: “Oh putain, c'est trop lourd pour moi. Tu vas pas y arriver, Olivier.” Mais vraiment, je me souviens très bien m'être dit ça. Parce qu'il portait une dépression noire sur lui. Noire, noire, noire.»

Zakariya lui annonce son projet professionnel: connaître le fin mot des choses en maths –la recherche fondamentale. Mais Olivier se dit que la prépa n'est pas faite pour lui. «En prépa, ne réussissent que des gamins qui sont solides dans leur tête. Lui, il est cassé dès le départ. Il s'est construit sur le fait que c'est un bon élève, reconnu comme tel. En prépa, on te casse. Tous les élèves sont cassés. T'étais premier de la classe, tu deviens dernier de la classe.»

Devant les jurés, le tuteur explique: «Vous connaissez pas forcément le système, mais 5, 6, ce sont des notes courantes. C'est le jeu. Sauf que Zakariya, on lui a toujours dit: “Si tu veux t'intégrer à la société française, il faut que tu travailles, travailles, et que tu aies des bonnes notes.” Et lui, il travaille et il a des mauvaises notes.»

Son ami Nicolas précise: «Au lycée, on travaille pour soi, la note est indépendante du travail des autres, alors qu'en prépa, la note, on s'en fout: c'est le classement par rapport du reste de la classe qui compte. C'est pour nous mettre dans l'esprit du concours que l'on veut passer à la fin. Mine de rien, on est mis en concurrence avec le reste de la classe.» Il tempère: «Globalement, il y a une bonne ambiance, grâce à l'intégration en début d'année. Comme c'est un concours à l'échelle nationale, pas à l'échelle de l'université comme en médecine, c'est pas ton pote qui te pique la place.»

«C'était pas l'échec, c'était la manière»

Mais Zakariya n'a pas les codes. Rapidement, il sombre, répète à ses parents qu'il veut arrêter. C'est trop dur. Il pleure beaucoup. Sous la coupole peinte de la cour d'assises, sa mère raconte une scène. Alors qu'ils sont en vacances au Maroc, son fils et elle partent chercher de l'eau au puits. Sur le chemin, Zakariya lui dit: «Tu sais Maman, je veux rester ici. Je ne veux pas partir, je me sens bien ici.»

Taha, lui, ne pense au contraire qu'à rejoindre la France, dans un objectif bien précis. «En seconde et en première, il ne nous parlait que de Polytechnique», éclaire Walid. L'X, Taha en rêve depuis tout petit: «La première fois qu'on m'en a parlé, j'avais quatre ans. Ça m'a hypnotisé.»

«Quand mon année de maths sup s'est achevée, ma consommation avait graduellement augmentée.»

Zakariya

Walid apprend par des amis communs qu'en prépa, Taha fume du cannabis. Cela l'étonne: au lycée, Taha ne fumait même pas de cigarettes. À la cour, le jeune homme de vingt-quatre ans explique: «On pouvait facilement dépasser les soixante-dix heures par semaine. J'avais besoin de relâcher la pression de temps en temps.»

En première année de prépa, Zakariya fume lui aussi: «Quand mon année de maths sup s'est achevée, ma consommation avait graduellement augmentée.» Ses parents l'ont poussé à finir son année, Zakariya l'a eue. Il peut passer en maths spé, mais il n'obtient pas la filière PSI (physique et sciences de l'ingénieur), étoile tant convoitée, la classe élite de Fermat obtenant les meilleurs résultats au concours.

Au Maroc, Taha connaît un échec identique: «J'ai fini quatrième à la fin de la première année. Je ne pouvais pas accéder à la classe étoilée qui prépare à Polytechnique, Centrale, etc. Seuls les trois premiers pouvaient y accéder.» Taha passe tout de même les concours. Il rate une première fois Polytechnique, mais obtient une place à l'ENSEEIHT, une bonne école d'ingénieurs à Toulouse.

De son côté, Olivier conseille à Zakariya, puisqu'il veut faire de la recherche, de s'inscrire en fac de mathématiques à Paul Sabatier. Ses parents sont d'accord: «Pour nous, il n'y avait pas d'échec, il avait validé son année.»

Les parents de Taha sont eux aussi contents. Mais Taha a d'autres ambitions. L'ENSEEIHT ne lui convient pas, le programme est trop technique, pas assez abstrait. Seules les mathématiques lui procurent une joie indescriptible, le font se sentir vivant. Il arrête l'ENSEEIHT, et décide de repasser le concours de Polytechnique seul, en candidat libre.

Devant la cour d'assises, il rappelle qu'en prépa, son prof de maths parlait «à peine français», et qu'il avait «l'habitude de cette indépendance» dans son travail. Son appartement est rempli de fiches, il ne sort que pour s'acheter à manger. Il rate Polytechnique une seconde fois, de 0,04 point –l'équivalent de 0,25 point en maths. Olivier, le tuteur de Zakariya, s'exclame: «Rends-toi compte: quand tu passes le concours de Polytechnique une seconde fois, tu as un malus. Ça veut dire qu'il a dû travailler deux fois plus pour le dépasser. Et il le rate de 0,25 point?»

Dans le box des accusés, Taha admet: «C'était pas l'échec, c'était la manière. Si ça avait été de un point, deux points… Le fait de le rater de si peu, je ne pouvais pas l'accepter.» En conclusion des rapports de personnalité, Taha Mrani Alaoui est décrit comme «arrogant» et ayant «une surestime de lui-même».

Zakariya est en L2 de maths à l'Université Paul Sabatier et Taha en L3 quand ils se rencontrent à la bibliothèque: «J'ai reconnu un peu de moi en lui», dira Zakariya à son procès d'assises. Ils fument leur premier joint ensemble. «Le pacte est scellé!», criait déjà un avocat lors du procès d'octobre 2018 devant le tribunal correctionnel.

Olivier voit Zakariya pour la dernière fois en mai 2015. Il le trouve amaigri, le teint cireux –il pense à un virus. Ils se retrouvent à la terrasse du Florida, un bar-brasserie du centre-ville toulousain. Olivier lui demande comment se passe la fac de maths. Zakariya lui annonce qu'il a ses rattrapages en septembre. Son tuteur s'affole: «Attends, tu as fait la prépa Fermat, et t'as des rattrapages en septembre?» Zakariya lui répond qu'il va faire maths sup. «Mais tu peux pas retourner à Fermat, ça marche pas comme ça», proteste Olivier. Ce dernier constate, devant la cour d'assises: «Il était incohérent.»

Olivier ne le sait pas, mais à ce moment-là, Zakariya est polytoxicomane. Il prend de la MDMA, des champignons hallucinogènes, des amphétamines, de la cocaïne et du LSD, une drogue psychédélique. Face aux jurés, il dit: «Taha m'a dit que c'était une drogue qui changeait. Et j'avais besoin de changement.»

* Le prénom a été changé.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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