Société

Meurtre d'Eva Bourseau: «Mon instinct m'avait agressé toute la semaine et moi, je ne l'ai pas écouté»

Temps de lecture : 12 min

[38, rue Merly - Épisode 3] Le jour d'après. Celui où la vie doit reprendre malgré la mort d'Eva, la tristesse infinie et les journalistes qui rôdent.

Illustration par Mathilde Aubier
Illustration par Mathilde Aubier

Le 10 décembre 2018 s'est ouvert à la cour d'assises de Haute-Garonne à Toulouse le procès de Zakariya et Taha, accusés du meurtre d'Eva Bourseau, 23 ans, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2015.

Le lendemain de la découverte du corps d’Eva, Christophe Bourseau est chez lui. Il erre sur le terrain qui borde sa jolie petite maison en bois. Il connaît bien l'endroit, mais désormais, tout lui semble étranger. Il marche sur la route au milieu de nulle part, sans but. Dans tout cauchemar, au moment où l’on pense s’écraser contre le sol, on se réveille. Pour les parents d’Eva, le réveil n’aura jamais lieu.

Au premier étage du 38, rue Merly, Lolita s’affole. Elle découvre ce qui s’est passé au-dessus de chez elle en lisant les nouvelles sur internet. Le nom d’Eva Bourseau tourne en boucle sur toutes les chaînes. Elle dit: «C’était comme un film», et en un sens, elle a raison; les caméras filment son immeuble 24 heures sur 24.

Le compagnon de Lolita descend. Alpagué par les journalistes, il déclare à propos d’Eva: «Parfois, elle faisait la fête.» Lolita l’engueule: «Et quoi? Comme tout le monde! Tu peux pas dire ça, on la connaissait pas!»

L’information est reprise, amplifiée. Le moindre détail sert à dresser des portraits au mieux factuels, au pire sensationnalistes. Quelle horreur fera reculer le monde ce jour-ci?

«À quoi ça rime, tout ça?»

Dans son premier papier, le spécialiste fait divers du journal local écrit que le corps d’Eva Bourseau a été retrouvé démembré. Le père d’Eva l’appelle, furieux. Il hurle: «Comment vous pouvez écrire ça, c’est faux!» De fait, le journaliste local s’est trompé: «En fait, avec l’acide… On avait le sentiment que c’était ce qui s’était passé, mais ce n’était pas le cas. C’était inscrit dans le rapport de police, mais après, à l’autopsie, ils ont vu que le corps n’avait pas été démembré, que c’était l’acide.»

Il explique: «Quand on a une histoire comme ça, on se dit qu’il faut donner l’info avant que ça ne parte dans tous les sens, parce que c’est nous qui devons être –entre guillemets– “leaders des faits divers”. Je me mets à la place de la famille, et je me dis: “À quoi ça rime, tout ça?”»

Chacun sa temporalité. Le fait divers doit être raconté le plus vite possible, presque en temps réel, là où l’enquête requiert du temps.

Amélie*, l’amie d’Eva, entre dans son propre lendemain d’errance. Elle veut acheter une lampe. Cette pensée l’obsède: «Il faut que j’aille m’acheter une lampe. Ça me fera du bien.» Elle devient obnubilée par cette lampe, détail domestique qui viendrait réparer le quotidien brisé en mille morceaux. Elle écume toute la ville, finit par en trouver une, la paye et la range dans le coffre de sa voiture. Elle y restera trois jours.

La sonnerie de son portable retentit. Un journaliste. Puis deux. Puis trois. Ils veulent parler d’Eva. Elle ne répond pas. Ils appellent sur son lieu de travail. Ses collègues leur raccrochent au nez. Ils la contactent sur son mail personnel, sur son mail professionnel. Personne ne lui demande comment elle va.

«Internet est en train de nous rendre dingues. Cette espèce de course à l’échalote où il faut donner avant les autres… C’est une connerie sans nom. C’est débile. Les chaînes d’info, etc. Cette course à l’info, ça ne peut faire que des conneries, déplore le spécialiste fait divers. Moi, quand j’ai commencé dans ce métier, on avait une info le matin, on pouvait la laisser mûrir toute la journée, l’enrichir, la compléter. Aujourd’hui, on le fait aussi, sauf qu’on a internet et qu’il faut exploiter internet. Et ça, ça complique terriblement les choses au niveau des familles.» Il baisse son regard: «Après on s’en veut, et il est trop tard.»

Thomas ressasse: «Pourquoi t’as pas écouté ton putain d’instinct?» Lui s’en veut d’avoir plaisanté avec Sonia*, sa coloc: «Si ça se trouve, elle est morte, la voisine.» «Mon instinct m'avait agressé toute la semaine et moi, je ne l'ai pas écouté.»

Lolita et Thomas, qui ne se côtoyaient pas avant, ne se quittent plus. «On mangeait ensemble, on accompagnait Sonia au boulot, on l’attendait la nuit, ils venaient chez nous, et on restait ensemble pour parler», confirme Lolita.

«Quand tout le monde fut parti, on s’est retrouvés tous les quatre dans l’immeuble. Thomas nous a dit: “On monte pour regarder?”»

Lolita

Les locataires du 38, rue Merly passent leurs nuits à se raconter des histoires, à imaginer ce qui aurait pu arriver si Thomas avait ouvert la porte quand personne ne répondait. Ils deviennent parano: le ou les meurtriers d’Eva Bourseau ont les clés de l’immeuble, puisqu’ils sont revenus plusieurs fois, laissant la porte d’entrée grande ouverte.

«Dès qu’ils ouvraient le velux pour aérer, avec le trou sous la porte d’Eva et la porte ouverte en bas, ça faisait courant d’air et ça contaminait tout le couloir. C’est pour ça qu’il y avait cette odeur partout, comme dans son appartement», comprend Thomas. Il repense à ce jour d’un ou deux centimètres sous la porte d’Eva.

À leur demande, le propriétaire des lieux a accepté de changer la serrure de la porte d’entrée. Ils se sentent désormais en sécurité. «Quand tout le monde fut parti, raconte Lolita, on s’est retrouvés tous les quatre dans l’immeuble. La clé avait été changée, et tout était fermé. Thomas nous a dit: “On monte pour regarder?” On pouvait regarder sous la porte. On est monté tous les quatre, tout doucement, et on a regardé. On voyait l’appartement, on voyait que quelqu’un avait fouillé.»

«C’est un signe»

Sur la route au milieu de nulle part, Christophe Bourseau croise ses voisins sur le chemin de leur marche matinale. Ils sont britanniques. Ensemble, ils parlent anglais. Le lendemain, les voisins laissent une carte écrite en français dans la boîte aux lettres: «Nous sommes désolés pour ce qui vous est arrivé. Si vous avez besoin d’aide, nous sommes là.»

Christine dit: «C’est marrant… Ce sont les gens que l’on pense très éloignés qui deviennent les plus proches de nous.»

Amélie se souvient de la même chose. «Curieusement, la seule personne qui était au courant de mon histoire et qui ne m’en parlait pas, je voulais lui en parler.» C’est avec les autres, que c’est compliqué. Dès qu’elle sort, va à une soirée, rencontre des gens, tout le monde veut discuter de ce qui est arrivé.

Elle en vient à douter de sa propre identité: «Est-ce que j’étais devenue “la copine de la fille morte”? Est-ce que j’étais moi, ou ce qui m’était arrivé? Qui j’étais, en fait?» Elle se rappelle de ses copains à côté de la plaque. De ceux qui disent: «Ah oui, moi aussi, un jour, j’ai connu un gars qui a failli mourir.» Il n’existe pas pire solitude que celle de se sentir incompris.

Le père d’Eva se remémore lui aussi ces situations. Ces amis, pourtant de très longue date, qui consolent mal, disent que ça aurait pu être leur enfant. Il pleure: «Mais c’est pas ton enfant! C’est ma fille.» Et puis il y a les copains qui ne rappellent plus, parce qu’ils ne savent pas quoi dire ou ont trop peur que le malheur soit contagieux. Si aucun mot ne peut apporter quelconque réconfort, faut-il se taire? Comment réagir face à l’indicible?

«Je savais que le soleil se levait et se couchait, mais très peu de sa lumière arrivait jusqu’à moi.»

Andrew Solomon

Christophe et Christine n’ont pas le choix. Ils ne roulent pas sur l’or et doivent reprendre leur travail sur les marchés. Ils entendent persifler: «Qu’est-ce qu’ils font ici?»

Face au malheur trop grand, certains deviennent tout petits. Sous les articles, sur internet, Christophe lit les commentaires. Des inconnus lâchent leur fiel: Eva l’avait bien cherché, c’était une junkie. Il y a ceux qui ne connaissent pas le chagrin, et ceux qui s’en repaissent. En l’absence de coupable, la victime a tous les torts.

Christophe Bourseau reprend le livre qu’il avait commencé cet été-là. À la page où il s’était arrêté, il relit une citation d’Andrew Solomon: «Je savais que le soleil se levait et se couchait, mais très peu de sa lumière arrivait jusqu’à moi.»

Un soir, peu de temps après la mort d’Eva, alors que la nuit tombe et qu'il est dans son camion, une chouette effraie entre. Christophe est un peu surpris. L’animal se pose et le regarde. Ce n’était jamais arrivé auparavant. Eva avait un truc avec les chouettes, au point de s’en faire tatouer une dans le dos. «C’est un signe», une lueur qui arrive un peu jusqu’à lui.

«On va les retrouver»

Maud part travailler. Devant un bureau de tabac, elle voit une couverture de magazine avec le visage d’Eva dessus. Elle arrive à son boulot, secouée. «Je ne regardais plus la télé, je ne voulais pas lire les articles… Je ne voulais pas. Je me suis un peu renfermée et coupée du monde.» Elle préfère garder son image, sa mémoire à elle.

Tout le monde est hanté par un souvenir, celui de s’être dit, à un moment ou un autre: «Un jour, on va m’appeler pour me dire qu’Eva est morte.» Personne ne se rappelle vraiment pourquoi. Amélie répète: «Eva avait une telle fureur de vivre. Une telle fureur de vivre.»

La culpabilité, elle, revient sans cesse. De la même façon que Thomas, le voisin, regrette sa passivité, Maud, sa grande amie, s’en veut d’avoir laissé Eva pour poursuivre ses études dans une autre ville. Christophe, son père, se dit lui qu’il n’aurait pas dû ouvrir une bouteille de champagne pour son anniversaire avant la date.

«On ne voit que la mort, la mort, la mort. On ne se dit pas: “Qui l’a fait? Qui c’est?”»

Christine

Chacun tente un semblant d’explication, une raison à la tragédie. Puisque personne ne mérite de finir ainsi, il faut bien que la responsabilité incombe à quelqu’un. Christine décrit la douleur comme une vague qui engloutit tout le reste: «On ne voit que la mort, la mort, la mort. On ne se dit pas: “Qui l’a fait? Qui c’est?”»

Le capitaine Sans appelle Christophe Bourseau. Il lui dit qu’il est papa lui aussi, l’écoute, lui confirme qu’Eva dealait, c’est entendu, mais qu’enfin, sa fille n’était pas Pablo Escobar non plus. Il le rassure: «On va les retrouver. Ce n’est qu’une question de temps.»

Maud appelle sa maman. Sa mère connaissait bien Eva, qui avait souvent dormi à la maison. Elle lui raconte ce qui s’est passé et là, réalise. Quand les mots sonnent dans sa propre voix pour expliquer, quelque chose se matérialise. Maud rentre chez elle, à Toulouse. Son employeur, très compréhensif, lui a donné quelques jours pour qu’elle puisse assister aux obsèques.

La mère de Maud est véritablement touchée par la mort d’Eva. Elle souhaite accompagner sa fille à l’enterrement, rencontrer les parents de son amie, leur dire que s’ils veulent parler, s’ils ont besoin de quoique ce soit, elle est là. Elle a noté son numéro de téléphone sur un morceau de papier.

Le matin de l’enterrement, alors qu’elle est en train de se préparer, Maud entend la sonnerie du téléphone. Elle entend sa mère: «Vous croyez vraiment que c’est le moment?» Des journalistes.

«On pleurait et on dansait»

Les parents d’Eva sont contraints d’enterrer leur fille à Cornebarrieu, au cimetière suburbain de Toulouse –pour les besoins de l’enquête, en cas de nouvelle autopsie. Lors de la cérémonie, en plein mois d’août, un soleil hypocrite tape sur les allées bordées de chênes. Il y a beaucoup de monde, de fleurs, et de journalistes planqués dans les buissons.

Le spécialiste faits divers de la presse locale se souvient: «Moi, j’étais content parce que j’étais parti en vacances, j’ai pas eu besoin de refuser. Mon collègue, lui, rentrait de vacances. C’est encore pire, je pense, de rentrer de vacances et qu’on vous demande ça…»

Camille* voit le journaliste caché à l’arrière. Elle se précipite sur lui, l’attrape par le col et l’amène au milieu des proches: «Mais c’est ça que vous avez envie de prendre en photo? Des gens qui sont tristes, des gens qui pleurent?» L’homme remonte dans sa voiture. Un photographe de Paris Match a eu le temps de prendre un cliché, pour une double page du numéro de la semaine suivante.

«Ça a un côté voyeur qui plaît à nos lecteurs, voilà.»

Le journaliste local

«Pourquoi on le fait? Qu’est-ce que ça apporte?», réfléchit le spécialiste fait divers. Après une longue hésitation, il soupire: «Ça a un côté voyeur qui plaît à nos lecteurs, voilà. On parle pendant une semaine d’une histoire terrible, et c’est une manière de mettre un point final à une section. Les obsèques d’Eva, c’était intime. Ce côté voyeur me dérange, me met mal à l’aise.» Il précise: «J’ai déjà refusé. J’ai déjà dit non. Il y a différentes manières de dire non. On peut aussi dire “ouais, ouais”, et ne pas le faire.»

Amélie fulmine: «J’ai vraiment trouvé ça dégueulasse. L’approche de la presse n’a vraiment pas été douce. C’est très traumatisant. Ils ont marché partout où ils pouvaient. Ils ont même essayé de venir à la fête, t’imagines?»

Eva avait beaucoup de copains de la Faluche, l’association étudiante historique. À force de les fréquenter, son intronisation est venue naturellement. Elle voulait officiellement appartenir au groupe. Dans cet univers très codifié et empreint de traditions, Maud est devenue sa marraine.

À Toulouse, les faluchards font partie de trois grandes filières: médecine, sciences et droit. «Eva était étudiante en histoire de l’art, c’est une filière un peu à part. Normalement, ce sont les sciences qui s’occupent de ça. Mais comme elle traînait beaucoup avec les gens de droit, ce sont eux qui se sont occupés du baptême», explique Maud.

Une minute de silence est observée en mémoire d’Eva dans toutes les villes de France, par les communautés faluchardes. Celle de Toulouse se cotise pour offrir des fleurs à l’enterrement, un album photo à sa mère et l’organisation d’une fête.

Amélie se souvient: «On a acheté plein de confettis, de ballons et des masques, plein de trucs super colorés –on était tous au Connexion entre nous, et on a tous dansé comme des fous. On pleurait et on dansait.» Un hommage qu’Eva, qui n’aimait rien d’autre qu’avoir du monde, des paillettes et des élans d’amour autour d’elle, aurait adoré.

Si elle-même se cherchait encore, elle avait réussi: elle avait compté. Ce n’était pas un adieu. Les adieux sont une forme de renoncement. Et personne ne l’oublierait.

«Dis-moi ce qui se passe»

Quelques nuits plus tôt, rue Perchepinte. Une femme frappe à la porte d’un appartement. Derrière, elle a reconnu la voix de son fils. Elle crie: «Je sais que vous êtes là, ouvrez-moi!» Personne ne répond. Alors elle tambourine plus fort à la porte, hurle: «Ouvrez-moi! Si vous ne m’ouvrez pas, j’appelle la police!»

La porte s’ouvre enfin. Un jeune homme de 18 ans apparaît. Zakariya a les cheveux sales, un corps amaigri et des yeux blafards. Sa mère, horrifiée, n’est pas sûre qu’elle l’aurait reconnu dans la rue. Avec son père venu lui aussi le chercher, elle le fait monter dans la voiture. Il se met à pleurer. Ses parents le ramènent à la maison.

Dans le jardin, Zakariya s’allonge en position fœtale dans l’herbe. Ses frères et sœurs dorment à l’intérieur. Il refuse de bouger. Sa mère le fait rentrer, lui demande ce qui ne va pas. Il ne dit rien. Elle ne comprend pas pourquoi il n'a plus donné de nouvelles depuis dix jours. Elle l'interroge plusieurs fois: «Qu’est-ce qui se passe? Dis-moi, dis-moi ce qui se passe.»

Zakariya ne répond pas. Alors elle s’allonge à ses côtés dans le lit pour tenter de l’endormir, et comme quand il était petit, le prend dans ses bras.

* Les prénoms ont été changés.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

38, rue Merly
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