Santé

Telsite 2: «Pourquoi dépenser douze milliards, s’il n’y a pas de risque?»

Temps de lecture : 7 min

Sur l'île de Moruroa, les souvenirs de l’ère nucléaire sont gravés dans la roche. Fragilisé par 137 essais souterrains, son socle est aussi jonché de déchets radioactifs.

La route endommagée menant à l'ancien poste d’enregistrement avancé «Denise» de Moruroa, le 13 février 2014 | Grégory Boissy / AFP
La route endommagée menant à l'ancien poste d’enregistrement avancé «Denise» de Moruroa, le 13 février 2014 | Grégory Boissy / AFP

Le chantier «à douze milliards de francs Pacifique»: pour rénover son système de surveillance des profondeurs de Moruroa, l’État français a aligné près de cent millions d’euros.

Avec une telle somme, on s’attend à de gigantesques machines en métal, à des hommes en treillis qui fourmillent. On a des clichés plein l’esprit, directement tirés de blockbusters sur la Nasa. Mais le nouveau programme, inauguré le 20 juin 2018 et répondant au doux nom de Telsite 2, n’a rien d’hollywoodien. Seules quelques sondes qui s’enfoncent dans le sol, une balise GPS et un grillage blanc.

L'ombre de Tydée

Le but du système? Capter les mouvements des sous-sols –la géomécanique– de Moruroa, afin d’anticiper un quelconque accident. Car au-dessus de l’atoll plane toujours l’ombre de Tydée. L’essai nucléaire souterrain du 25 juillet 1979 ainsi baptisé a entraîné l’effondrement d’un bloc de récif corallien. Désormais, «la probabilité d’un événement comme celui-ci est infime», répète l’armée française.

«Alors pourquoi dépenser douze milliards, s’il n’y a pas de risque?», s’agite Roland Oldham. Le président de l’association anti-nucléaire historique, Moruroa e Tatou, écarquille ses yeux sombres et martèle le chiffre, comme pour en prendre lui-même la mesure: «Douze milliards! C’est énorme!»

À l’unisson avec la plupart des militantes et militants, Roland Oldham évoque un autre danger: «la vague de vingt mètres» qui d’après l’armée se formerait en cas de glissement d’un bloc de calcaire situé sous Moruroa.

En première ligne, les militaires qui y travaillent seraient submergés par cinq mètres d’eau. Viendrait ensuite l’île de Tureia et ses 300 habitantes et habitants. «Cet atoll serait atteint en environ dix minutes, et une vague de 1,5 à deux mètres serait alors observée, dans les conditions les plus pénalisantes. Les zones habitées et les zones d'activité de l'atoll de Tureia ne seraient pas submergées par ce phénomène», précise le ministère de la Défense.

En bout de chaîne

On s’attend logiquement à ce que la population de Tureia soient la première au courant en cas d’alerte. Et pourtant: lors d’un incident, l’information parvient d’abord à Bruyères-Le-Châtel (Essonne), dans un centre du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), qui gère Telsite. Elle est ensuite transmise simultanément au ministère de la Défense à Paris, au Commandement supérieur des forces armées de Polynésie française et au Haut-Commissariat, à Tahiti. Ce n’est qu’en bout de chaîne que les autorités polynésiennes sont prévenues.

«Ça fait quand même beaucoup de jalons avant que les militaires de Moruroa et les populations ne soient alertées», s’inquiète Richard Tuheiava. Sénateur entre 2008 et 2014, le membre du parti indépendantiste a profité de son mandat pour réclamer que «la Polynésie prenne part aux opérations de surveillance»: «Ça paraît normal, puisque ce sont le pays et sa population les premiers concernés!»

Richard Tuheiava a déposé une proposition de loi en ce sens en 2010, dans laquelle il demande «une surveillance collective» via un partage effectif d’informations aux communes concernées: Tureia, Reao, Rikitea. Les résultats enregistrés par Telsite sont d’abord envoyés en métropole, et les îles polynésiennes ne les reçoivent que des mois plus tard. Il existe bien un laboratoire de géophysique à Pamatai, au nord-ouest de Tahiti, mais il ne sert que de relais.

Les résultats de Telsite pour l’année 2016 ont été transmis en Polynésie en juin 2017. | Marion Lecas

Adopté en première lecture au Sénat en 2012, le texte de Richard Tuheiava semble être ensuite tombé dans les oubliettes de l'Assemblée nationale.

«L’expérience acquise par la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) depuis trente-deux ans d’existence est que l’on ne peut pas faire totalement confiance aux organismes officiels, en particulier lorsque le pollueur est aussi celui qui pilote ou qui effectue les contrôles, explique Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la Commission. Une véritable transparence serait que nous puissions aller faire des contrôles indépendants sur place et avoir accès à l’ensemble des archives décrivant les essais nucléaires et leurs conséquences.»

Visite guidée et omissions

Certes peu bavarde, l’armée ne fait toutefois pas la sourde oreille face aux accusations d’opacité. Une Commission d’information sur l’impact environnemental et sanitaire des essais nucléaires voit le jour en 2015. La Défense convie, au moins une fois par an, des représentantes et représentants métropolitains et polynésiens, dont les maires d’îles concernées par les essais et des militantes et militants anti-nucléaires ou écologiques.

Fait notable: en décembre 2017, l’armée a convié à Moruroa des associations anti-nucléaires, pourtant très virulentes à son égard, afin d’observer les avancées du chantier Telsite. «La journée, objectivement, a été sympa. Ils ont apporté le côté transparent qu’il a manqué pendant plus de cinquante ans», déclare alors le Père Auguste, de l’association 193, à la Dépêche de Tahiti.

Du côté des municipalités, on fait le même constat. Tevahineheipua Brander, la maire de Tureia, mentionne une «bonne relation avec l’État». Elle explique ne pas pouvoir assister aux réunions de la Commission, dont elle est membre, faute de pouvoir se rendre jusqu’à Tahiti.

«Ils ont quand même fait l’effort de se déplacer une fois sur Tureia pour venir expliquer aux élus ce qu’était Telsite 2, à quoi cela servait», salue la maire. Une question continue toutefois de la tarauder: «L’État se borne à dire qu’il n’y aura jamais, jamais, jamais d’effondrement. Et si ça arrive? Ils n’en parlent pas dans le plan d’évacuation, mais qu’est-ce qu’ils comptent faire de la population de Tureia en cas d’accident?»

Malgré des efforts, la transparence de l’armée a ses limites et il faut parfois compter sur des fuites d’informations pour appréhender l’ampleur des dégâts. Mentionnant «un informateur», l’ancien sénateur Tuheiava raconte: «Pendant mon mandat, on s’est aperçu à deux reprises que Telsite était défectueux. Il y avait sept points de surveillance qui ne fonctionnaient pas. C’est extrêmement grave, quand on connaît la quantité de déchets radioactifs qui se trouve sous Moruroa.»

Sous-sol radioactif

L’île de Moruroa n’a plus rien de la carte postale d’autrefois. «Moi, je n’y vais pas, à Moruroa, car il n’y a rien à voir. Que du béton, du béton, du béton», décrit Roland Oldham. D’immenses dalles grises ont en effet recouvert le sable blanc. Et sous le béton des tropiques, parfois fendu, des déchets radioactifs.

Bruno Chareyron, directeur du laboratoire de la Criirad, évoque des restes entassés dans «des puits qui n’ont pas été conçus comme des stockages à long terme de déchets radioactifs» et qui sont implantés à des endroits «qui présentent une instabilité géomécanique avérée».

En 2005, des membres du laboratoire de la Criirad ont analysé la radioactivité de vestiges du Centre d'expérimentation du Pacifique, ici à Mangareva. | Criirad

Au fond du lagon, des cheminées de tir résistent au temps et au sel. Elles contiennent des quantités importantes de plutonium 239, un élément particulièrement nocif dont la radioactivité ne diminue de moitié que tous les 24.000 ans. Les cheminées côtoient des carcasses de véhicules militaires ou des restes de matériel, contaminés, dont les autorités n’ont pu se débarrasser autrement qu’en les immergeant.

Un ancien ingénieur du CEA, Ghislain Houzel, confiait à La Dépêche de Tahiti, en août dernier: «La cuve Meknès [un blockhaus utilisé pour des «essais complémentaires», ndlr] a été abandonnée, mais il fallait enlever tous les produits radioactifs. Tout ça a été mis dans un conteneur, dans lequel on a ensuite coulé du ciment. À l’époque, une décision complètement stupide a été prise: on l’a mis sur une barge et on l’a largué au large de la passe de Moruroa.»

En 1999, la Criirad réclame que les îles de Moruroa et Fangataufa soient classées sites de stockage de déchets radioactifs, «du fait de la radioactivité artificielle accumulée dans leur sous-sol».

La demande la Criirad est restée sans suite. Notamment parce qu’en 1998, l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a considéré les «risques radiologiques pour les générations actuelles et futures» comme étant «négligeables». La même agence avait d'ailleurs déclaré qu’«il [n’était] pas nécessaire de poursuivre la surveillance de l’environnement de Moruroa.»

Posture diplomatique

Avec Telsite 2, l’État français semble vouloir rassurer en ce qui concerne les risques géologiques. L’indépendantiste Richard Thueiava récuse cependant tout acte de bonne volonté: «Il est évident que si le ministère de la Défense s’occupe de la Polynésie, c’est pour sa posture diplomatique.»

D’après lui, l’État est «sous pression» depuis qu’il s’est prononcé contre le traité international d’interdiction des armes nucléaires voté par les Nations unies en juillet 2017. Alors que Donald Trump et Kim Jong-un s’envoyaient des menaces atomiques, 122 pays sur 192 avaient approuvé le texte, mais pas la France.

«Alors pour se rattraper, on essaie de faire bonne image [...], poursuit le sénateur. D’où l’accord de l’Élysée de l’année dernière signé entre Hollande et Fritch [le président de la Polynésie française, ndlr], d’ailleurs repris par Macron aujourd’hui, d’où Telsite 2, d’où cette révision in extremis de la loi Morin [qui supprime la notion de “risque négligeable” dans la loi relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, ndlr].»

Techniquement, la France ne peut pas ratifier le traité des Nations unies, car elle effectue toujours des essais nucléaires en laboratoire: depuis 2014, en Gironde, des équipes s’attèlent au développement d’une nouvelle arme nucléaire, grâce au laser mégajoule.

Marion Lecas Journaliste

Victor Le Boisselier Journaliste

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