Égalités / Santé

«Nous sommes en train de construire une société pro-choix face à l'avortement»

Temps de lecture : 7 min

La proposition de loi des députés conservateurs polonais pour restreindre davantage l’accès à l’IVG a créé un élan de solidarité entre les femmes.

Manifestation contre le gouvernement et pour le droit à l'avortement devant le Parlement polonais, le 23 mars 2018 à Varsovie. | Wojtek Radwanski / AFP
Manifestation contre le gouvernement et pour le droit à l'avortement devant le Parlement polonais, le 23 mars 2018 à Varsovie. | Wojtek Radwanski / AFP

«À quelque chose malheur est bon», dit l’adage. «Ce qui ne me tue pas me rend plus fort», disait quant à lui le philosophe Nietzsche, dans le Crépuscule des idoles. S’il y a bien une situation où ces maximes s’appliquent, c’est dans le combat des femmes en Pologne contre la restriction du droit à l’avortement. Rarement mouvement n’aura été aussi renforcé par la politique réactionnaire d’un gouvernement qu’on peut qualifier sans exagérer d’extrême droite.

Depuis que le parti Droit et justice (PiS) essaye de modifier une législation déjà très dure (l’avortement n’est autorisé que dans trois cas: grossesse résultant d'un viol ou inceste, malformation grave du fœtus, risque pour la vie ou la santé de la femme enceinte), les sondages ne cessent d’évoluer en faveur des pro-avortements.

Les premières manifestations de masse éclatent le 3 octobre 2016, le «lundi noir». Ce jour-là, entre 3.000 et 5.000 personnes vêtues de noir envahissent les rues de Varsovie pour protester contre le projet du gouvernement d’interdire quasiment totalement l’avortement, sauf en cas de grave danger pour la vie de la mère. Dans toute la Pologne, près de 150.000 personnes manifestent, aussi bien dans les grandes villes que les petits villages. «Personne, y compris les organisatrices, n’avait prévu une telle participation, et une telle détermination des femmes et des hommes présents», analyse la chercheuse Malgorzata Fidelis, professeure associée d’histoire de la Pologne et d’histoire du genre à l’Université de l'Illinois à Chicago.

Nouvelle solidarité

En même temps, le soutien au projet de loi s’écroule. «Dans les années récentes (depuis 2007), il y a eu un déclin dans l’acceptation sociale de l’avortement, même pour les exceptions légales. Mais la tentative d’introduire une législation plus restrictive a inversé la tendance», écrit ainsi le centre pour la recherche sur l’opinion publique (CBOS) dans une étude publiée en octobre 20161. Le gouvernement se voit contraint de retirer son projet de loi.

À l’intérieur de la chambre basse du Parlement polonais, à Varsovie. | Kamila Stepien

Rebelote en 2018. L'exécutif polonais laisse un groupe de pression anti-avortement déposer une proposition de loi d’initiative citoyenne. Celle-ci ôte les possibilités d’avortement pour une des trois exceptions jusque-là permises par la loi, celle où une femme porterait un fœtus ayant de graves malformations. Les députés conservateurs de la commission parlementaire de la justice et des droits de l’homme valident le texte. Là encore, des manifestations éclatent et les sondages décrochent.

En janvier, seulement 15% des Polonaises et Polonais se disaient en faveur d’une plus grande restriction, et 37 % soutiennent désormais une libéralisation de l’avortement, selon Ipsos. Un autre sondage en avril montre que les trois quarts de la population s’opposent à la nouvelle loi. Le 23 mars, un vendredi, près de 55.000 personnes défilent dans la capitale. «Il y avait des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes, des pauvres, des riches. Même ma grand-mère de 87 ans a manifesté pendant six heures! J’ai pleuré, tellement c’était beau. Tout le monde a senti que quelque chose était en train de changer», raconte Magda, une Polonaise qui a avorté.

La proposition de loi est encore loin d’être retirée, et il existe toujours un risque que le droit à l’avortement soit réduit par d’autres moyens, notamment par une révision constitutionnelle, craignent les militantes et militants. Mais dans leur malheur, beaucoup d’entre eux réalisent aussi que le gouvernement polonais a paradoxalement renforcé la société civile, et soudé nombre de Polonaises entre elles:

«Nous sommes dans une situation difficile mais le gouvernement a fait une bonne chose pour les femmes. Il a créé une solidarité entre elles qui n'existait pas avant 2016. Aujourd'hui cela a changé. Nous sommes en train de construire une société pro-choix», estime Krystyna Kacpura, directrice de Federa, l’équivalent polonais du planning familial français.

Dans les bureaux de Federa, une organisation non gouvernementale polonaise qui lutte pour le respect des droits reproductifs. | Kamila Stepien

Trente ans d'accès total à l’avortement

La société polonaise n’a d’ailleurs pas toujours été si conservatrice. Le premier code pénal polonais, en 1932, portait même l’arsenal législatif «le plus libéral de toute l’Europe à cette époque, après l’Union soviétique», souligne Malgorzata Fidelis. La loi reconnaissait déjà trois critères donnant accès à l’avortement (danger pour la vie de la mère, viol ou inceste, et si la femme avait moins de 15 ans). «Au milieu des années 1950, il y avait environ 300.000 avortements légaux par an en Pologne», déclare la chercheuse en s'appuyant sur les chiffres du ministère de la santé de l’époque, qui avait ouvert l’avortement pour des raisons socio-économiques. Puis à partir des années 1960 jusqu’au début des années 1990, les Polonaises ont eu un accès total à l’avortement.

Lorsque le communisme s’est effondré et que le système libéral l’a remplacé, la législation s’est durcie, parce que les libéraux s’étaient associés à l’Église pour faire tomber le système communiste. Une forme de compensation pour les services rendus... Au début des années 1990, les fœtus deviennent dans les discours publics des «enfants», et le terme «avortement» est remplacé par celui de «meurtre d’enfant». En 1993, quatre ans seulement après la chute du mur de Berlin, l’exécutif érige, sous la pression de l’Église, une nouvelle loi drastique. La même que celle qui est actuellement en place, et que le parti Droit et justice veut encore durcir.

Un discours culpabilisant domine

Polonais et Polonaises sont encore très empreintes de cette vision conservatrice, enfoncée dans les crânes pendant des années sans contre-discours. À la chute du mur, la société civile était tellement destructurée qu’il a fallu des années avant qu’un mouvement pro-avortement ne se reconstitue. Federa s’est créé en 1991, et n’était au départ qu’un mouvement embryonnaire. «La société civile n'était pas préparée à un tel retournement de situation. Elle était vulnérable et n'a pas réussi à s'opposer à cela», explique Wanda Nowicka, ex-députée et cofondatrice du planning familial polonais.

Chez l’épicier, au restaurant, sous l’abribus, Kamila Stepien (photographe et interprète sur place) et moi avons plusieurs fois testé le quidam sur ses opinions, et souvent la réponse est mitigée: «Si quelqu'un veut se faciliter la vie, juste parce qu'il a fait l'amour sans réfléchir avant, sans utiliser de protection, alors je suis contre», affirme le taxi qui nous conduit à notre prochain rendez-vous. Ce discours est encore partagé par beaucoup de monde en Pologne.

Une chanteuse pop qui s’était exprimée sur son avortement effectué à l’étranger a vu sa réputation détruite sur les réseaux sociaux et dans nombre de journaux. «Elle a tué le bébé pour faire de la place à ses livres», a même titré un tabloïd, selon France info. Contactée par nos soins, elle ne souhaite plus s’exprimer dans aucun média, de peur de revivre le torrent de haine qui l’a submergée à l’époque. «Beaucoup de femmes ont des familles qui ne comprennent pas et des médecins qui les font culpabiliser», nous racontait ainsi Gosia.

Une affiche d’une campagne pro-avortement à Varsovie. Il est écrit: «Les Polonaises exigent l'avortement légal». | Kamila Stepien

Un mouvement pro-avortement mieux organisé

Mais il y a comme un frémissement au milieu de cette société conservatrice, dans laquelle désormais 70% des femmes utilisent la contraception, selon Malgorzata Fidelis. «Il y a un nouveau mouvement social autour de l'avortement et les gens aujourd'hui s’y intéressent. Ils viennent vers moi pour en parler», explique Natalia Broniarczyk, une activiste qui après des années sous couvert d'anonymat, a décidé d’en parler sous sa véritable identité.

«Les femmes se radicalisent. C'est comme une pierre qui roule», estime elle aussi Wanda Nowicka, qui a vu fleurir des slogans pro-avortement beaucoup plus punchy selon elle en 2018 qu’en 2016. «Maintenant nous sommes préparées, les mouvements féministes sont connectés et échangent des infos, des stratégies», ajoute-t-elle. «Le mouvement pro-avortement est aujourd’hui plus déterminé, plus organisé, et plus ouvertement anti-clérical», complète Malgorzata Fidelis.

Sentant le vent tourner, et la résistance grandir, nombre de députés polonais conservateurs font désormais profil bas. «Les députés sont effrayés. Le parti au pouvoir a peur de passer cette loi. Ils sont en train de changer de stratégie», estime Krystyna Kacpura, la directrice de Federa. «Je suis presque sûre que le compromis va être gardé», confie elle aussi Joanna Bradke, membre d’une organisation de jeunesse du PiS.

En juillet, l’examen du projet de loi a été repoussé, et confié en attendant à une commission spéciale, une manière de gagner du temps. Une petite victoire pour les militantes pro-avortement, qui en cache une bien plus grande, selon Barbara Nowacka, représentante du comité Sauvons les femmes, qui a reçu le prix Simone-de-Beauvoir pour son engagement pro-avortement: «Maintenant les droits des femmes font partie du débat public».

1 — Pendant ces longs mois de débats, le nombre de personnes soutenant l’avortement a augmenté de manière significative. Ainsi, de mars à octobre 2016, la proportion de personnes soutenant «fortement» l’avortement en cas de danger pour la vie de la mère est passée de 48% à 59%; en cas de danger pour la santé de la mère, la hausse est de 13 points; et elle est de 11 points en cas de viol ou d’inceste, selon différents sondages menés par le CBOS. La hausse est moindre mais significative malgré tout lorsque la femme enceinte est dans une situation matérielle ou personnelle difficile: le nombre de personnes qui soutiennent «fortement» ou «modérément» le droit à l’avortement dans ces cas-là a augmenté respectivement de 6 et 4 points. Retourner à l'article

Aude Lorriaux Journaliste

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