Égalités / Monde

«À cause de cette expérience, j'avais toujours quelque chose de coincé dans la gorge»

Temps de lecture : 3 min

Après avoir avorté, Natalia a été confrontée au rejet de sa colocataire. Depuis, la thésarde milite pour rendre l’avortement «acceptable» en Pologne.

Natalia, 34 ans, a fondé le collectif Abortion Dream Team pour déculpabiliser les femmes faisant le choix de l'avortement. | Kamila Stepien
Natalia, 34 ans, a fondé le collectif Abortion Dream Team pour déculpabiliser les femmes faisant le choix de l'avortement. | Kamila Stepien

Notre série «En Pologne, l'impossible IVG» raconte les histoires de quatre femmes polonaises confrontées à l'avortement dans leur pays, où un projet de loi menace de restreindre davantage l'accès à l'IVG, déjà difficile.

Elle apparaît en marinière, souriante sous le soleil, avec l’un de ses deux chiens en laisse –un adorable petit bouledogue français blanc et noir, qui la suit en faisant de petits pas. Il a un collier arc-en-ciel, comme le drapeau LGBT+. Parce qu'aujourd'hui, nous dit la militante de 34 ans, «il faut être capable de croiser les luttes: celles des femmes, des homosexuels, des migrants… Cela s’appelle l’intersectionnalité».

Sa priorité, c’est la lutte pour le droit à l’avortement, qu’elle défend au sein de son collectif, Abortion Dream Team. Natalia Broniarczyk a fait de son histoire une cause. Elle a transformé sa souffrance en combat et en réflexion: elle écrit aujourd’hui une thèse sur les «stratégies illégales pour aider les femmes à avorter». Et pourtant, toute aussi armée qu’elle soit, cela ne fait que très peu de temps qu’elle parle ouvertement de sa situation.

Tout a commencé il y a sept ans, lorsqu’elle tombe enceinte. À l’époque, elle est en couple, mais ne se sent pas «prête». C’est trop tôt, trop brusque. Et Natalia a d’autres envies, d’autres projets. Elle décide d’avorter. Mais en Pologne, la loi ne prévoit que trois exceptions à l’interdiction de l'avortement: viol, malformation grave du fœtus, risque pour la vie ou la santé de la femme enceinte. Les femmes qui souhaitent recourir à la procédure pour d’autres raisons n’ont d’autre choix que de se rendre à l’étranger, ou d’essayer de faire venir des pilules abortives par la poste.

Cette dernière option n’est pas si simple. Celles que Natalia Broniarczyk commande sur internet sont bloquées à la frontière. Bien que membre de plusieurs groupes féministes, elle doit toquer à une nouvelle porte pour trouver la clé du problème. C’est le groupe des Femmes sur le web qui lui explique comment faire: il faut envoyer une lettre aux douanes en demandant à récupérer le colis, qui est illégalement retenu. «Ils profitent de la méconnaissance des femmes polonaises», lâche Natalia.

Natalia, doctorante à l’Institut de sciences sociales appliquées de l’Université de Varsovie et militante féministe au sein du collectif pro-avortement Abortion Dream Team. Ici avec son chien Obsesja [«Obsession»]. | Kamila Stepien

L’avortement se passe à peu près bien: «J'ai saigné, c'était comme des règles importantes. Après, je me suis endormie, et j'ai compris que c'était fini», se souvient-elle. Mais c’est la suite de l’histoire qui l'a meurtrie. Pensant trouver une oreille auprès de sa colocataire, elle est rejetée. «Elle m'a traitée différemment après», raconte-t-elle.

Cette réaction va la conduire à se taire. Elle mettra des mois à en parler sa meilleure amie. «À cause de cette expérience, j'avais toujours quelque chose de coincé dans la gorge» [elle fait le geste de se prendre la gorge avec la main, ndlr]. Même au sein du mouvement féministe, raconte-elle, il est difficile d'en parler: «L'avortement est vu comme quelque chose de mauvais.»

Blessée par cette stigmatisation, Natalia décide de fonder Abortion Dream Team. Depuis, le groupe mène des campagnes pour déculpabiliser les femmes qui font ce choix.

Le collectif a notamment fait la couverture en février 2018 d’un supplément du quotidien Gazeta Wyborcza, un journal de gauche fondé par un proche de Lech Wałęsa, avec ce slogan: «L’avortement, c’est ok» (que l'on pourrait traduire par «L’avortement, c’est acceptable»).

En face, l'opposition à l’avortement bénéficie de soutiens financiers importants –notamment de l’Église– et de la bénédiction du gouvernement. L’une des principales figures des «anti», Kaja Godek, tient régulièrement des points presse au sein même du parlement polonais.

Avec cette force de frappe, et des slogans rabachés quotidiennement, ces «anti» ont réussi selon Natalia Broniarczyk à imposer dans les têtes de nouveaux concepts, comme celui de «discrimination des handicapés», utilisé pour décrédibiliser les femmes qui souhaiteraient avorter d’un fœtus atteint de trisomie 21. D’où la nécessité pour elle d’élaborer des contre-discours.

Natalia est sur ses gardes, mais confiante. Elle sent que quelque chose est en train de se passer en Pologne, et c’est d’ailleurs ce qui l’a finalement poussée à se montrer à visage découvert: «Il y a un nouveau mouvement social autour de l'avortement, et les gens s’y intéressent».

Les associations et collectifs comme Abortion Dream Team disposent de peu de moyens, mais ils ont pour eux le soutien croissant de l’opinion publique à l’avortement. «Nous donnons une voix aux femmes et nous créons des messages. Il y a quelques années, personne n’aurait osé dire que c'est “ok” d'avorter», dit-elle dans un sourire.

Un badge avec le slogan du collectif Abortion Dream Team, «L’avortement est quelque chose de normal» | Kamila Stepien

Sur ses genoux, le chien Obsesja [«obsession», en polonais] se blottit et esquisse un bâillement de plaisir. «Je n'ai pas d'enfant, mais j'ai deux chiens, et ça me va très bien», conclue-t-elle en riant.

Aude Lorriaux Journaliste

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