Égalités / Santé

Les femmes polonaises enceintes pourraient être forcées de porter des fœtus non viables

Temps de lecture : 8 min

Avorter légalement est déjà difficile en Pologne. Si elle est votée, la suppression d'un des trois critères autorisant l'IVG précipitera les femmes dans la clandestinité et ses risques.

Une échographie d'un fœtus présentant de graves malformations. | Kamila Stepien
Une échographie d'un fœtus présentant de graves malformations. | Kamila Stepien

«Nous, 343 femmes européennes, défendons une Europe des droits des femmes et de l’autodétermination.» C’est ainsi que commençait un texte publié le 12 octobre dernier dans L’Obs, venant d’élues de gauche et de responsables associatives européennes, dénonçant la menace qui pèse sur les droits sexuels et reproductifs dans plusieurs pays européens. À commencer par la Pologne, où un projet de loi actuellement examiné par une commission parlementaire veut restreindre davantage le droit à l’avortement.

C'est pourtant déjà l’un des pays les plus durs au monde en la matière. Cet acte n’est autorisé que sous trois conditions: en cas de viol ou d’inceste, de risque pour la vie ou la santé de la mère, ou de malformation grave ou forte probabilité de handicap du fœtus. C’est ce dernier critère que les députées et députés conservateurs veulent supprimer, ce qui de fait rendrait illégale la quasi-totalité des avortements du pays: sur les 1.100 avortements effectués dans le cadre légal chaque année, près de 94% du total se font en raison de la malformation du fœtus.

«Parfois, il y a des miracles»

Les femmes seront obligées de porter le fœtus jusqu’au terme de la grossesse, qu'importe s’il est atteint de trisomie 21 ou d’une malformation plus grave encore. Une torture psychologique, estiment de nombreux gynécologues comme Marek*, qui exerce à Varsovie: «Les femmes qui accouchent d’un bébé dont une partie du ventre est à l’extérieur, et qui meurt immédiatement ensuite, dans quel état psychique on les récupère après ça? Ceux qui font les lois décident du haut de leur Olympe, mais ils ne prennent pas les femmes en compte».

Dans son cabinet niché dans une tour moderne et entourée de verdure, il nous montre l’échographie d’une des quatre patientes venues le consulter ce mois-ci pour finalement avorter, et dont le fœtus présentait de graves défauts. On y voit un embryon atteint de trisomie 21, dont une partie du cerveau est à l’extérieur. Un être qui n’a aucune chance de vivre après la naissance. «À elle, je vais être obligé de dire qu’elle doit porter ça pendant neuf mois?», s'indigne-t-il.

Un gynécologue pro-avortement montre une échographie d'un fœtus présentant de graves malformations. | Kamila Stepien

Mais les députés au pouvoir n’en ont cure, et certains se réfugient derrière des croyances religieuses quand on les interroge sur ce point précis. «Parfois, il y a des miracles. Du point de vue de la médecine cela existe. On ne peut pas prévoir», affirme Zbigniew Gryglas, député membre de l’Alliance polonaise, un petit parti nationaliste qui forme une coalition avec le PiS (Droit et justice), actuellement au pouvoir. «Personne ne sait, il n’y a jamais 100% de chances, et nous devons protéger la vie», argumente aussi Malgorzata (qui n'a pas souhaité communiquer son nom de famille), 54 ans, médecin et membre du Pis.

Le député Zbigniew Gryglas devant le Parlement à Varsovie. | Kamila Stepien

Pas encore validé, le projet de loi a été renvoyé en juillet vers une commission spéciale. Une manière de retarder son examen au Parlement, alors que des manifestations gigantesques ont accompagné la dernière tentative du PiS d'interdire totalement l’avortement, et que cette nouvelle mouture suscite une large opposition. Mais même sans ce projet, la vie des femmes polonaises qui souhaitent avorter ou tout simplement accéder à la contraception est déjà un enfer.

La pilule du lendemain coûte entre 7 et 30 euros, elle est plus chère qu’en France, alors que les salaires polonais sont trois fois moins élevés. Les femmes souhaitant avorter dans le cadre légal risquent de tomber sur des gynécologues qui invoquent la clause de conscience. Elles se retrouvent ballotées de clinique en hôpital et de médecin en médecin, tandis que le temps presse. «Sur les 400 hôpitaux polonais habilités à pratiquer l’avortement, seuls quarante-six établissements l’ont effectivement fait en 2016», selon Le Monde.

Lorsqu’elles parviennent à trouver un médecin qui accepte de réaliser l'intervention, les femmes restent soumises à leur appréciation de la loi, et les médecins à la pression des prêtres infiltrés dans les hôpitaux. C'est ce qu'explique Wanda Nowicka, cofondatrice puis présidente de la Fédération des droits des femmes et de Federa, l’équivalent du planning familial.

Une femme à qui on avait refusé un avortement thérapeutique en 2000, malgré les risques pour sa santé, est devenue quasi aveugle après son accouchement. La Pologne a ainsi été condamnée de multiples fois par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). «C'est une tragédie, les femmes appellent en pleurant, en disant “vous êtes ma dernière chance”, raconte Krystyna Kacpura, actuelle directrice de Federa. On leur dit qu'elles doivent avoir un certificat de l'hôpital attestant qu'il refuse les avortements. Et c'est seulement quand elles ont le certificat que nous pouvons leur donner une adresse.»

Krystyna Kacpura, directrice de Federa. L’association se bat pour que les jeunes de tous les âges aient accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse. | Kamila Stepien

Avorter légalement est donc déjà difficile; avorter illégalement l’est encore plus. Chaque année, des milliers de femmes sont dans l’obligation d’importer des pilules de l’étranger (quand il est encore temps pour un avortement médicamenteux) ou pire, d’aller à l’étranger, de trouver des médecins qui acceptent d’entrer dans l'illégalité, voire d’avorter chez elles dans des conditions sanitaires parfois dangereuses. Entre 80.000 et 150.000 avortements illégaux sont pratiqués chaque année en Pologne, selon Federa.

Vague conservatrice

Malgré cela, les conservateurs au pouvoir veulent encore restreindre l’avortement, sous l’influence d’une Église qui cherche à faire passer pour un «mauvais catholique» toute personne pro-avortement. Le pays est fortement pratiquant: près de 40% des Polonaises et Polonais se rendent chaque dimanche à la messe. «Comme catholique je suis en faveur de lois qui préservent la vie», insiste Zbigniew Gryglas. «Il faut protéger la vie jusqu’à la mort naturelle», estime elle aussi Malgorzata. «Où commencent les droits humains? Quand tu as 18 ans? Ou lorsque tu te trouves dans le ventre de ta mère?», se demande le chauffeur de taxi qui nous conduit à l’Institut polono-japonais des technologies de l'information.

C’est là que nous retrouvons, dans un petit bureau lumineux de l’université, Barbara Nowacka. Cette informaticienne de 42 ans, candidate de la coalition Gauche unie aux législatives en 2015, a reçu l’année dernière le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, et fut hissée un an avant au rang des 100 femmes les plus influentes du monde par le magazine Foreign Policy. Sa mère, Izabela Jaruga-Nowacka, était membre de la ligue des femmes polonaises. Elle est morte en 2010 dans un accident d’avion, mais Barbara Nowacka a repris son combat.

Barbara Nowacka, femme politique polonaise et militante féministe, partisane du droit à l'avortement. | Kamila Stepien

Elle lui a dédié une fondation pour les droits des femmes et des minorités, mais s’est surtout battue en janvier 2018 pour faire passer une proposition de loi visant à libéraliser l’avortement. Elle est très opposée au projet de loi des conservateurs polonais, qui, pense-t-elle, va conduire les femmes à déserter les cabinets médicaux, et renforcer la méfiance envers le pouvoir médical. Car avec la nouvelle loi, les médecins ne seront plus obligés d’informer les femmes enceintes d’un enfant avec une malformation incurable. «Ils vont traiter les femmes comme des incubateurs et pas comme des êtres humains», dénonce-t-elle.

«C'est une tragédie pour les femmes de devoir avorter. Mais elles ont le droit de choisir. On ne peut pas mettre en balance les droits d'un fœtus et d'une femme», critique Krystyna Kacpura. La directrice de Federa remarque aussi que les députés de droite n’ont pas prévu d’aide supplémentaire pour les femmes qui accoucheraient d’un enfant handicapé. En plus des 400 à 500 euros mensuels que touche une personne qui ne travaille pas pour s’occuper de son enfant handicapé, le gouvernement a promis en 2016 de verser une prime d’environ 930 euros en une fois –somme très loin de suffire aux différents soins nécessaires pour un enfant atteint de trisomie 21 ou pour un handicap grave, selon les associations. «Cette loi va forcer les femmes qui ont un enfant handicapé à rester à la maison. C'est une loi qui favorise les riches», enfonce Natalia Broniarczyk, militante au sein du collectif Abortion dream team, et chercheuse spécialiste de l’avortement.

«Toutes ces conneries commencent à rentrer dans la tête des gens et les gens commencent à croire qu'un fœtus est un être vivant»

Ces arguments ont fait mouche auprès de l’opinion polonaise, qui se disait en avril très majoritairement opposée au projet de loi. À tel point que certains parlementaires de droite ont peur que la population ne les sanctionne dans les urnes, et se montrent désormais beaucoup plus évasifs quant à l’aboutissement du projet de loi. «Il y a peu de chances que le Parlement vote pour restreindre la loi», estime même Zbigniew Gryglas, qui reconnaît le caractère «contre-productif» que pourrait revêtir l’examen de ce projet de loi, et se dit plutôt favorable aujourd’hui au statu quo.

Mais le danger n’est pas encore éloigné. «Même si la loi ne passe pas ce coup-ci, il y a un risque élevé qu'elle passe par un autre moyen. Par une plainte constitutionnelle, par exemple», suggère Wanda Nowicka. En juin 2017, une centaine de députées et députés de différents partis (majoritairement du PiS) ont interpellé le Tribunal constitutionnel (aux mains du gouvernement) pour savoir si l’exception prévue dans la loi sur l’avortement pour les malformations du fœtus était constitutionnelle. Un tour de passe-passe qui vise à éviter que la responsabilité ne retombe sur les députés, en faisant porter le chapeau de la décision au tribunal, pourtant largement inféodé au parti Droit et justice.

Une affiche dans les rues de Varsovie, en Pologne, représentant un fœtus mort avec l'inscription «L'avortement tue». La campagne est menée par la Fondation PRO-Droit à la vie. | Kamila Stepien

Et dans tous les cas, ces coups de boutoir contre le droit à l’IVG laissent des traces dans les têtes, craignent ses défenseurs et défenseuses. «Toutes ces conneries commencent à rentrer dans la tête des gens et les gens commencent à croire qu'un fœtus est un être vivant», se désole Magda, l’une des femmes que nous avons interviewées pour cette série.

En Pologne, mais aussi dans toute l’Europe, on assiste aujourd’hui à une réaction conservatrice, dont il est difficile de prévoir l’évolution. «Si nous n'agissons pas maintenant et défendons communément nos droits et nos valeurs, une législation régressive pourrait nous ramener à l'époque où le premier manifeste avait été rédigé», mettent en garde les 343 femmes européennes, en référence à l'appel à la dépénalisation et à la légalisation de l'avortement publié en France dans Le Nouvel Observateur en 1971. Étant donné la montée des extrêmes un peu partout en Europe, ce risque peut difficilement être exclu.

*Le prénom a été changé.

Aude Lorriaux Journaliste

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