Santé

La bipolarité est une souffrance, pas un argument marketing

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 3] Mariah Carey ou Kanye West ont beaucoup fait pour sensibiliser le grand public aux troubles bipolaires, qui restent malgré tout entourés de clichés médiatiques.

Jusque dans les années 1980, le trouble de la personnalité bipolaire était connu sous le nom de «psychose maniaco-dépressive». | Fiction of reality via Flickr
Jusque dans les années 1980, le trouble de la personnalité bipolaire était connu sous le nom de «psychose maniaco-dépressive». | Fiction of reality via Flickr

Chez les Casseurs Flowters («La nouvelle paire» et sa punchline «Je suis bipolaire, j'traîne toujours avec deux ours blancs»), dans les séries télévisées (Homeland, Empire), dans le film oscarisé Happiness Therapy, la bipolarité semble partout.

Généralement glamourisés à l'extrême, certaines manifestations du trouble étant souvent mises en avant au détriment d'autres aspects, la maladie et ses symptômes ont été popularisés par la pop culture, mais aussi et surtout par les stars qui ont déclaré en souffrir.

Une alternance de phases maniaques et dépressives

Connu sous le nom de «psychose maniaco-dépressive» jusque dans les années 1980, le trouble de la personnalité bipolaire est une maladie chronique caractérisée par l'alternance de phases maniaques (bonne humeur excessive, augmentation de l'énergie) et de phases dépressives (baisse de l'humeur). Les intervalles entre ces phases sont plus ou moins longs.

Deux types de bipolarité sont définis par le DSM-5, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l'Association américaine de psychiatrie (APA). Le type I est marqué par la présence d'au moins un épisode maniaque de forte intensité dans l'historique du patient ou de la patiente. Quant au type II, il est défini par la présence d'au moins un épisode hypomaniaque, avec au moins un épisode dépressif majeur.

Les épisodes maniaques tels que définis par le DSM-5 comprennent les périodes d'élévation de l'humeur, les périodes d'humeur expansive ou irritable et les périodes d'augmentation de l'énergie ou de l'activité tournée vers un but précis.

Pour être caractérisé, un épisode maniaque doit durer au moins une semaine et les symptômes être présents tout au long de la journée.

On reconnaît également les symptômes suivants: augmentation de l'estime de soi ou idées de grandeur, réduction du besoin de sommeil, plus grande communicabilité que d'habitude ou besoin de parler constamment, fuite des idées, distractibilité, agitation psychomotrice, engagement excessif dans les activités agréables mais à potentiel élevé de conséquences dommageables, altération marquée du fonctionnement professionnel, des activités sociales ou des relations interpersonnelles.

Les précurseuses Catherine Zeta-Jones et Mariah Carey

La première célébrité à évoquer clairement la maladie fut sans doute l'actrice Catherine Zeta-Jones qui, en 2011, a dévoilé être atteinte de troubles bipolaires, provoquant une vague de recherches sur le sujet sur internet.

En 2018, Mariah Carey a elle aussi fait son «coming out psy». Cet épisode charnière dans la carrière de la diva est abordé dans le livre Mariah Carey - Casta Diva de Valentin Grimaud: «Mariah décide de faire tomber la façade et de se centrer sur la musique. La reprise en main de son physique coïncide avec une période de stabilité psychologique, qui lui permet de trouver le courage de révéler qu'elle souffre de bipolarité depuis l'éclatement de la bulle spéculative de 2001, et qu'elle a longtemps été dans le déni. Elle s'en explique dans une interview au magazine People, justifiant implicitement ses constantes prises de poids, ainsi que l'impression de passivité qu'elle pouvait parfois donner, anesthésiée par un traitement inadapté. En faisant le coming out de sa bipolarité, développée par son addiction au travail et par un manque de sommeil les dix premières années de sa carrière, Mariah sort enfin du cercle infernal et fait table rase: “C'était un fardeau trop lourd à porter, et je n'y arrivais plus. J'ai cherché et reçu le bon traitement. Je me suis entourée de gens positifs et je me suis remise à faire ce que j'aime le plus: écrire des chansons et faire de la musique.” Sa “peur constante d'être démasquée” explique alors son besoin de se cacher, de se disséminer au cœur de sa musique.»

Dans la longue interview qu'elle donne alors, elle dévoile son intimité avec courage, parlant à la fois très précisément de sa maladie, un trouble de la personnalité bipolaire de type II, et de ses traitements.

Mais les réactions du public sont mitigées. Loin de saluer le parcours de santé chaotique de la chanteuse, il reproche à Mariah Carey de se servir de ce diagnostic comme excuse pour son comportement de diva, voire d'avoir planifié son annonce publique pour relancer sa carrière.

«Je déteste être bipolaire, c'est génial»

Plus récemment, ce fut au tour de Kanye West de révéler souffrir d'un trouble bipolaire –un geste qui n'a pas du tout eu les mêmes effets sur sa carrière.

Dans son ouvrage Kanye West ou la créativité dévorante, Adrien Durand raconte: «À la veille de ses 40 ans, West pousse plus loin la démarche du strip-tease public et se présente comme le premier rappeur à assumer pleinement sa bipolarité. Se disant diagnostiqué sur le tard, il revendique ses troubles psychologiques et retourne la situation. Sur “Yikes”, il chante “La bipolarité n'est pas un handicap, c'est un superpouvoir”. La pochette de Ye, une photo des montagnes du Wyoming prise par West avec son téléphone, est ornée de la phrase: “Je déteste être bipolaire, c'est génial.” Sur le morceau introductif, “I Thought About Killing You”, il se met en scène au bord du gouffre: “J'ai songé à me tuer, j'ai songé à te tuer, un meurtre avec préméditation.” Cette prise de conscience de son état psychologique, exposé sans fard, détourne le regard du grand public de ses propos et comportements scandaleux. En quelques jours, il passe du statut de l'artiste noir qui a trahi sa communauté à celui d'une gigantesque star qui montre ses failles. Le public et les observateurs doutent: et si Kanye West, depuis le début, était seulement victime de troubles de la personnalité incontrôlable? Quoi qu'il en soit, côté communication, c'est un coup de maître qui le remet sur les rails et éteint en partie l'incendie déclenché par ses propos erratiques.»

Avec l'appropriation à travers la musique de son diagnostic, Kanye West transforme la maladie en une composante de sa personnalité. Depuis l'annonce, la presse internationale se délecte sans cesse davantage des dernières frasques de l'artiste, même si le traitement du sujet diffère selon les pays.

Si aux États-Unis, Page Six semble compatir avec les proches de Kanye West, qui refuse de se soigner et traverse encore les différentes phases de la maladie, la presse people française choisit majoritairement le ton ironique voire badin pour évoquer sa santé mentale.

Les artistes, une population à risque

Les deux exemples de Mariah Carey et Kanye West rappellent à quel point, malgré la médiatisation et la glamorisation par le cinéma ou les séries télé, les stars souffrent comme tout un chacun d'une stigmatisation de leurs difficultés psychologiques.

Dans le livre Pop &Psy, le médecin psychiatre Jean-Victor Blanc souligne combien il est ridicule de croire que l'effet de mode puisse mener à des «faux coming out». La réalité de la maladie rend en effet improbable le fait pour qui que ce soit de s'approprier le diagnostic à des fins uniquement publicitaires.

Mais le psychiatre soulève également un point passionnant: dans son ouvrage, il développe le fait que les artistes semblent constituer une population à risque pour le développement de troubles psychiques. «Une étude (Ludwig A. M., “Creative achievement and psychology: comparison among professions”, publiée dans le American Journal of Psychotherapy en 1992) a investigué les liens entre créativité, profession et succès en interrogeant un millier de personnalités américaines, écrit-il. Il en ressort qu'exercer un métier artistique (comme musicien, écrivain, architecte ou designer) entraînerait deux fois plus de risques pour une personne de présenter un trouble psychique, et ce plus tôt dans la vie et pendant plus longtemps que si elle exerce une autre profession (athlète, homme d'affaires, militaire scientifique, etc.).»

Plus loin, Jean-Victor Blanc ajoute: «Il ne s'agit donc pas de dire que tous les artistes sont malades, ni les malades dotés de créativité. Sur les échelles d'évaluation de gravité des troubles, les artistes affichent des scores à mi-chemin entre les personnes indemnes et les patients atteints. Leurs symptômes seraient donc moins sévères, mais surtout, ils se distingueraient par leur capacité à tirer bénéfice de la maladie en se servant de leur décalage avec la réalité pour créer.»

Entre 1% et 5% de la population mondiale souffrirait de troubles de la personnalité bipolaire. Mais Mariah Carey et Kanye West ont définitivement su tirer partie de la maladie, en se battant contre ou en composant avec.

Maux d'esprit
La dépression n'a rien d'un petit coup de blues

Épisode 2

La dépression n'a rien d'un petit coup de blues

La théorie de l'attachement, se construire par le lien

Épisode 4

La théorie de l'attachement, se construire par le lien

Newsletters

Que faire si le couvre-feu ne donne pas les résultats espérés?

Que faire si le couvre-feu ne donne pas les résultats espérés?

Les nouvelles restrictions risquent de ne pas réduire massivement la circulation du Covid-19. D'ici quatre à six semaines, le président devra décider de les maintenir ou d'y renoncer.

Le Covid-19 pourrait ne jamais être éradiqué

Le Covid-19 pourrait ne jamais être éradiqué

À ce jour, la seule maladie totalement éradiquée dans le monde est la variole.

Il faut parler des règles surabondantes

Il faut parler des règles surabondantes

Sujet tabou, les règles hémorragiques touchent 20 à 30% des femmes, affectant leur qualité de vie et leur santé. Pourtant, des traitements existent.

Newsletters