Santé

Faut-il voir un psy quand on est en burn-out?

Temps de lecture : 3 min

Le monde du travail en demande trop. Consulter, c'est admettre ce qui nous pousse à accepter l'inacceptable.

Il s'agit de remettre un sens singulier dans cette expérience qui paraît aujourd'hui commune à bon nombre de personnes. | Yan Krukov via Pexels
Il s'agit de remettre un sens singulier dans cette expérience qui paraît aujourd'hui commune à bon nombre de personnes. | Yan Krukov via Pexels

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

La question suppose déjà d'avoir une idée bien précise du burn-out. «Burn-out» comme «se consumer», ou encore s'épuiser au travail est le syndrome à la mode de ces dernières décennies. Ce terme possède une qualité descriptive sans équivoque, symptôme de l'époque, rejeton du malaise dans la culture, il donne à voir que la fonction sociale du travail produit des troubles.

S'ensuit alors une épidémie et des discours de santé publique. Apparaissent plus tard ses petits copains: le bore-out (l'ennui au travail), le brown-out (l'accomplissement de tâches absurdes). Les arrêts maladie s'enchaînent et vous terminez en fade-out (plus de contacts avec les ressources humaines, vous disparaissez).

Alors, à défaut de pouvoir mettre le travail au travail psychothérapeutique, c'est vous qui allez voir un psy.

La remise en question subjective peut s'avérer douloureuse. Comme dit en introduction de l'article, le burn-out possède cette qualité descriptive indéniable; seulement, elle met en défaut le sujet. Mot magique qui dit bien ce qu'il est, difficile pour certains patients de ne pas tourner à vide autour de ce signifiant à tout faire, à tout dire. Délicat, également, de ne pas se sentir exaspéré de s'être laissé piéger par des techniques managériales douteuses, faussement idéalisées, croyant bâtir un monde meilleur, tout ça pour finir vidé, froid, désabusé, déprimé.

Il est intéressant de noter que le terme est apparu dans les années 1970 aux États-Unis, dans un pays connu pour broyer les luttes syndicales et sociales. Le burn-out rendait compte de l'épuisement de soignants, professionnels ou bénévoles, ne rechignant pas sur les heures supplémentaires, convaincus d'être indispensables et donc se laissant devenir disponibles à l'abus.

Le syndrome porterait donc en lui un idéal, un dépassement de soi pour le bien commun. Sémantique bien reprise par certains managers: «Vous travaillez pour révolutionner le monde, vous ne regardez pas vos heures pour l'avenir de la boîte dont vous êtes micro-actionnaires, vous cravachez maintenant pour un pactole hypothétique futur, ce que vous produisez aujourd'hui est votre bonheur de demain.»

Voir un psy, c'est aussi s'armer pour y faire face.

À ce sujet, je vous conseille les séries The Dropout et WeCrashed, toutes deux sur le monde des start-ups, leur acmé et leur effondrement. C'est édifiant, énervant à souhait, rageant, ça donne envie de tout péter. L'argent est bien évidemment au cœur de la démarche mais il est important de noter le vernis d'idéal qui recouvre la démarche: patron gourou embrigadant ses employés dans ce qui a tout d'un délire sectaire. Il faut alors adhérer à plein, le doute devient maladie, le recul un défaut d'initiative. Et vous plongez...

Se donner la possibilité de résister

Alors pourquoi reprendre à sa charge un épuisement qui résulte d'ordres extérieurs, de mensonges parfois, de manipulations perverses, de harcèlement, tout cela combiné à la crainte de perdre son emploi et d'être blacklisté?

Parce qu'à court terme, c'est l'une des seules solutions pour vous en sortir. Décortiquer ce qui s'est passé, vos réactions, les faire dialectiser avec des événements de votre vie privé, de votre passé. Saisir pourquoi c'est arrivé à vous et non à Patrick qui est toujours dans l'entreprise et se bidonne à toutes les pauses café pendant que vous regardez le plafond les yeux embués d'un néant sidérant.

Est-ce que cela signifie que Patrick est meilleur que vous? Êtes-vous meilleur que Patrick? Patrick est-il masochiste? L'avez-vous été ou pas suffisamment? Qu'aviez-vous en tête en acceptant ce boulot? Que produisent sur vous les entretiens annuels? Les open spaces? Le fait d'être surveillé, que votre travail soit scruté? À quoi cela vous fait-il penser? Il s'agit de remettre un sens singulier dans cette expérience qui paraît aujourd'hui commune à bon nombre de personnes. Ne pas se laisser bouffer par cette épidémie. Faire sens ici, c'est aussi se donner la possibilité de résister, de refuser.

La solution peut se trouver dans la lutte syndicale, mais attention toutefois à ne pas déplacer le burn-out dans l'intérêt général. On retrouve alors cette dimension d'idéal qui risque, si on n'y fait pas gaffe, d'être broyé à nouveau et de vous épuiser de la même façon.

Voir un psy peut permettre de saisir votre nature, vos limites. Nous ne sommes pas des individus conformes, en adéquation avec ce que l'autre nous réclame. Pour certains, ça roule, c'est vrai –ou du moins ils en font leur affaire– mais pour beaucoup, c'est une torture. Le monde du travail, dans sa globalité, en demande trop. Voir un psy, c'est aussi s'armer pour y faire face. C'est admettre ce qui nous pousse à accepter l'inacceptable.

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Une patiente m'a dit un jour: «J'ai rogné sur mes vacances, mes week-ends, je n'ai pas regardé mes heures et je n'ai pas eu un seul merci.» C'est presque heureux car dans son cas, ça l'a encouragée à négocier ses heures et jours de travail quand on lui a redemandé de faire plus que son statut. Un autre de mes patients s'est donné la possibilité de réfléchir à une offre d'emploi quand il a vu qu'on répondait à ses mails le dimanche soir à 21h. C'était un signe pour lui que les frontières entre temps de repos et de travail ne seraient sans doute pas respectées. En un mot: RÉSISTANCE!

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