Santé / Société

La première fois que j'ai eu un aperçu de l'intimité de ma psy, ce fut durant sa grossesse

Temps de lecture : 5 min

Avez-vous déjà croisé votre thérapeute en boîte alors que vous étiez saoul? Pire, l'avez-vous surprise, elle-même, ivre et les seins à l'air? Peut-être n'y aviez-vous jamais songé.

La première fois que j'ai eu un aperçu de l'intimité de ma psychanalyste, ce fut durant sa grossesse. | Polina Zimmerman via Pexels

 
La première fois que j'ai eu un aperçu de l'intimité de ma psychanalyste, ce fut durant sa grossesse. | Polina Zimmerman via Pexels  

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Petite, je détestais rencontrer ma maîtresse au supermarché le samedi matin. J'accompagnais toujours ma mère faire les courses et, chaque fois, c'était la même stupeur, voire une vision d'horreur, que de subir le spectacle de mon institutrice choisissant des coquillettes avec SON enfant. Je n'étais plus l'élève de CM1B. Je n'étais plus qu'alors Manu, fille de ma mère, et non fille de maîtresse. D'ailleurs, le «bonjour maîtresse» sonnait faux. Il avait ce je-ne-sais-quoi de décalé et de bizarre. Comme dirait Freud, il revêtait un caractère d'«inquiétante étrangeté».

Comment un mot aussi familier que «maîtresse» pouvait-il être aussi désagréable en dehors de l'école? Il y a des fonctions qui collent aux personnes. Cette particularité est sans doute essentielle pour que le travail puisse se mettre en place. L'intimité propre du professeur s'efface au profit de la transmission. Qui n'a jamais eu, une année, un enseignant dépressif qui s'épanchait en classe sur ses problèmes personnels, parasitant alors son rôle de pédagogue?

Dans le cadre d'une thérapie, la même mécanique est à l'œuvre. Pour autant, est-ce un drame de s'apercevoir que notre psy a des connaissances communes avec nous? Que sa meilleure amie fait partie de notre clientèle? Que notre patron est son beau-frère? Que vous partagez la même salle de sport? Que vous la croisiez sur une appli de rencontres?

Préserver le transfert

Cette sensation sera certainement étrange. Peut-être allez-vous sentir la fréquence de votre rythme cardiaque augmenter. Avoir la paume des mains qui se mettront à suer. Vous balancer d'un pied sur l'autre. Mais ce ne sont pas les sensations les plus tragiques qui puissent arriver. Non, la véritable déconvenue, ce sera de découvrir que votre analyste n'est rien d'autre qu'un être humain. Un peu nul. Grossier. Riant trop fort. Ou à l'inverse trop tendance. Hipster. Bref, pas assez comme ci, ou beaucoup trop comme ça.

La base d'une psychothérapie ou d'une analyse, c'est le transfert, qui se caractérise par le fait de projeter sur le thérapeute. Nous avons choisi celui-ci à cause de son nom, de sa tête, de son genre, des articles qu'il ou elle a écrits, parce qu'il nous a été recommandé par un ami ou en fonction de ses diplômes... Cette première étape vaut comme début du transfert. L'analyste est une personne supposée savoir. On lui accorde notre confiance. On mise sur sa neutralité afin de nous motiver à parler. Il ne nous raconte pas sa vie. Ne nous montre pas ses photos du week-end dernier. Ce n'est pas un ami. Il ne nous encombre pas avec son intimité.

Il serait dangereux pour un patient qu'il ait accès à la vie privée de son analyste.

Les informations personnelles que l'on partage dans le cadre d'une analyse ne risquent pas de fuiter en dehors de cet espace. Inutile de se demander si notre psy raconte toute notre vie à notre patron, qui se trouve être aussi son beau-frère. L'éthique prévaut, même si je conçois que cela puisse inquiéter. Au cas où cet aspect deviendrait une source d'inquiétude massive, il faudrait songer à changer de praticien ou à aborder cette question avec lui et la travailler en profondeur.

C'est la situation inverse qui constituerait un ennui majeur. Il serait dangereux pour un patient qu'il ait accès à la vie privée de son analyste, faute de disposer des armes psychiques nécessaires à supporter la désillusion. Cependant, cela pourrait s'avérer une bonne manière d'avancer dans le travail thérapeutique en se rendant compte qu'un thérapeute est un être humain comme les autres. Avec ses imperfections. Et qui, malgré ses failles, n'en demeure pas moins une personne à qui l'on peut se fier.

Écorcher la machine à fantasmes

La première fois que j'ai eu un aperçu de l'intimité de ma psychanalyste, ce fut durant sa grossesse. Impossible à cacher. Et pourtant... J'avais choisi cette femme en partie parce que l'une de mes copines la consultait. L'entendre raconter le contenu de ses séances a fait naître l'envie.

Petite parenthèse: en soirée, ma copine et moi, nous nous étions rendu compte que nous n'avions pas du tout le même style d'analyste. La mienne avait une personnalité douce. Elle me déculpabilisait. Celle de mon amie se montrait dure. Elle la mettait sans cesse face à ses responsabilités, et de manière abrupte. Plusieurs psys dans une même femme. Fin de la parenthèse.

Au cours d'un dîner, cette copine m'a lancé: «Dis t'as vu, ça grossit bien le ventre de L.» Une remarque à laquelle j'ai réagi avec étonnement: «Mais, qu'est-ce que tu racontes?» Elle s'est expliquée: «Elle est enceinte, c'est évident!» J'en suis restée muette. Elle s'est mise à rire, en se moquant gentiment du fait que je n'avais rien vu. À ma séance suivante, j'ai gueulé sur ma psy à peine refermée la porte de son cabinet: «Ah! Bah oui, là, c'est énorme! Comment n'ai-je rien vu? Vous êtes manifestement enceinte.» Je me suis mise à pleurer, fustigeant mon amie: «Elle a gâché l'opportunité que je le découvre par moi-même. J'aurais voulu l'apprendre sans son intervention.» Un peu comme s'il s'agissait de ma propre grossesse. La maternité avait été le thème récurrent de mes séances précédentes. Il est probable que je refusais en partie de voir l'état de ma thérapeute pour me laisser aller à en parler plus librement.

J'ai dû faire la part des choses pour ne pas confondre le travail que j'effectuais avec ma psy avec les incursions intempestives de ses activités publiques sur mon fil Facebook.

La deuxième occasion qui m'a été donnée de lever le voile sur un bout de l'intimité de ma psy remonte à 2017. Au moment de l'entre-deux tours de la présidentielle. J'étais tombée sur l'un de ses articles. Elle y dézinguait la prise de position de Jean-Luc Mélenchon au sujet de la consigne de vote pour le deuxième tour. Il était resté volontairement ambigu. Quant à elle, elle appelait, sans réserve, à faire barrage à Marine Le Pen en votant Emmanuel Macron.

Si j'avais partagé en tout point ses opinions, cela n'aurait rien changé à notre relation thérapeutique. Mais quelques désaccords se dressaient entre nous et, surtout, j'avais ressenti son émotion –à moins que je ne l'aie fantasmée. Toujours est-il qu'il m'a fallu passer outre et faire la part des choses pour ne pas confondre le travail que j'effectuais avec elle et les incursions intempestives de ses activités publiques sur mon fil Facebook. Bon nombre d'amis du réseau social partageaient son texte. J'ai résisté un temps, puis j'ai fini par le lire. Je n'ai pas réitéré l'expérience. Pour moi, c'était déjà trop. Je n'étais pas prête à envisager qu'elle était autre chose que ce petit corps immobile, coincé dans son fauteuil, à qui je crachais mes problèmes. À mes yeux, elle devait se contenter de rester bien à mon écoute, de connaître deux ou trois caractéristiques importantes à propos de la vie psychique. Pour qu'elle reste bien à sa place, il fallait tout simplement que je l'y maintienne.

Je serais mal avisée de prétendre qu'un bon psy doive se soustraire à toute vie en ligne et s'obliger à rester bien au chaud dans l'entre-soi d'un cercle d'analystes. Pour ceux qui me connaissent un peu, je partage souvent mon intimité et mes interrogations. Il fut un temps, je suis même allée jusqu'à me mettre en scène sur YouTube. Réduire le thérapeute à une toile vierge et neutre relève du fantasme. Il se doit de laisser toute la place au patient dans le cadre de la cure. Mais éviter de le croiser au détour d'un tweet, dans ce monde hyperconnecté, relève de la prouesse. En revanche, chacun reste toujours libre de choisir de détourner le regard.

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