Santé

La psychanalyse est-elle sexiste?

Temps de lecture : 6 min

Oui, dans la mesure où elle se fonde sur la différence sexuelle. Non, au sens où elle n'établit pas une hiérarchie entre le masculin et le féminin.

Pour avoir fondé la psychanalyse en se référant à la présence du pénis et à son absence, les théories de Freud seront critiquées pour leur caractère essentiellement sexiste. | ali burhan via Pexels
Pour avoir fondé la psychanalyse en se référant à la présence du pénis et à son absence, les théories de Freud seront critiquées pour leur caractère essentiellement sexiste. | ali burhan via Pexels

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Est-ce la question à 1.000 euros? Pas du tout. Nul besoin de ménager le suspense. La réponse est oui. Je sais que certains se démènent pour le prouver via de longues tirades, souvent en fin de dîner, un poil trop ivres et énervés. Pourtant, il n'est pas nécessaire de se donner tant de peine.

La théorie psychanalytique se grille toute seule. La plupart des psys qui structurent ce milieu ne s'en cachent pas. Qu'y a-t-il dans ces hypothèses qui relève de sexisme et sous quelle forme ce dernier s'affiche-t-il?

Précision: mon emploi du mot «sexiste» désigne le fait de discriminer –c'est-à-dire de séparer un sexe par rapport à un autre. Et non de hiérarchiser ces différences en fonction d'une supériorité supposée de l'un par rapport à l'autre.

Avoir ou pas le pénis

C'est vrai, Freud fonde une bonne partie de sa théorie sur l'idée d'une différence sexuelle. Cependant, dans ses écrits, elle n'intervient pas dans la description des premiers mois d'existence. Il ne distingue pas la petite fille du petit garçon pour évoquer le plaisir de la succion, il parle plutôt volontiers de nourrisson, de «petit d'homme» ou d'enfant.

Ce qui intéresse Freud n'est pas tant la projection de la société sur ces êtres en construction, mais ce moment où la distinction produit ses premiers effets. Qu'on annonce à un bébé d'une semaine qu'il est un petit garçon n'a absolument aucun impact dans son psychisme à cet instant. En revanche, les conséquences d'une phrase «tu es une fille comme ta maman» se font ressentir au bout de quelques années. C'est ce qui passionne ce cher Freud.

Le corps sexué impose au psychisme une interprétation, un discours. Qu'on veuille le changer ou faire fi de nos attributs de naissance, les manipuler ou s'y soumettre.

La psychanalyse est une théorie clinique, fondée au début du XXe siècle. Clinique signifie qu'elle se nourrit de l'expérience pour émettre des hypothèses théoriques. Elle propose une traduction du monde dans lequel elle évolue. Ainsi, Freud a mis en évidence que le pénis semblait avoir une importance considérable pour ceux qui le détenaient mais également pour celles qui en étaient dépourvues. À l'époque, on les appelait trivialement les filles, les femmes. Aujourd'hui, ce repère fonctionne encore, même si les personnes trans viennent bousculer ces normes. Dans tous les cas, le corps sexué impose au psychisme une interprétation, un discours. Qu'on veuille le changer ou faire fi de nos attributs de naissance, les manipuler ou s'y soumettre. Les seins poussent, les pénis gonflent, les vagins béent, la voix mue en grave ou en aigu et tout ceci nous différencie pour le meilleur, parfois pour le pire, nous obligeant à parler de nos métamorphoses. Certains en font des thèses, d'autres les réduisent à des clichés.

Freud avait noté que, dans l'enfance, cette différence sexuelle se jouait souvent sur une perception toute bête de l'organe. Les garçons ont un truc qui dépasse et les filles non. Enfant, j'avais réprimandé ma mère de m'avoir faite, je me cite, «sans zizi». Évidemment, elle m'avait affirmé que j'en possédais un, moins visible en surface mais important en interne. Peu m'importaient les explications, les discours, les traductions et autres interprétations, le mal(e) était fait.

«La Femme n'existe pas»

Quelques décennies après Freud, Lacan, psychanalyste français, réitère. Moins organiciste que son maître à penser, il développe la différence sexuelle sous un jour symbolique. Il place l'homme du côté de la norme autour de laquelle les autres évoluent. Quand il avance que «la Femme n'existe pas» mais que «les femmes existent, une par une», c'est une façon de distinguer l'homme des femmes, l'homme étant la référence. Non parce qu'il le mérite ou parce que Lacan n'aime pas les femmes, mais parce qu'il est reconnu comme tel par la société. Dans ce modèle, les hommes sont aussi singuliers que les femmes.

Cependant, selon Lacan, les hommes et les femmes ont un repère commun et il est phallique. La présence ou l'absence du pénis devient secondaire. Il ne s'agit plus tellement de l'organe, du sexe à proprement parler mais de son symbole, de ce qu'il représente: le désir et le manque. Lacan en fait des marqueurs psychiques essentiels pour tous les sujets.

Le point qui fâche

Il existe tout de même un point malheureux dans la théorie freudienne: elle concerne la théorie de la séduction, abandonnée très rapidement par son auteur. Dans ses tout premiers balbutiements pour tenter de saisir ce qui se jouait dans les névroses, Freud avait avancé que ses patientes avaient été séduites très jeunes par un homme, un père, un frère, un oncle –du moins c'est ce qu'elles révélaient au cours des séances. Il avait émis l'hypothèse que ces scènes traumatiques de viol et/ou d'inceste étaient responsables des troubles auxquels il avait affaire.

Or, Freud se rend compte que cette explication ne tient pas la route, puisqu'elle supposerait que tous les pères et autres seraient des pervers qui jouissent des jeunes filles. Il préfère alors développer la notion de fantasme et mettre de côté la réalité matérielle du trauma pour se concentrer sur la réalité psychique des sujets. Si la séduction n'a pas lieu dans le réel, mais qu'elle apparaît dans le discours des patientes comme véridique, cela indique pour Freud qu'elles fantasment cette séduction extérieure pour donner du sens au feu pulsionnel qui les anime. La réalité tangible est marginalisée au profit des fantaisies personnelles. Peu importe, au fond, que cela ait eu lieu, ce qui compte, c'est avant tout le fantasme.

Pour se concentrer sur la réalité psychique des sujets, Freud préférera la notion de fantasme à sa précédente théorie de la séduction.

Des années plus tard, un autre psychanalyste, Ferenczi, disciple de Freud, découvre que des patients souffrent d'un mal-être qui ne saurait uniquement se justifier par leurs pulsions et leur imagination. Au contraire, ces sujets manquent de rêveries et leur psyché indique une maturation trop rapide. Ferenczi aborde ces thématiques notamment dans un texte intitulé Confusion de langues entre les adultes et l'enfant dans lequel il montre que le sexuel adulte ne saurait s'amalgamer au sexuel enfantin. Il redonne ainsi sa légitimité à cette primo-théorie de la séduction trop vite balayée par un Freud qui semble plus intéressé par les méandres inconscients que par les effets du réel sur celui-ci.

On peut se demander pourquoi la théorie freudienne a fait un tel revirement. Était-ce insupportable d'envisager les violences sexuelles comme fréquentes et trop nombreuses? Freud aurait pu tout aussi bien garder cette hypothèse de trauma psychosexuel pour certains cas et lui adjoindre la théorie du fantasme. Voire de la faire primer, car ce sont bien les processus psychiques qui nous interpellent, qu'ils découlent d'un traumatisme ou non. En abandonnant sa théorie de la séduction, Freud a voulu montrer que le sexuel fait toujours trauma, qu'il est une irruption envahissante, constat extrêmement pertinent, mais établi au détriment des victimes d'inceste.

Des psys adaptés aux transformations de la société?

Les fondamentaux de la psychanalyse sont sexistes au sens discriminant. Ces théories ont-elles encore cours dans les cabinets? Encore une fois, la théorie n'est pas un guide suprême de bonne conduite. Elle permet de donner des repères au clinicien, elle joue son rôle de boussole. La théorie, en psychanalyse, c'est la pratique. Bien sûr qu'il existe des psychanalystes profondément sexistes, qui ont un avis sur ce que doit être une bonne mère ou un père. Évidemment qu'il est possible de croiser la route de femmes et d'hommes misogynes parmi ceux qui composent ce corps de métier, au même titre qu'ailleurs dans la société.

En matière de sexisme, l'enfer a lieu quand le psy a des idées toutes faites, idéologiques et morales sur ce que devrait faire ou penser son patient.
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L'enfer a lieu quand le psychanalyste ne s'étonne plus de ce qu'il entend, qu'il a des idées toutes faites, idéologiques et morales sur ce que devrait faire ou penser son patient. Cela vaut pour le sexisme, mais aussi pour l'anti-sexisme. Rien de plus néfaste que d'interférer avec les fantasmes des patients depuis nos visions personnelles. Comment entendre sinon le sexisme inhérent de ceux-ci si le psy intervient pour expliquer que «ce n'est pas bien de penser ainsi».

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