Santé

Pourquoi les psychanalystes donnent-ils leur avis sur le monde (et doit-on les écouter)?

Temps de lecture : 3 min

Parce qu'ils sont des êtres humains comme les autres, certains peuvent avoir envie de partager leurs opinions personnelles. Les prendre en compte permet de nous forger notre propre avis.

On pourrait l'oublier parfois, mais les psychanalystes ne sont ni des surfemmes ni des surhommes. | Gilles Lambert via Unsplash
On pourrait l'oublier parfois, mais les psychanalystes ne sont ni des surfemmes ni des surhommes. | Gilles Lambert via Unsplash

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Les psychanalystes sont des êtres humains comme les autres. Ni meilleurs, ni pires. L'époque est à l'avis, à l'opinion, à l'outrance parfois. Ils ont du mal à y échapper, les rais de l'illusion twittesque les aveuglent autant que le commun des mortels. Ils ne sont ni des surfemmes ni des surhommes. Ils s'inquiètent, s'engagent et analysent à l'aune de leur outillage théorique. Mais c'est bien depuis leur position de citoyen qu'ils s'octroient le plaisir de commenter. Qu'ils soient psychanalystes est, selon moi, accessoire.

Quand les débats sur le mariage pour tous faisaient rage dans la société française, j'ai le souvenir que plusieurs psychanalystes (beaucoup de lacaniens d'ailleurs) avaient fait part de leur crainte quant à cette évolution. Ils s'appuyaient sur Freud et Lacan, sur la différence sexuelle, sur la place symbolique du père dans la famille, s'inquiétaient d'un ordre bouleversé, d'un effondrement du phallus. En somme, c'était la fin du monde. En réaction, de nombreux psychanalystes ont fustigé ces prises de positions jugées réactionnaires et ont fait savoir qu'ils refusaient que leur discipline soit instrumentalisée pour empêcher des droits aux personnes homosexuelles.

L'éclairage de Jacques-Alain Miller

Il faut le répéter, la psychanalyse en soi ne veut rien dire. Il y a des pratiques, des psychanalystes, des avis, des interprétations. Si pour certains la place du père en tant que chef de famille revêt un caractère irremplaçable au sein d'un foyer, pour d'autres, se référant aux mêmes textes y repèrent avant tout une place symbolique, une affaire de désir, de manque, qui n'a pas forcément à être incarné par un homme doté d'un pénis. Surtout, pour beaucoup, la majorité j'espère, il n'y a pas de norme à inculquer à la clinique.

Jacques-Alain Miller (grande figure de la psychanalyse française, gendre de Lacan) était intervenu au Sénat pour parler de ce sujet en son nom. Il commence son intervention en spécifiant qu'au départ il ne voulait pas s'en mêler. Il a changé d'avis, agacé de constater que beaucoup de confrères se positionnaient contre le projet de loi, en s'appuyant sur la théorie psychanalytique et en se montrant du côté de certains ordres religieux. Il apporte alors un éclairage citoyen et lacanien personnel, singulier et explique la non-existence du rapport sexuel chez les êtres humains, à savoir qu'ils l'inventent et le rendent atypique. Qu'il n'y a pas de programmation naturelle dans l'humanité pour qu'une femme soit destinée à un homme et personne d'autre.

À l'issue de ces quelques paragraphes, j'aurais tendance à ne pas écouter, au sens accorder du crédit, les psychanalystes qui s'offusquent des alliances légales homosexuelles et à écouter ce qu'en a dit Jacques-Alain Miller avec clarté au Sénat. J'avais trouvé cela salutaire, heureux, vivifiant. Pourtant, ça ne m'empêchait pas de lire les réacs et d'essayer d'entendre ce qui les effrayait. Je ne peux pas dire que ça ne m'intéressait pas. Dans un autre registre, je lis et j'écoute énormément de propos masculinistes en ligne, j'écoute les politiques pour qui je ne vote pas. Je ne fais pas que les moquer, je me forge une opinion personnelle. Surtout je prends en compte que beaucoup de personnes ne partagent pas mes idées et qu'elles existent, que ça me plaise ou non.

Le désaccord, un rempart au fanatisme

D'ailleurs, il y a quelques jours, Jacques-Alain Miller a publié un papier dans le magazine Le Point établissant le portrait clinique de Jean-Luc Mélenchon. À titre personnel, j'ai trouvé cette chronique amusante, justifiée parfois, un brin de mauvaise foi à d'autres, pas de quoi en faire un fromage. N'a-t-on pas vu déferler (pour reprendre le mot d'ordre du chef) sur Twitter et autres réseaux l'incompréhension, la méprise et le mépris, la colère suscitée par cette tribune. Je ne parle pas ici des anonymes qui, sans même avoir lu le texte, inventent son contenu, rappellent la place que doit occuper un psychanalyste dans la société, voire insultent. Non, je parle de personnes, parfois psychanalystes, qui s'alarment d'un texte qui n'a aucune autre valeur que celle qu'on lui accorde. Qui se sentent même menacées par cette publication, attaquées, rabaissées. Qui s'insurgent qu'un psychanalyste n'aime pas Mélenchon. J'ai presque envie de dire «lol», tellement c'est dérisoire.

La contradiction n'est pas le sentiment le plus facile à tenir en ce moment. Il faudrait que nous soyons plein de nous-mêmes, cohérents, sans grain de sable, accordés, alignés. Je me fiche d'être d'accord avec les personnes que je respecte, qui m'apprennent, qui me permettent d'entendre la vie d'une manière ou d'une autre, qui me donnent certaines clés d'analyse, auxquelles j'adhère un temps, avant de changer d'avis, ou pas. Le désaccord est mon rempart au fanatisme et ma possibilité de réflexion. Ni Dieu ni maître, un peu de Jean-Luc et un peu de Jacques-Alain!

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