Santé

Mon psy est mort, faudrait que je lui en parle

Temps de lecture : 5 min

Ce ne sont pas des morts comme les autres, et elles peuvent être vécues de façon singulière.

«Quand je suis sorti de cette dernière séance il pleuvait, j'ai croisé le chemin d'une église et je suis allé prier pour lui.» | Mathew MacQuarrie via Unsplash
«Quand je suis sorti de cette dernière séance il pleuvait, j'ai croisé le chemin d'une église et je suis allé prier pour lui.» | Mathew MacQuarrie via Unsplash

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Il y a deux semaines, on se demandait comment et quand mettre fin à une psychanalyse. Question légitime qui supposait d'être acteur de l'arrêt ou de la suspension de ce travail. Pourtant, certains sont contraints d'effectuer ce dernier pas de façon beaucoup plus radicale. C'est le cas d'Alexis, Isabelle et Jean.

Quand j'ai évoqué la possibilité de la mort d'un psy autour de moi, les vives réactions m'ont interpellée: «C'est mon pire cauchemar», «Je n'y avais jamais réfléchi, ça y est maintenant ça m'angoisse», ou encore «S'il meurt je le tue!». Celle-là, je l'adore, elle porte ce caractère actif qui, même si le sujet n'y est pour rien, trouve quand même le moyen de se responsabiliser de ce qui lui échappe, de le prendre en partie à sa charge. Elle entre en résonance avec le témoignage d'Alexis, qui a accepté de me raconter la maladie et la mort de son psychanalyste.

À petit feu

Alexis est en psychanalyse depuis plusieurs années quand, un jour, sur le divan, il raconte à son psy un rêve étrange qu'il a fait récemment: il est le conseiller de François Mitterrand et ce dernier lui apprend qu'il souffre d'un cancer de la prostate, qu'il n'en a plus que pour quelques mois et que son conseiller doit prendre ses dispositions. À l'écoute de ce récit, son psy est hilare et lance au patient: «À ce propos, j'ai moi aussi cette maladie!» Effet d'annonce dans lequel on peut se demander qui, du patient ou du psy, a appris quoi à qui.

Les mois et les années s'écoulent, Alexis met de côté cette information, condition sine qua non pour continuer à parler de soi sans être envahi d'angoisse pour l'autre. «Quand il repoussait une séance parce qu'il devait faire sa radiothérapie, je traitais le message comme s'il allait faire ses courses. Mais je voyais bien qu'il se dégradait, je l'ai vu fondre. À la fin, il me recevait en peignoir et baskets.» Puis, un jour, le psychanalyste enjoint Alexis à s'asseoir en face à face pour parler. Encore une fois, Alexis se demande ce qu'il se passe: «Pourquoi ce changement de configuration tout à coup? J'étais à mille lieues d'imaginer qu'il allait m'avertir de la fin.»

Pas le temps de l'envisager, de tracer les contours, même flous de cette absence à venir, un dernier pas en forme de trépas.

Le psy veut arrêter les traitements, ça l'épuise, et donc cela signifie qu'il n'en a plus pour longtemps; il va donc partir mourir tranquillement, loin du cabinet. «J'ai été pris, à cet instant, d'une grande civilité, je me suis inquiété de savoir s'il avait réglé ses affaires. Je lui parlais comme j'avais parlé à ma tante dans des circonstances similaires. Et puis, je lui ai demandé ce qu'il pensait de la mort, comment il vivait cet état à venir. Il était très curieux, tout le monde en parlait tout le temps, et ça y est, il y était. Il se montrait élégant face à la mort. Quand je suis sorti de cette dernière séance il pleuvait, j'ai croisé le chemin d'une église et je suis allé prier pour lui.»

Alexis n'a pas ressenti de colère ou d'abandon. Cependant, il me confie un sentiment de suspension. Quand il pense à aller voir quelqu'un d'autre, il a le sentiment que son psy pourrait être dans la pièce à l'écouter, comme une trace fantomatique, car plus qu'un travail thérapeutique inachevé, c'est le travail avec ce psy en particulier qui n'est pas fini. Le temps de conclure a été précipité.

Dans le déni

C'est aussi ce qui s'est passé pour Isabelle, mais presque du jour au lendemain. Pas le temps de l'envisager, de tracer les contours, même flous de cette absence à venir, un dernier pas en forme de trépas. Dans son épisode de podcast «Ma psy est morte», elle évoque l'absurdité de la situation. Elle était là et elle n'est plus là. Passage éclair de l'autre côté. Comment mettre un tel choc en mots. Après sept semaines d'absence, Isabelle reçoit ce message: «Bonjour à toutes et tous, Catherine nous a quittés ce jeudi 4 avril au petit matin. […] La cérémonie de ses obsèques aura lieu mercredi 10 avril […]. Chaleureusement, la famille.»

Quand Isabelle se rend au crématorium pour assister à cet au-revoir singulier, elle se dit à l'approche du corbillard que sa psy est dedans, dans ce cercueil «qui va monter vers l'incinérateur». «Je pleure et je me dis qu'il faudra vraiment que je lui en parle à notre prochaine séance...» Elle se rend compte qu'elle découvre la vie de cette femme qu'elle ne connaît pas, la mort de sa psy vient dévoiler une part de son intimité. Au moment de l'enregistrement, Isabelle «n'y [croit] toujours pas: elle va rappeler, elle le fait toujours».

Isabelle spécifie qu'elle a rencontré sa psy juste à temps, juste avant de sombrer dans une grande dépression et que c'est cette psy qui lui a sauvé la vie. On pourrait presque ironiser: elle a au moins eu le bon goût de ne pas mourir à ce moment-là!

L'absence avant la mort

Enfin, pour Jean, les choses se sont passées un peu autrement. Son psychanalyste ne lui a jamais dit qu'il était malade. Jean a simplement su qu'il avait été hospitalisé pendant quelque temps, raison de son absence au cabinet. Le caractère grave de cette prise en charge, il l'a appris par des bruits de couloir au sein de l'école de psychanalyse à laquelle appartenait ce psy.

Quand les séances ont repris, Jean s'est risqué à lui demander: «Comment allez-vous?», ce à quoi il a répondu: «Je vais très bien.» Jean l'a interprété ainsi: «J'ai compris qu'il me disait: “Vous voyez bien que je vais mal mais je suis toujours votre psychanalyste.”» Parce qu'il faut noter que son psy n'était plus tout à fait le même depuis son retour de l'hôpital. Diminué d'apparence, il avait en contrepoint développé une désinhibition durant les rendez-vous. «Avant, il parlait très peu, c'était son style, une économie de mots. Après la rupture, il s'est mis à parler beaucoup plus, il avait l'air joyeux, il était beaucoup plus vivant! Ce n'était pas désagréable.»

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Jean se demande si c'est le traitement chimique qui métamorphose son psy de la sorte. Et moi, je m'interroge: y a-t-il une sorte de réveil avant de mourir? Un accélérateur de tout ce qu'on retenait jusqu'alors? Et qui ici transcende la fonction plutôt réservée du psychanalyste? Car si pour Jean, cette profusion de paroles animait les séances, elle a aussi mis un terme à sa cure avant la mort de son psy. «Un jour, il m'a dit de la merde. J'étais très embarrassé de ma nouvelle fonction de père, ma petite était née il y a peu et il m'a donné des conseils à côté de la plaque. C'est plutôt ce moment qui a signé la fin, même si je continuais d'aller le voir. Il manquait à l'appel avant de mourir.»

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Dans son podcast, Isabelle pose la question: la mort d'un psy est-elle pire que la mort d'un proche? Sans hiérarchiser, on peut légitimement admettre que ce n'est pas une mort comme les autres, si tant est que les autres se ressemblent. Au même titre que les morts des proches sont différentes, LA mort du psy n'existe pas, il y a des morts de psy et des façons singulières de les vivre. Là où Alexis l'a presque découverte par lui-même, Isabelle, elle, l'a vécue comme un coup de massue, la tuile qui tombe du toit à l'instant où vous passez dessous. Une mauvaise rencontre avec le réel. Jean, lui, a fait mourir son analyste symboliquement avant le grand saut.

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