Santé

Je mens à mon psy, c'est un peu idiot, non?

Temps de lecture : 4 min

Honte, refus de l'échec, mythomanie, mégalomanie, oublis, souvenirs revisités à notre avantage: c'est la liste non exhaustive des motifs qui poussent à ne pas dire la vérité à son thérapeute.

Mentir peut aussi être une décision sensée. | cottonbro via Pexels
Mentir peut aussi être une décision sensée. | cottonbro via Pexels

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Il y a environ sept ans, je fréquentais un homme violent verbalement. Un petit costaud, assez paranoïaque, qui avait décidé de s'exiler de Paris pour vivre à la campagne, reclus avec son chien. Pas vraiment beau, pas si vilain. Écorché et brutal. Il représentait de façon caricaturale tout ce qui me plaisait chez les hommes à cette époque. Rien de subtil dans sa manière de faire du mal. C'était direct. Sa violence, même quand elle me concernait, me laissait tranquille. Ça le regardait lui, avant tout.

Je pouvais me rassurer: «C'est un connard misogyne.» Mon ego restait intact: «Ce n'est pas moi, c'est lui le problème.» Un chemin long et fastidieux m'avait déjà fait prendre conscience que je jouissais de ces relations néfastes, voire dangereuses, et, pourtant, je continuais. Il faut croire que mon masochisme en réclamait encore quelques miettes.

Je ne cachais rien des agressions de cet homme à ma psychanalyste et lui confiai même la dernière en date, celle qui me permit de mettre un terme à cette relation. Il avait dépassé toutes les limites et m'avait menacée de mort, par téléphone. Je vous épargne les détails, mais il en avait donné, à la pelle (sans mauvais jeu de mots). Me voilà donc officiellement séparée.


Pourtant, quelques semaines plus tard, il s'est excusé par message, retraçant les chouettes moments que nous avions passés ensemble, le regret de ne plus me voir, le constat qu'il était allé trop loin. J'avais déjà guéri de ce genre de mots, mais je luttais tout de même contre cette petite voix qui me soufflait: «Retourne le voir, juste un peu. Un dernier shoot.» De cela, je n'en ai pas parlé à ma psy. Du moins pas tout de suite.

Protection par omission

Si, comme quelques années avant, j'avais cru sincèrement que l'histoire allait changer et évoluer vers un bonheur à deux –confortable, apaisé, avec cette dose suffisante d'excitation qui nous amène délicatement vers l'orgasme, pour ensuite préparer des cookies et se jeter de la farine au visage–, j'aurais accouru chez ma psy pour lui annoncer la bonne nouvelle! Il a des remords, il ne le refera plus, c'est formidable. Mais je savais qu'il n'y avait aucune chance que ce petit molosse ait une quelconque envie de faire des gâteaux.

Quand je parlais de lui et qu'elle me demandait si j'avais encore des contacts, je répondais par la négative. Je ne dévoilais rien pour protéger le peu de masochisme qui me restait, comme un secret cruel qui ne fait du mal qu'à moi (et un peu de bien aussi). Peut-être par honte, mais pas seulement. Je savais qu'elle ne me jugerait pas. La raison était plus insidieuse. L'acte de parler, d'analyser, de décortiquer, c'est un peu comme une mise à mort du phénomène. Elle se transforme. Elle n'est plus. Sa part bien réelle se symbolise, se met à distance.

L'acte de parler, d'analyser, de décortiquer, c'est un peu comme une mise à mort du phénomène.

C'est absolument salvateur dans bien des situations. Pour ce masochisme que je traînais comme un boulet, la parole fut essentielle et le parcours avait été accompli à 99%. Je voulais jouir de mon pourcent restant. Déjà que la séance me coûte soixante balles, si je ne peux pas me faire un petit plaisir coupable!

Plus sérieusement, il me fallait, à cet instant, maintenir cette ambivalence à vif. Certains anciens fumeurs rangent au fond d'un tiroir leur dernière cigarette, comme un fétiche témoignant d'un double mouvement: «J'ai arrêté, preuve en est cette cigarette que je ne fume pas.» Cependant, son petit nom pourrait tout aussi bien être «au cas où». Après tout, même si ces relations ne me convenaient pas, me rendaient malheureuse, mésestimée, elles faisaient aussi partie de ma vie. Elles racontaient l'une de mes facettes.


Superstition

Je peux aussi déceler dans ce mensonge un peu de superstition. Si j'avais dit la vérité sur le fait qu'il m'écrivait et que je songeais à remettre ça, je l'aurais peut-être fait. Je craignais aussi de faire des promesses intenables. Promesses à moi-même, car ma psy était silencieuse la plupart du temps: «Il m'a écrit, mais je jure devant tout ce que j'ai de plus cher que je ne succomberai pas à son appel.» Devoir me désavouer par la suite aurait été pire que de mentir.

Au fond, peut-on véritablement mentir à son psy? Le travail s'effectue sur ce qui est dit en séance. Mentir peut aussi être une décision sensée. J'ai annoncé que je ne le verrai plus et je me suis épargnée de lui raconter en détail mes doutes.

Il ne s'agit pas non plus de se casser la figure contre le mur d'une vérité crue et inabordable au moment présent.

Quelques mois après, je lui ai livré la totalité de l'histoire et lui ai spécifié ce que je viens de vous décrire ici. Le pourquoi du comment j'avais menti. Voir s'éloigner mon masochisme dans l'hiver, seul et sans défense, c'était ça le plus dur. Il me tenait chaud et me chantait la berceuse de qui j'étais.

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Parfois, nous mentons pour notre bien parce qu'on ne sait pas ce que nous trouverons dans la sincérité. Elle fait peur, nous met tout nu face à nos doutes et nos échecs. Il faut un peu de courage pour ne plus mentir, mais gare à aller trop vite, il ne s'agit pas non plus de se casser la figure contre le mur d'une vérité crue et inabordable au moment présent.

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