Santé

Comment et quand arrête-t-on une psychanalyse?

Temps de lecture : 4 min

Jamais! Vous êtes pris au piège.

Selon Lacan, la fin d'une analyse se caractérise par un «savoir y faire» avec le symptôme et avec le partenaire sexuel. | Paul Weaver via Unsplash
Selon Lacan, la fin d'une analyse se caractérise par un «savoir y faire» avec le symptôme et avec le partenaire sexuel. | Paul Weaver via Unsplash

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Plus sérieusement, il m'arrive régulièrement de recevoir des messages sur mes réseaux sociaux qui me réclament conseil pour cette démarche. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez vous? Dites-le à votre psy: «Bonjour, je vous informe qu'aujourd'hui est ma dernière séance d'analyse/de psychothérapie/de financement de mon inconscient. J'ai réglé ma dette vis-à-vis de mon symptôme. Et d'ailleurs je vous emmerde.»

Évidemment, ce n'est pas aussi simple. Comment justifier cette fin? Qui suis-je pour oser dire que «eh oui ça va, je ne m'en sors pas trop mal» après toutes ces années à décortiquer dans tous les sens les vicissitudes de ma vie psychique, tant et si bien que je n'y vois plus aucun sens si ce n'est que la merde reste de la merde? Des milliers d'euros pour ça? Non, il doit bien y avoir un petit quelque chose encore à découvrir, j'y suis presque, non? Pourquoi ce psy ne me répond pas, ne me dégage pas? TU VAS LA CRACHER MA VÉRITÉ??? Et le psy de répondre: «À la semaine prochaine.» Vous êtes mal barré, je compatis.

J'ai tout essayé pour arrêter

Il s'agirait déjà de liquider le transfert, à savoir l'illusion que le psy est le sujet qui sait. Il est supposé savoir et c'est bien pour ça que vous y êtes allé au départ, et que vous avez osé parler mais au fond, c'est vous qui savez. Comment se libérer d'une emprise si c'est encore cet autre qui vous donne les clés de ce que vous devez faire? Pas facile, et puis pourquoi se permet-il de nous conseiller de rester alors?

À de multiples reprises, j'ai essayé de rompre ce lien. De nombreuses façons. Que ce soit avec mon premier psy ou ma deuxième, j'ai tenté le «ça ne me sert à rien ce bla-bla-bla égocentrique, de toutes façons je veux mourir, laissez-moi sur le bord de cette route, seule, telle une petite chienne abandonnée qui couine». Bizarrement, ça ne fonctionne pas très bien. Ça les rend même un peu inquiets, si bien qu'ils vous proposent de venir deux fois au lieu d'une par semaine.

À d'autres moments, je laissais des silences entre deux dénigrements de la cure, tendant des perches énormes pour qu'ils me jettent. Ça n'a pas marché. Je suis allée voir d'autres psys puis je le leur ai dit pour que, jaloux, ils exécutent enfin la sentence. Échec.

Puis j'ai analysé tous ces allers-retours, ces tendances mélancoliques, ces mises en scène de la séparation, et j'ai continué mon analyse en me persuadant que tant que je ne pouvais pas énoncer une raison singulière d'y mettre un terme eh bien tant pis, je continuais.

Expert de soi-même

La difficulté réside dans l'analogie entre la psychanalyse et la vie. Dans mon cas, la prégnance de cette comparaison m'encourageait à penser qu'un arrêt de la cure équivalait à un arrêt de la vie. Il y a toujours un truc à raconter. L'inconscient, s'il se met parfois en pause illusoire, est bien vivace, et ne nous le cachons pas: il existe une sorte de jubilation à établir des liens, à piger ce qu'on fabrique avec le réel de nos vies et à prendre le psy à témoin.

Freud disait que la fin d'une analyse se caractérisait par la capacité du sujet à aimer et à travailler. Je trouve cette assertion plutôt vague et je préfère la formule de Lacan qui parle d'un «savoir y faire» avec le symptôme et avec le partenaire sexuel. J'aime ce «savoir y faire» qui, selon moi, n'a rien d'un savoir-faire.

Le savoir-faire supposerait qu'il existait un défaut qui désormais est corrigé: «Je ne savais pas faire avec les relations amoureuses mais maintenant je sais faire.» Le savoir-faire m'évoque aussi une résignation: «Je ne suis pas faite pour les relations amoureuses donc je n'en ai plus, je sais faire avec mon problème.» Le «savoir y faire», avec ce tout petit «y» qui change la donne, nous permet de nous penser dans une situation, un environnement, il nous décentre de cette position entièrement égotique. Le «savoir y faire», c'est être experts de nous-mêmes dans le monde que nous occupons. C'est quasi politique. C'est pour le moins engageant. Cela sous-entend une éthique. C'est se positionner plutôt que s'adapter.

Aujourd'hui, je continue de rendre visite à un analyste, mais pour le contrôle de ma pratique de psy. Pour ce qui est de mon analyse personnelle, elle est suspendue. Est-elle terminée? Je n'en sais rien. Au cours de ma dernière séance, je suis revenue sur les fantasmes et les vœux conscients qui m'avaient poussée à consulter et comment je n'en avais atteint aucun. Pourtant, je suis tellement mieux dans mes pompes. Dix ans avant d'entamer cette deuxième cure, je ne comprenais pas cette notion de «traversée du fantasme» dont tous les psys parlaient en colloque. Qu'est-ce que cela pouvait-il bien signifier que de traverser un fantasme comme un avion traverse un nuage? Ça vole au vent? C'est désincarné?

Aujourd'hui, j'interprète cette idée ainsi: un fantasme porte en lui un savoir inconscient, ce que nous croyons désirer correspond parfois à une attente extérieure, sociale, parentale, normale, conforme. Ce que nous croyons désirer est donc de l'ordre du fantasme. S'autoriser à embarquer dans cette périlleuse traversée ouvre le champ des possibles et détrône les sacro-saintes idées toutes faites de réussite.

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