Santé

Peut-on être ami avec son psy?

Temps de lecture : 3 min

Un jour, un patient m'a posé la question. J'ai répondu de la mauvaise manière.

Beaucoup de psychothérapies se fondent justement sur l'amour de transfert ou le reproche, l'agressivité, voire la haine. | Hernán Piñera via Flickr
Beaucoup de psychothérapies se fondent justement sur l'amour de transfert ou le reproche, l'agressivité, voire la haine. | Hernán Piñera via Flickr

Dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, revient chaque semaine sur une question ou problématique psychologique.

Je serais tentée de répondre par la négative et d'évoquer le fait qu'on ne paye pas ses amis pour leur parler, que le psy ne vous envahit pas de ses problèmes ou de ses questions comme le feraient vos amis, et qu'enfin c'est précisément parce que vous n'êtes pas ami avec votre psy que le travail est possible. Mais ce n'est pas exactement l'article que je m'apprête à écrire.

Au tout début de ma pratique, j'avais un patient qui m'a demandé à quel moment nous deviendrions amis, lui et moi. Je démarrais et n'étais pas encore très à l'aise avec le cadre, sa souplesse, sa rigidité, ses sorties de route, sa singularité aussi, et surtout, j'étais un peu trop focalisée dessus et sur ma propre signification du terme «ami».

À savoir que l'amitié, c'est ce sentiment partagé, réciproque, qui permet des karaokés endiablés, des départs en vacances, des moments de doute en commun, des discussions longues et intenses; de se voir les uns les autres, et à tour de rôle, faibles, vulnérables, mauvais, peu glorieux; mais aussi de fêter nos réussites, victoires et autres bonheurs du quotidien.

Par ailleurs, je sais que pour beaucoup, l'amitié est quelque chose de rare. De mon côté, je la cultive énormément, et je n'ai donc pas vraiment à me plaindre: j'ai pas mal d'amis, c'est un point central de mon existence, à dix mille lieues aujourd'hui devant l'amour conjugal. Si ce patient m'avait sollicitée sur le plan amoureux, il y a fort à parier que j'aurais su décaler sa demande. Ce n'est pas une place d'identification pour moi. Dans ma vie personnelle, je suis l'amie, pas l'amoureuse.

Répondre, c'est déjà remettre en cause cette prémisse, c'est ébranler les fondations de la cure.

Donc, ce jour-là, j'ai balayé d'un revers de la main sa proposition d'être amis. Je l'ai prise au premier degré, comme s'il fallait que je réponde «oui» ou «non», et j'ai donc dit «non». Sauf que ça n'était pas la chose la plus pertinente à faire. Le «non» est ici l'envers du «oui»; il est quasiment son équivalent, du moins dans l'effet qu'il produit.

Dans «Remarques sur l'amour de transfert» (1914), Freud écrit: «Le consentement à la demande d'amour […] est donc tout aussi fatal pour l'analyse que la répression de cette demande. La voie de l'analyste est autre –une voie pour laquelle la vie réelle ne fournit aucun modèle.»

Éthique sur le divan

J'en avais parlé à mon analyste de pratique, qui m'avait bien signifié mon erreur en me rappelant qu'il ne s'agissait pas de moi ici, mais bien du patient et de son rapport à l'amitié. Qu'il aurait fallu interroger le terme «ami», en faire un des axes signifiants de la thérapie, et même pourquoi pas «jouer» à la bonne amie. Prendre un temps cette place sans en être dupe.

Ma réponse à la place n'avait rien d'analytique; elle reflétait simplement le fantasme du patient, sans introduire de sens ni de symbole. Elle faisait office d'une règle bêtement apprise («nous ne sommes pas amis avec les patients») qui, si elle devient mantra, occulte complètement ce qui se trame dans le transfert, à savoir les projections du patient sur le psy, la place qu'il occupe pour lui.

Évidemment, nous ne pouvons pas être ami ou en couple avec les patients. C'est une condition éthique. Répondre, c'est déjà remettre en cause cette prémisse, c'est ébranler les fondations de la cure. D'autant qu'il est établi que si nous ne pouvons répondre favorablement à ces demandes, elles sont un lieu commun de beaucoup de psychothérapies, puisque celles-ci se fondent justement sur l'amour de transfert ou le reproche, l'agressivité, voire la haine.

Des sentiments que les psys entendent, écoutent, questionnent, dynamisent; ils jonglent avec, habilement, subtilement. Il ne s'agit pas, comme je l'ai fait cette fois-là, de les renvoyer en pleine tête du patient comme pour vite s'en débarrasser: «Hop, récupère ta patate chaude, c'est trop brûlant pour moi!»

Chat échaudé

En soirée, certains néophytes m'interrogent sur comment résister si un patient ou une patiente me plaît. Ça leur paraît inconcevable que la question ne se pose pas. Pourtant, cette petite erreur de départ que je viens de vous narrer m'a bien servi de leçon. C'était déjà épuisant de consister à ce point, de me faire trop exister, et j'ai bien vu que ma réponse était à côté de la plaque, je l'ai senti tout de suite. Je dirais même que j'ai répondu pour ne pas avoir l'air de ramer dans le vide.

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Je ne vais pas dire qu'on ne m'y reprendra plus, je ne suis pas une machine. Mais je vois désormais les contours de l'impasse, celle qui suppose de croire qu'on comprend ce que nous raconte le patient. Ce semblant qui, normalement, caractérise les liens sociaux, n'a rien à faire dans le lieu de la cure.

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