Santé

Télémédecine, la solution aux déserts médicaux?

Temps de lecture : 5 min

Puisque faire venir les médecins dans les zones rurales semble plus difficile qu’y installer la fibre, pourquoi ne pas tenter la télémédecine pour les petits soins quotidiens?

«Extrême gravité»: ce sont les mots choisis par la commission d'enquête de l'Assemblée Nationale sur les déserts médicaux, menée par les députés Philippe Vigier (UDRL) et Alexandre Freschi (LREM), pour qualifier la situation en France. En janvier dernier, le pays comptait 226.000 médecins en activité, contre près de 233.000 un an plus tôt. Environ 8% des Français vivent dans l'une des 9.000 communes dites «sous-denses» en médecins généralistes. Face à cette crise, la télémédecine peut-elle être une solution?

«Oui, elle peut aider à combler pour une part les déficits de médecins, de zones médicales sous-dense, ça fait partie des remèdes», estime Alexandre Mathieu-Fritz, sociologue du travail spécialiste de télémédecine et de télésanté depuis une dizaine d’années. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle. Par télémédecine, on entend généralement cinq choses différentes: la téléassistance, la télésurveillance, la téléexpertise, la régulation médicale telle qu’elle se pratique déjà avec le centre 15 et enfin la téléconsultation, remboursée par la sécurité sociale depuis quelques mois. C’est cette dernière forme qui nous intéresse particulièrement.

La télémédecine est en pleine expansion. Selon les données de la Cour des comptes, recueillies auprès des agences régionales de santé (ARS), les actes de télémédecine pris en charge sont passés de 10.703 en 2011 à 257.814 en 2015. Nous sommes dans une phase d’accélération, correspondant à l’institutionnalisation de la pratique, après 10 ou 15 ans d’expérimentations.

Médecine d’urgence

Dans les zones rurales, où les habitants et habitantes sont parfois à une heure ou plus de distance des grands CHU, la téléconsultation est un enjeu vital. On sait qu’il faut prendre en charge un patient victime d’AVC dans les trois heures qui suivent, pour avoir des chances de le sauver et de minimiser les effets délétères. La téléconsultation permet de réaliser un diagnostic à distance, avec un neurologue, et les médecins urgentistes pourront éventuellement procéder à une thrombolyse, qui permet d’évacuer les caillots sanguins. Ce service est développé avec succès par le professeur Thierry Moulin au CHU de Besançon, relié à un réseau des urgences neurologiques partout en Franche-Comté, le réseau RUN. «Ça marche très bien, commente Alexandre Mathieu-Fritz, professeur de sociologie à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée (UPEM) et chercheur au Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS). Sur le plan de la médecine d’urgence la télémédecine notamment peut rendre vraiment service.»

«Dans les cas d’AVC, le patient y gagne», commente Jérôme Marty, le président de l’Union française pour une médecine libre (syndicat UFML), qui s’inquiète cependant que la télémédecine ne «remplace à peu de frais les médecins des zones rurales». Avec le professeur Laurent Lantieri et le médecin Gérald Kierzek, il est l’auteur d’une tribune au titre évocateur: «Télémédecine: “Le numérique ne remplacera jamais un médecin”». «L'intelligence artificielle et la télémédecine ne nous sauveront de rien. Bien au contraire», clame le texte, qui regrette qu’on cherche selon lui à faire des économies de santé, «au détriment des malades».

Déshumanisation?

Jérôme Marty pointe le fait que dans certaines petites villes, des maires se mettent à installer des centres télémédecine. Pour le président de l’UFML, cela pourrait «ralentir la prise de conscience qu’il faut agir». Pour éviter que ne se développent des zones favorisées, où les patients auraient droit à des médecins en chair et en os, et des zones défavorisées, où les mal lotis n’auraient accès qu’à des médecins à distance. «On n’est absolument pas contre la télémédecine, ce qu’on dit c’est qu’elle ne doit pas remplacer médecin», argumente-t-il. La téléconsultation est selon lui particulièrement indiquée lorsque le médecin généraliste connaît bien son patient, et qu’il peut facilement établir un diagnostic.

«En aucun cas, la machine ne se substitue au médecin. Et parfois il y a plus de personnes autour du patient que lors d’une consultation classique»

Alexandre Mathieu-Fritz, sociologue

Pour Alexandre Mathieu-Fritz, cette critique classique de la substitution n’est pas fondée, du moins pour l’instant, dans les observations que ce sociologue a pu effectuer: «En aucun cas, la machine ne se substitue au médecin. Et parfois il y a plus de personnes autour du patient que lors d’une consultation classique». Quant au caractère «déshumanisant», là aussi souvent reproché, le sociologue tient à nuancer. Il rappelle l'existence de consultations en face-à-face où le médecin regarde à peine le patient, parle de lui à la troisième personne, expédie la chose. Et il a assisté à des téléconsultations où l'assistante de télémédecine «mettait un point d’honneur à ce que la téléconsultation soit encore plus humaine qu’une consultation normale. Elle tenait la main au patient, elle lui répétait à l’oreille les paroles du médecin». En résumé: «Il est clair qu’on peut imaginer des dispositifs déshumanisants, mais tout dépend du contexte d’usage. Il y a certes une impression de distance qui joue en défaveur du lien avec le patient mais les praticiens en ont conscience et vont lutter contre ça».

Des enjeux d’organisation et de formation

Pour autant, la télémédecine ne pourra pas régler tous les problèmes démographiques. Le nombre de médecins est limité, et dans certains cas les médecins ont besoin de voir le patient en face à face. Si la dermatologie semble être particulièrement propice à la télémédecine, c’est visiblement moins le cas de certaines spécialités comme la gynécologie ou la pneumologie, où elle est encore balbutiante. Et à l’intérieur même de ces spécialités, toutes les pathologies ne s’y prêtent pas également non plus, prévient Alexandre Mathieu-Fritz. Qui ajoute: «Il faut pouvoir faire de la télémedecine dans bonnes conditions, on ne peut pas déléguer n’importe quelle tâche à des personnes qui ne sont pas formées pour cela».

Le développement de la télémédecine se confronte aussi à des enjeux d’organisation et de formation. C’est ainsi que se sont créés à Bordeaux, Montpellier, ou encore Lille, des diplômes universitaires spécialisés. «Il faudrait pouvoir former les jeunes médecins, cela est en train de se mettre en place, il y a encore un peu d’attentisme», estime Alexandre Mathieu-Fritz.

Et côté patient, une tablette suffira-t-elle? «Il faut des relais dans les zones rurales: médecins généralistes, maison de santé pluridiscilplinaires, EHPAD, etc», prévient le professeur. Des sociétés comme H4D les installent parfois directement dans les entreprises.

La télémédecine au coeur des grandes villes

L’image de la télémédecine venant sauver les zones rurales est cependant à nuancer. Elle pourrait en réalité s’avérer utile au sein même des grandes villes, pour les patients âgés ou faibles notamment. Même dix petites minutes d’ambulance chamboulent la vie de ces patients et patientes, qu’il faut laver, habiller, préparer, et qui ensuite doivent attendre l'infirmière, l’ambulance, la consultation, etc. Toute une série de micro-gestes qui demandent beaucoup d’organisation. «À son retour, le patient est souvent désorienté, énervé, fatigué, déshydraté, et l’équipe paramédicale va devoir prendre en charge tout ça», explique Alexandre Mathieu-Fritz, qui a observé la mise en place d’un partenariat de télémédecine entre entre l’Hôpital européen Georges-Pompidou, dans le 15e à Paris, et un centre de gériatrie intra-muros: «Là les patients et patientes n’avaient qu’à descendre d’un étage».

D’où viendront les problèmes de santé de demain? Comment les anticiper, les gérer et protéger les plus faibles? Quelles attentes, quelles frontières? Des questions auxquelles tenteront de répondre les experts réunis le 30 novembre lors du colloque «Santé et protection sociale: nouvelles attentes, nouvelles frontières» au collège des Bernardins à Paris, par AG2R La mondiale en partenariat avec Terra Nova.

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