Culture

La création, la culture, le bien commun, le partage... les vrais absents du rapport Lescure

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 20.05.2013 à 15 h 47

Les autres points abordés par le travail de l'ancien patron de Canal+ sont importants, mais ceux qui manquent ou sont à peine traités empêchent d'en faire le document fondateur d’une politique culturelle à l’ère du numérique, comme il a été annoncé à plusieurs reprises.

L'installation labyrinthique «aMAZEme» de Marcos Saboya et Gualter Pupo à Londres en 2012. REUTERS/Olivia Harris

L'installation labyrinthique «aMAZEme» de Marcos Saboya et Gualter Pupo à Londres en 2012. REUTERS/Olivia Harris

Très attendu, souvent invoqué comme réponse majeure aux incertitudes du monde culturel comme des secteurs liés aux nouvelles technologies, le rapport Lescure a suscité une considérable attention dès qu’il a été rendu public début mai, juste avant l’ouverture du Festival de Cannes. Il a évidemment suscité d’innombrables commentaires, critiques et interrogations, tout en bénéficiant d’une certaine bienveillance au moins pour ce qui est de l’ampleur du travail accompli et du réalisme de la démarche.

Mais il n’aura été, hélas, regardé que par le petit bout de la lorgnette. La faute en incombe à trois faiblesses qui accompagnent sa production et sa réception: ambiguïté de la commande, limites de la réponse, pusillanimité de l’accueil.

La tâche confiée par Aurélie Filippetti, au nom du président de la République, a le défaut de jouer sur deux tableaux. La lettre de mission demande en effet rien de moins que d’établir les conditions de l’action publique dans le domaine culturel à l’époque du numérique, avec un objectif précis, maintenir et développer l’exception culturelle.

Mais l’explicitation de cette commande se réfère à des enjeux nettement plus circonscrits, concernant l’économie numérique du secteur culturel dans certains domaines, et pointant des dossiers précis, tels les négociations avec Bruxelles. Tous ces sujets sont importants, et les inscrire dans la lettre de mission est modifier l’échelle de l’entreprise. 

C’est aussi anticiper ce qui de fait allait retenir l’attention de la quasi-totalité des commentateurs, attention qui allait se polariser sur un seul sujet, sujet qui, stricto sensu, ne figurait pas dans la lettre de mission: le fric.

Le fric, le fric, le fric

Nul n’est assez naïf pour ignorer que les questions de financements (des œuvres, des infrastructures) comme celles des rémunérations (des différents intervenants) ou des coûts d’accès (pour les usages) sont décisives. Il n’en reste pas moins singulier que, sauf erreur, absolument personne nait eu l’air de se soucier d’autre chose que de taxes en plus ou en moins, d’amendes maintenues ou supprimées, de manière de faire payer ceux-ci (les FAI, Google, Amazon), et ceux-là (les usagers, mais comme propriétaires d’appareils, pas comme consommateurs d’images, de sons et de textes), de rôle des sociétés de perception de droits, de financement de la création.

Or ces questions, de première importance, on n’en disconvient pas, ne peuvent prendre leur sens qu’à l’intérieur d’un projet politique. Où est-il dans le rapport?

Mystère.

Un catalogue de propositions qui nulle part ne dit quel est leur socle commun, vers quel cap il fait route, ne peut que rester une addition de mesures dont la mise en cohérence et la légitimité demeureront problématiques, dont le caractère dispersé ouvre la porte à toutes les manœuvres des corporations et des lobbies.

Pierre Lescure a lui-même décidé de s’en tenir à une approche restrictive, comme il s’en explique dans le chapitre intitulé «Périmètre de la mission»:

«L’objet de la mission se situe au carrefour d'enjeux culturels et numériques. C'est pourquoi les questions culturelles sans dimension numérique […] ont été considérées extérieures au champ de la mission […]. La mission s'est efforcée de contribuer à la définition d’une politique culturelle adaptée aux enjeux numériques. Sa réflexion concernait prioritairement les «contenus» produits par les « industries culturelles » à destination du grand public : livre, musique, cinéma et audiovisuel, presse, jeu vidéo, photographie, etc.

Les questions, par ailleurs cruciales, de la transformation numérique des institutions culturelles publiques (administrations, musées, bibliothèques, théâtres publics, ...), de la prise en compte des enjeux et outils numériques dans l’éducation artistique et culturelle, ou encore des nouvelles formes de création (« arts numériques ») n'étaient  pas au cœur du champ d'étude de la mission.»

Pour importants que soient les domaines abordés par le rapport, de telles restrictions empêchent d’en faire le document fondateur d’une politique culturelle à l’ère du numérique, comme il a été annoncé à plusieurs reprises, et notamment lorsque le rapport encore à venir permettait aux décideurs politiques de se défausser de décisions à prendre.

A la fin des 80 propositions

Mais si Pierre Lescure et ceux qui ont travaillé à ses côtés ont été regrettablement limités, et parcellaires, leur rapport est loin de négliger totalement les questions culturelles fondamentales telles que les interroge Internet, questions qui ne se limitent pas, loin s’en faut, à des problèmes de financement, d’encadrement de contrôle et de répression, ou encore d’attribution de telle ou telle fonction à telle ou telle administration.

Le regret ici est que ces idées-là figurent le plus souvent en queue de liste, à la fin des 80 propositions. Il est surtout qu’elles n’ont attiré pratiquement aucun commentaire. 

Il s’agit de la proposition 54, qui porte sur les  échanges non-marchands, des propositions 69, 70, 71, 72  qui concernent le droit de citation et l’exception pédagogique, et surtout des propositions 74, 75, 76, 77 et 78 dédiées aux enjeux essentiels du domaine public et de la licence libre.

Bref, il s’agit des articles où il est question prioritairement de culture, de partage et de transmission, d’œuvres de l’esprit et de bien commun. L’insondable indifférence des médias et des professionnels ayant voix au chapitre quant à ces thématiques est hélas révélatrice de la quasi disparition d’une pensée culturelle capable de se formuler autrement qu’en termes de profit, de subvention, de flicage et de démagogie.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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