Parents & enfantsFrance

Quel genre de parent défaillant êtes-vous?

Nadia Daam, mis à jour le 17.12.2013 à 5 h 06

«Traumatiser votre enfant, 7 méthodes infaillibles pour en faire un être inadapté et génial», de Jen Bilik et Jamie Thompson Stern pointe les méthodes éducatives forcément foireuses que nous utilisons avec notre progéniture. Oui, nous tous.

Maxi joue avec sa fille Chandra au zoo de   Zurich en 2002. REUTERS/Andreas Meier

Maxi joue avec sa fille Chandra au zoo de Zurich en 2002. REUTERS/Andreas Meier

L'anecdote est archi-connue mais n’en est pas moins savoureuse. A une patiente qui lui demandait des conseils pour être une bonne mère, Sigmund Freud aurait répondu «quoi que vous fassiez, vous ferez mal». S’il était encore vie aujourd’hui, «l’inventeur» de la psychanalyse aurait probablement brandit des pouces verts à la lecture de Traumatiser votre enfant, 7 méthodes infaillibles pour en faire un être inadapté et génial, de Jen Bilik et Jamie Thompson Stern (Robert Laffont)

A première vue, ce livre ressemble à s’y méprendre aux (trop) nombreux ouvrages volontairement provocateurs qui sont apparus, ces dernières années, dans la section «élever son enfant» d’Amazon.

De Go the fuck to sleep, dans lequel l’écrivain Adam Mansbach chantonne à sa fille d’aller «dormir bordel de merde», au très inquiétant The Battle Hymn of the Tiger Mother dans lequel l’Américaine Amy Chua développe l’idée selon laquelle punir son enfant en le collant nu dans la neige est très efficace, en passant par My bad Parent qui recense les pires fails de parents, on a déjà pu se faire à l’idée que le parent parfait n’existe pas (et que les parents dysfonctionnels, eux, sont légion)

Traumatiser votre enfant, lui, se présente comme un tuto, qui va lister tous les petits trucs et astuces pour foirer son éducation dans les grandes largeurs. Mais au fil de la lecture, le livre prend plutôt la forme d’un test de personnalité qui invite le lecteur à cocher la case qui lui correspond.

De fait, le livre est découpé selon 7 profils de parents: le parent tyrannique / ambitieux / narcissique / indulgent  /copain / humiliateur / négligent.

Chaque profil est dûment détaillé, et les prédispositions pour tel ou tel profil fournies. Ainsi, «50% environ de parents tyranniques ont eux-mêmes été l’objet d’un contrôle familial» et «pour exceller dans le style du parent ambitieux, mieux vaut être esclave de l’opinion générale».

Vu cette typologie dans laquelle aucun parent ne se reconnaîtra jamais a priori, vu le titre, et la 4e de couverture qui annonce que «les traumatisme infantiles constituent un avantage décisif dans l’existence, sachez en faire profiter votre enfant», on pense d’emblée avoir à faire à un anti-manuel d’éducation caustique et rigolard. On se prépare à découvrir ces profils de parents avec la même curiosité un brin malsaine que face à un épisode de «Confessions intimes» («je sais que ces gens que j’observe sont bêtes/beauf/vulgaires parce que moi-même, évidemment, je ne suis ni bête, ni beauf, ni vulgaire»).

On s’attend donc à ricaner bêtement aux dépends de ces parents défaillants. Mais à cette posture confortable de spectateur, succède un léger malaise et enfin, la prise de conscience que nous tous, en tant que parent, traumatisons doucement mais sûrement nos propres enfants. Nous sommes tous un peu tyranniques, négligents ou narcissique, voire tout ça en même temps.

Le parent tyrannique

Avant d’être odieux, le parent tyrannique est avant tout doté d’un sens de la logique et de la justice très personnels:

«non seulement vous leur avez donné la vie, mais vous mettez un toit sur leur tête et de la nourriture dans leur assiette. Vous payez les jouets, l’orthodontiste et les vêtements. Toutes ces dépenses renforcent le fait que vos enfants vous appartiennent corps et âmes».

Tout les parents qui ont déjà hurlé à leur ado récalcitrant «t’es pas à l’hôtel ici, c’est moi qui paye le loyer, alors tant que tu es chez moi, tu respectes mes règles» se reconnaitront bien malgré eux dans la définition.

Le parent tyrannique ne voit pas son enfant uniquement comme un pensionnaire coûteux mais aussi comme extension de lui-même, une extension tout en pâte à modeler qu’il est possible de façonner à sa propre image, quitte à nier les besoins les plus élémentaires de sa progéniture.

Dans la liste différentes étapes du traumatisme orchestré par un parent tyrannique, on peut notamment lire:

  • Nouveau-né: occupez-vous en aux horaires de votre choix. Le reste du temps, laissez-le brailler.
  • Bébé: le nourrir quand il a faim? Bon pour les chochottes. Choisissez les heures qui vous arrangent. 

Rares sont les parents qui formuleraient les choses de cette façon, beaucoup plus nombreux sont ceux qui décalent le biberon d’une demi-heure parce ça les arrange et qui estiment que c’est à l’enfant de se caler sur le rythme de ses parents et pas l’inverse.

Le parent ambitieux

Le parent ambitieux, c’est celui qui a nourri de grands espoirs pour l’avenir de son enfant (pianiste, astrophysicien, star) et qui a mis toutes les chances de son côté pour y parvenir (cours particulier, musique classique diffusée in utero, apprentissage d’une seconde langue dès le berceau)

Pourtant, il peut lui aussi largement traumatiser son enfant en instillant l’idée que l’amour qu’il porte à son enfant est conditionné par ses succès scolaires ou artistiques. Le parent ambitieux n’hésitera donc pas à bouder ou à punir en cas de note moyenne ou de mauvaise performance au violon.

Ce que les auteurs du livre pointent, c’est cette tendance qui consiste à inscrire son nouveau né à la baby-gym, à engager une nounou anglophone, à lui coller 6 heures d’activités extra-scolaires, et cela, au mépris des propres aspirations des enfants et de leur résistance physique et morale. Tout cela peut mener au burn out des enfants. Et non, ça n’est même pas une blague.

Le parent narcissique

Le parent narcissique a besoin d’être au centre de l’attention, et l’enfant doit servir à le valoriser tout en restant au second plan.

Par exemple, le parent narcissique choisira un prénom très original pour son enfant, même si le prénom en question est très difficile à assumer. Le choix d’un prénom «décalé» permettra au parent de se singulariser (en tout cas, c’est ce qu’il croit) en annonçant fièrement: «Je l’ai appelé Aéris.» Et peu importe que ce prénom sonne comme un traitement contre la toux grasse.

Le parent narcissique est aussi celui qui considèrera son enfant comme un punching-ball bien pratique pour évacuer le stress. Une mauvaise journée au travail et c’est le pétage de plomb assuré le soir en cas de Playmobil mal rangé.  

Le parent indulgent

Il peut a priori paraître plus inoffensif que les deux premiers profils. Et pourtant… Le parent indulgent ou laxiste est surtout caractérisé par son extrême paresse. Enoncer des règles, ça prend du temps; punir ou gronder, ça fatigue; à quoi bon se farcir une partie de Lego avec lui alors que je lui ai acheté une télé et une montagne de DVD pour qu’il puisse s’occuper tout seul? 

La carte bleue est donc le bras armé du parent qui parfois a eu l’idée de faire un enfant après avoir vu, en vitrine, une chaise haute géniale dans le style scandinave, ou une publicité Comptoir des cotonniers où la fille allait tellement bien avec sa mère. Oui, comme une paire de chaussures sied à un sac à main.   

Les auteurs en profitent pour tacler les parents un poil hippie qui «s’ils sont du genre à acheter des fruits bio ou faire les courses avec un sac en toile, pourront justifier leurs méthodes d’éducation comme étant naturelles».

Le parent copain

Faux-jumeau du parent indulgent, le parent copain voit sa progéniture comme un pot de crème anti-rides qui durerait toute la vie. Le mantra du parent copain est «zéro frontière entre nous». Il veut tout partager avec son enfant (les histoires de sexe comme les histoires de découvert non autorisé) et estime que l’enfant ne doit lui non plus pas avoir de secret pour ses parents.

A l’adolescence, ce sont ceux qui veulent «partager un petit joint avec leur fille» ou assister à la soirée donnée par leur fils de 14 ans et picoler la bière qu’ils auront eux-mêmes achetée. Plus tôt, ce sont ces parents qui trimballent leur enfant partout, y compris dans les lieux les moins appropriés. «Une soirée poker avec les copains? j’amène Zoé.» Un apéro entre collègues? Timéo est sur les genoux de son père en train de siroter un Diabolo. A 22h.  

Le parent humiliateur

Fils naturel de la mère tigre suscitée, le parent humiliateur a érigé la vexation comme socle d’une éducation réussie.

S’il estime que son enfant a des rondeurs, le parent le traitera de «gros tas» plutôt que de lui enseigner les bases d’une bonne alimentation. L’adolescence sera la période bénie où il pourra multiplier les commentaires sur le physique disgracieux de sa progéniture. Evidemment, personne ne voudra d’emblée se reconnaître dans ce profil. Mais essayez de vous rappeler: tous les parents ou presque se sont au moins déjà une fois  publiquement agacé de la maladresse de leur enfant («quel empoté!») ou encore de l’excès de sébum de leur fille adolescente.

On a tous déjà grondé un plus fort notre enfant que d’habitude uniquement parce qu’on était en public et parce que ça offre le petit frisson du parent surpuissant dont l’autorité n’est pas remise en question.

Et oui, tout cela constitue une somme de petites humiliations au quotidien.

Le parent négligent

Le parent négligent est un peu mon champion. Parce que c’est celui qui est le plus dans le déni et la négation de ses défaillances. Comme son nom l’indique assez bien, le parent négligent est celui qui «vit le travail parental comme une insupportable responsabilité supplémentaire» et fait tout pour s’en acquitter le moins possible.

Il doit déjà se farcir les transports en commun, le boulot, les collègues pénibles, la feuille d’impôts à remplir, alors les pleurs d’un bébé, l’urgence d’un changement de couche ou des devoirs à surveiller, c’est au-dessus de ses forces. Il est d’ailleurs celui qui va sous-traiter le plus possible (baby-sitter, grands-parents, copains, sirop qui fait dormir...)

Le parent négligent est toujours fatigué, la faute à cet enfant qui se réveille beaucoup trop tôt le week-end. Bien entendu, le parent négligent n’avouera jamais qu’il s’est rendormi jusqu’à midi après avoir collé son enfant devant Gulli avec un paquet de Cheerios.

Bref, le parent négligent n’a pas franchement changé de vie ni de rythme en devenant parent, mais il le présente comme une victoire sur l’ennemi. L’ennemi étant naturellement cet empêcheur de dormir et de boire des coups, soit l’enfant.

***

Bien sûr, vous ne vous reconnaîtrez pas dans tous les profils, volontairement caricaturaux.  Mais si vous êtes un tout petit peu honnêtes…

Et c’est toute la force du livre. Pointer, l’air de rien, les comportements et les mécanismes que nous ne pouvons nous-mêmes pas voir puisque nous en sommes les auteurs. Les parents détestent être critiqués sur la manière dont ils éduquent leur enfant, c’est même le meilleur moyen de se brouiller avec quelqu’un: lui suggérer que peut-être, ses choix éducatifs ne sont pas si judicieux.

Le génie des deux auteurs, c’est de mettre sur le tapis avec humour ces petites incohérences et ces petits arrangements avec la réalité dont nous sommes tous les auteurs.

Le livre va permettre de mettre un nom sur certains comportements et donc de vous amener à réfléchir sur ce qu’il faut corriger (un peu moins ou un peu plus de sévérité, un poil plus de cohérence…)

Mais ne vous emballez pas non plus. Vos enfants vous en voudront quand même et auront bien des griefs à formuler, à l’âge adulte, sur l’éducation qu’ils ont reçue. Mais «si vos enfants ne vous haïssent pas, c’est que vous avez échoué en tant que parent» (Bette Midler).

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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