
C'est un petit
village du nom d'Ashalim, au milieu du désert du Neguev, à mi-chemin entre
Beer-Sheva et la frontière égyptienne. D'un côté du village se trouvent une
centaine de villas où demeurent des familles. De l'autre côté se juxtaposent
des mobil-home et une trentaine de maisons carrées à deux étages, façon
architecture marocaine, qui abritent une dynamique communauté étudiante –c'est
le «quartier» de Kfar Adiel.
Kfar Adiel ne
cesse de s'étendre: les engins de construction s'y agitent toute la journée,
préparant le terrain pour la construction de soixante nouvelles maisons. Dix
ans auparavant il n'y avait, dans cette partie du village, que deux modestes
caravanes.
L'histoire du
village d'Ashalim est ancienne, à l'échelle de l'histoire de l'Etat d'Israël:
dans les années 1950 un kibboutz du même nom avait été installé à quelques
kilomètres au nord du village actuel. Sans succès.
En 1979, le
village renaît sous la forme d'une implantation communautaire, avec une
douzaine de familles; mais l'absence d'infrastructures, l'isolement
géographique, l'éloignement des centres économiques, empêchent la venue de
nouveaux habitants. Dès lors, le village se dépeuple progressivement.
Dans les années
1990, le gouvernement israélien se décide finalement à investir dans la région,
notamment à travers la construction de routes dignes de ce nom. Malgré cet
effort, Ashalim ne voit sa population qu'augmenter très légèrement. De cinq
familles en 1997, on passe à quatorze familles en 2002. Par comparaison, ce
sont aujourd'hui 98 familles qui habitent le village.
La raison de cette
croissance exponentielle tient en un nom: Ayalim, une association d'étudiants
fondée en 2002. C'est une organisation à but non lucratif, dont le budget –14
millions de shqualim, un peu moins de 3 millions d'euros– est assurée à 60% par
le gouvernement et à 40% par les donations de philanthropes et de membres de
la communauté juive en diaspora, notamment par le biais de l'Agence juive.
Il y a encore
trois ans encore, seuls ces dons-là faisaient vivre l'association. Les pères
fondateurs d'Ayalim souhaitaient remettre au goût du jour la geste pionnière
des premiers sionistes, en impliquant des étudiants de tous horizons dans le
développement des deux régions périphériques d'Israël, la Galilée et le Neguev
–lesquels représentent 65% du territoire national mais seulement 8% de son
économie.
Sionisme: le mot
ne fait pas peur à Eyran Shlomi, 31 ans, membre d'Ayalim depuis 2010 et sur le
point d'être diplômé en histoire médiévale à l'université Ben-Gourion de
Beer-Sheva.
Il précise même le
terme: «néo-sionisme». Car nous ne sommes plus ici dans le «sionisme de papa»,
celui d'un modèle socialiste démocratique, d'une société strictement encadrée,
et des kibboutzim admirés par les déçus d'autres expériences collectivistes.

Et si, jusque dans
les années 1970, le projet sioniste était largement consensuel, le mot est par
la suite tombé en déshérence –de la résolution 3370 de l'ONU, qui le condamne
comme une «forme de racisme», à l'apparition d'un «antisionisme» dont on ne
sait jamais ce qu'il signifie réellement.
En Israël même,
les remises en question du sionisme se sont succédées: ses origines ont été
revues et corrigées par une partie des Nouveaux Historiens; la libéralisation
économique, l'occidentalisation et l'urbanisation du pays ont mis à mal les
fondements du sionisme travailliste, celui-là même qui, pendant les trente
premières années d'Israël, avait permis à ce pays d'acquérir la sympathie d'une
large part de l'opinion mondiale.
On parlait alors
de post-sionisme: ne plus tant considérer Israël comme l'Etat des juifs du
monde entier, mais comme l'Etat des Israéliens ou, comme dit un Shlomo Sand,
des «Judéo-Israéliens»; revoir les conditions d'acquisition de la nationalité,
en s'acheminant vers le dyptique «droit du sol / droit du sang»; assumer l'idée
qu'Israël n'était plus menacé de destruction, et établir des frontières
définitives –voire, pour certains, établir un Etat binational.
Les années 2000,
la Seconde Intifada ont entraîné un raidissement politique et sécuritaire, et
les idées post-sionistes sont devenues marginales, tandis que certains de ces
soutiens exerçaient un virage à 180° –voir par exemple la trajectoire
intellectuelle de l'historien Benny Morris, spécialiste de la Guerre de 1948 et
de la question de l'exode des Palestiniens. Pour autant, aucun nouveau modèle n’avait
pris la place d'un sionisme et d'un post-sionisme déconsidérés.
David Ben-Gourion,
le père de l'Indépendance, disait déjà il y a cinquante ans:
«Le défi ultime de notre génération est de dominer les
vastes étendues du Sud et du Neguev à travers la puissance scientifique et un
esprit pionnier.»
L'association
Ayalim fonctionne justement sur ces deux bases: d'une part, l'aspect matériel,
physique, qui est l'extension et le développement des communautés installées
dans le nord et le sud de l'Etat d'Israël, suivant en cela la tradition des
pionniers du Yishouv de la première moitié du XXe siècle. Il faut conquérir le
territoire en exploitant ses possibilités et, selon l'expression consacrée,
«faire fleurir le désert».
Toutefois, plutôt
que de transformer les vastes espaces désertiques en terrains agricoles,
l'objectif est plutôt ici de construire une myriade d'implantations, afin
d'assurer le développement économique et démographique de la région.
A Kfar Adiel, les
maisons sont bâties par les membres de l'association eux-mêmes, sous la
supervision de professionnels. En 2011, seize maisons sont ainsi sorties de
terre en quatre mois.
Les étudiants sont
bien aidés dans cette tâche par les «shinshinim», le surnom de ceux qui font
leur «shnat
sherout». Ce sont 70 volontaires soigneusement sélectionnés parmi 500
postulants, âgés de 18 ans. Ils reportent d'un an leur service militaire –trois
ans pour les hommes, deux ans pour les femmes– afin d'effectuer une sorte de
service civique particulièrement épuisant –dix heures de travail par jour, six
jours sur sept– sans aucune contrepartie sinon un maigre salaire de quelques
centaines de shqalim par mois, la conscience de la bonne action, et une
incorporation parfois facilitée dans le corps des officiers de Tsahal.
Ces shinshinim, en
compagnie des autres membres d'Ayalim, participent également à l'autre facette
du projet de l'association: l'action sociale.
L'action sociale
est en effet une obligation pour tous les membres d'Ayalim, à raison de 300
heures par an, rémunérées à hauteur de 10.000 sheckels. 50 heures de travail
associatif ont lieu dans le village de résidence lui-même. Organisation de
cours de langues, d'art, de sport, de cuisine et activités extra-scolaires pour
les enfants, ce sont tous ces services qui attirent les familles et expliquent
en grande partie la croissance démographique du village.
A part la petite
épicerie, on trouve à Ashalim une bibliothèque installée dans une sorte de
yourte en brique, et un bar tenu par les étudiants eux-mêmes. Une salle de cinéma,
financée par les dons de philanthropes américains et de la fédération juive du
Grand Los Angeles, vient même d'ouvrir. Eyran l’assure:
«A Ashalim, il y a des activités qu'on ne trouve pas souvent
dans des endroits isolés.»
Les 250 heures
restantes sont dévolues à la communauté en général: 125 heures de tutorat
individualisé pour les écoliers de la région, âgés de 6 ans à 14 ans, et 125
heures pour des projets de groupe, comme le projet Ofarim.
Les membres
d'Ofarim organisent des activités extra-scolaires d'éveil pour les enfants:
initiation à la danse, à la musique, à la science. Le projet Khamama propose
lui, à travers la construction d'une maison verte, d'éduquer les enfants à la
connaissance de la nature.
Eyran Shlomi est
responsable d'un projet Khamama dans une école pour bédouins à vingt kilomètres
d'Ashalim, où sont scolarisés les enfants du village de Bir-Hadadj.
Une «maison verte»
a été construite dans la cour de l'école. Il y a à l'intérieur quatre tables,
pour chacune des phases de culture en pot. Les enfants y font pousser des
fruits et légumes, destinés à être consommés ou vendus.
Deux fois par
semaine, les écoliers, avec des membres d'Ayalim, s'occupent de l'entretien du
lieu et suivent l'évolution des phases de culture. A l'extérieur de la Maison
Verte, un petit jardin a été aménagé pour la dernière phase, celle de la
culture en terre. C'est aussi l'occasion d'activités ludiques ou de cours de
langues: les écoliers apprennent l'arabe aux membres d'Ayalim, tandis que ces
derniers leur enseignent l'hébreu.
Alexander «Lex»
Paul, 27 ans, est membre de l'association Ayalim. Il est né et a grandi à Los
Angeles, et est diplômé d'histoire de l'université de Santa Cruz. En mars 2011,
il arrive pour cinq mois en Israël, «à la
recherche des kibboutzim du passé». Hélas, ceux-ci n'existent quasiment
plus.
Inscrit à
l'université de Beer-Sheva, il découvre l'association Ayalim et son
implantation d'Ashalim:
«J'y ai retrouvé ces valeurs que je croyais perdues:
l'esprit pionnier, l'aspect social, la vie communautaire.»
Il n'hésite
d'ailleurs pas à comparer les modèles des premières installations sionistes aux
implantations d'Ayalim:
«Les kibboutznik travaillaient certes toute la journée
dans les champs, à construire ou à défricher la terre, mais le soir ils
discutaient de philosophie, de politique ou des Textes Sacrés, même les laïcs.
Le travail physique et le travail intellectuel vont de pair.»
Néanmoins, il fait
la part des choses:
«Les kibboutzim ont échoué, et depuis le monde a changé.
Ce qui était possible dans les années 1920-1930, et même dans les années 1960,
n'est plus possible aujourd'hui. Le capitalisme, la mondialisation, la
propriété privée sont des acquis sur lesquels on ne reviendra pas. Il y a des
ressemblances: l'entraide entre voisins, le sens de la communauté. Les portes
ne sont jamais fermées à clé, on partage à peu près tout. Pour autant, je ne me
vois pas être obligé de demander à mes voisins l'autorisation d'acheter une
télévision.»
Après cinq mois,
Lex a finalement décidé de devenir citoyen israélien. Sans regrets:
«Je n'ai pas vécu ce que des amis à moi ont vécu lors de
leur propre Alya [l'immigration des Juifs en Israël]. Eux, ils étaient à
Tel-Aviv, ils vivaient toujours dans un monde anglophone et occidental typique,
ça ne les changeait pas tellement des grandes villes américaines. Ils sont
restés dans leur monde, en quelque sorte. Ils ont vécu ici cinq ans, et puis
ils sont repartis. Moi je suis resté. Ici, au milieu du désert. A quoi sert de
quitter sa famille et ses amis d'enfance si c'est pour mener la même vie
ailleurs? A Los Angeles, si je voulais acheter des nouilles coréennes à 3
heures et demi du matin, c'était possible. Ici, l'épicerie ferme à 19 heures,
et le vendredi il n'y reste plus que des patates. Et alors? C'est une nouvelle
vie!»
Il en rit:
«J'ai retrouvé mon idéalisme. Ou disons que je suis
devenu un idéaliste.»
Aujourd'hui, Lex a
deux missions particulières au sein de l'association. D'une part, il imagine,
propose, et met en route de nouveaux projets d'Ayalim, afin que les étudiants,
attirés par des programmes de plus en plus divers et de plus en plus adaptés à
leur différentes compétences, continuent d'affluer chaque année. D'autre part,
il est chargé de relations publiques pour l'association:
«Ma tâche est de nouer des partenariats avec les
communautés de la diaspora. Il s'agit de dépasser le cadre de la relation de
donateur à récipiendaire, d'être plus, pour eux, qu'une simple ONG comme les
autres. On veut redonner quelque chose à la communauté, quelque chose de très
basique et de très important: un sentiment de fierté. Israël se construit
toujours, et d'une façon positive. C'est la fierté de savoir que l'idéal
sioniste est toujours là.»
Certaines
implantations d'Ayalim sont situées dans les villes elles-mêmes. C'est le cas
de Daleth, qui tire son nom du quartier en difficulté de Beer-Sheva où elle est
située.
Ici, les étudiants
se chargent d'aider les personnes âgées, participent à la réfection des
bâtiments, aménagent des espaces verts dans le quartier. Ils y organisent
également des projets Ofarim et Khamama pour les enfants.
La prochaine
implantation d'Ayalim doit se faire à l'été 2012, à Arad, non loin de la mer
Morte. 35 étudiants devraient s'y installer. Ces communautés urbaines ont donc
plus spécifiquement en vue l'aspect social que l'aspect pionnier.
Ayalim est aussi
le résultat en creux d'une absence: celle de l'Etat. Dans un pays où 50% du
budget annuel est consacré aux dépenses de sécurité, le recours aux ONG
alimentées par les donations de la communauté juive s'avère indispensable, même
lorsque le gouvernement, comme dans le cas d'Ayalim, finit parfois par
participer financièrement.
Pour autant,
l'association a parfaitement su garder son indépendance. Deux comités, pilotés
l'un par les donateurs étatiques et l'autre par les donateurs extérieurs,
proposent chaque année différents projets, et conservent un droit de regard sur
le fonctionnement de l'association; mais c'est le comité directeur, composé par
les fondateurs d'Ayalim, qui se charge de décider du lancement des programmes
et statue sur le choix des membres.
5.000 dossiers
sont déposés chaque année, parmi lesquels seuls les plus motivés sont choisis.
Le nombre des reçus varie, selon les besoins du moment, le nombre de diplômés
quittant automatiquement l'association, l'ouverture de nouvelles implantations.
Aujourd'hui, ils
sont près de 650, répartis sur 13 implantations. Ashalim–Kfar Adiel, berceau de
l'association, est la principale communauté, et comprend 70 étudiants.
Pour Eyran, Ayalim
participe d'une redécouverte de ce projet:
«Avant, j'étais en quelque sorte post-sioniste. Je me
disais, les choses sont faites, la construction du pays est achevée, maintenant
vivons tranquillement. Je n'étais jamais vraiment sorti de l'Etat de Tel-Aviv,
“The Bubble” comme on dit, avant mes 26 ans, je ne connaissais pas vraiment mon
pays. Et puis je suis parti étudier à Beer-Sheva, où la vie étudiante est
particulièrement réputée. Et j'ai découvert Ayalim et Ashalim. Au début, j'ai
pensé: ce n'est pas pour moi.»
Cette phrase
revient souvent dans la bouche des différents membres de l'association, comme
si le processus d'adhésion au projet était long, comme si rien ne le
déterminait.
«Et puis, je suis revenu, j'ai réfléchi, et finalement je
m'y suis mis. J'ai découvert qu'il y a tant de choses à faire dans ce pays,
tant à construire! Et je suis devenu un participant au projet sioniste. Il est
toujours bien vivant, et nous l'amplifions à notre manière.»
Pour Lex, le
projet de l'association Ayalim est en fait un retour aux origines du sionisme,
par-delà son objectif national désormais achevé.
«Le sionisme n'est pas un projet tout entier indexé sur
la sécurité, la constitution puis la défense du territoire. C'est aussi un
projet social. Ici, à Ashalim, et dans les autres implantations de
l'association Ayalim, nous revenons aux sources du projet sioniste. La malaria
en moins, et l'Internet à très haut débit en plus. C'est en ce sens qu'on peut
parler de “néo-sionisme”: une actualisation, au sens propre, du sionisme, en en
gardant les fondamentaux.»
Pour Rakhel Shmarya,
22 ans, apposer «néo» à «sionisme» n'est pas forcément nécessaire:
«Pour moi, c'est du sionisme, point à la ligne. Je n'ai
rien à ajouter à ce terme. La première étape du sionisme, c'était le travail de
la terre, la transformation des marécages en champs fertiles. La deuxième,
l'établissement d'un Etat. Maintenant, il reste la question sociale. Israël est
un pays multiculturel. Il est difficile d'y voir une société unie. Notre
projet, c'est aussi ça: faire société.»
Rakhel a un profil
particulier: très religieuse, elle a grandi dans une «implantation» de Samarie, Har Bracha, sur le
mont Grizim, à quelques kilomètres de Naplouse. Voilà comment elle définit sa
communauté:
«Un tout petit endroit où les gens partagent tous la même
idéologie, un monde assez renfermé sur lui-même. Israël, c'est aussi ça: des
mondes qui s'ignorent. On grandit éloigné les uns des autres, on ne va pas dans
les mêmes écoles. Le service militaire nous unifie pour un temps, mais après,
chacun reprend sa route de son côté, et vous pouvez mourir sans jamais vous
être vraiment confronté à l'autre. Il y a un vrai fossé entre les gens des
implantations de Judée-Samarie [ou Cisjordanie, Territoires palestiniens,
occupés, disputés, selon les goûts, NDLR] et les gens du centre du pays. Nous ne nous
connaissons pas, et nous nous regardons avec des stéréotypes en tête: la
conséquence c'est la suspicion, la peur, la diabolisation, et parfois la
haine.»
Rakhel est venue à
Ashalim pour rompre avec ces usages. Pendant trois mois, à l'été 2010, elle a
participé à une grande randonnée dans tout Israël, un programme du nom de
«Shvil Israël», et a pris ainsi goût à la coexistence avec «des gens différents, qui ne pensent pas comme moi, et ne viennent pas
du même milieu que moi».
Elle se rend alors
compte qu'elle veut vivre avec ces «gens différents», mais hors du centre
d'Israël, dans une de ces zones périphériques où tout reste à faire. Elle a
postulé pour devenir membre d'Ayalim avant même de s'inscrire officiellement en
histoire à l'université de Beer-Sheva.
Au sein de
l'association, elle s'occupe d'un centre pour la jeunesse, «Gamal» –le chameau–
situé dans le quartier défavorisé de Vav, à Beer-Sheva: aides aux devoirs,
yoga, cours de premiers secours, excursions dans la nature, etc.
«Nous nous occupons d'enfants qui ne connaissent rien
d'autre que leur quartier, où ils traînent devant la télévision ou sur les
bancs en bas des immeubles. Au cours d'une excursion, une petite fille m'a dit
: “C'est la première fois que je suis dans la nature.” Les enfant sont plus
heureux grâce à nous. Nous leur apportons des choses que la vie ne leur a pas
données. Le bénévolat, l'idée d'être utile aux autres nous rend meilleurs.»
La vie à Ashalim,
pour Rakhel, n'est pas toujours simple:
«Je me sens un peu à part ici, comme je me sens à part
chez moi depuis que je vis ici. Chez moi, à Har Bracha, on ne comprend pas très
bien que je sois venue vivre à Ashalim, avec des gens qui ne partagent pas mes
idées. Ici, on me juge un peu “bizarre”, parce que je ne partage pas les idées
de la majorité des gens.»
Et effectivement,
lorsqu'on demande aux autres habitants d'Ashalim ce qu'ils pensent de Rakhel –qui respecte toutes les règles religieuses, de la cashrout au shabbat, ne s'habille qu'en robe, refuse tout contact physique–,
le terme de «bizarre» revient souvent.
«Au début, j'ai pensé partir. Je suis restée, malgré les
difficultés, dont la principale est que je me retrouve coincée entre deux
mondes. A cause de ça, j'ai d'une certaine façon du mal à définir mon identité.
Ce sont peut-être aussi ces difficultés qui, paradoxalement, me donnent envie
de rester. Ici, j'apprends à accepter les idées des autres. Je sors du confort
des stéréotypes. Et c'est justement en apprenant à nous connaître les uns les
autres, en travaillant et en vivant ensemble au jour le jour, que les choses
s'améliorent. Nous voyons qui sont les personnes sous les étiquettes. Et alors,
nous pouvons commencer à discuter de nos différences politiques et religieuses
–les deux grands débats en Israël. Il n'y a plus la suspicion, la peur, la
haine. On peut dialoguer de façon apaisée.»
Il y a aussi dans
ce projet des connotations politiques, et plus largement l'entreprise d'une
génération.
Lex:
«Quelque chose du sionisme s'était arrêté, et nous
reprenons ce fil. C'est positif, mais ça va au-delà de la politique des partis.
En Israël, les choses sont ainsi: la droite vit dans les années 1980, et ne
pense qu'à la sécurité; la gauche vit dans les années 1990 et ne pense qu'aux
compromis nécessaires pour faire la paix. Entre temps, il y a eu les années
2000! Et avec elle, une nouvelle génération d'Israéliens et de Juifs de la
diaspora qui veut faire des choses positives pour Israël.»
A propos du
conflit israélo-palestinien, qu'on ne perçoit pas vraiment à Ashalim, «la paix est loin», pense Lex.
«C'est très long, et très compliqué. On est à une
trentaine de kilomètres de Gaza. L'an dernier, entre août et octobre, les
Qassam [roquettes du Hamas] tombaient tous les jours à Beer-Sheva. C'est un peu
angoissant, bien sûr, et nous sommes entourés par des bases militaires, dont
une pour la défense anti-missiles, et une pour les artilleurs. Bon, en fait, à
force d'entendre les canons chaque soir, on n'y fait même plus attention.»
Le Neguev est un
territoire largement militarisé, moins au sol d'ailleurs que dans le ciel: il
n'existe qu'un mince corridor pour les avions civils qui font la liaison
Tel-Aviv-Eilat; tout le reste est réservé aux pilotes de Tsahal.
«Mais ici, on sent paradoxalement moins la tension qu'à
Tel-Aviv ou qu'à Jérusalem.»
Pour Eyran, le principal
obstacle à la paix est «la fierté: fierté
des Israéliens, fierté des Palestiniens. La fierté empêche la reconnaissance
mutuelle, la bonne entente, et même le divorce entre les deux peuples».
Lex et Eyran s'entendent
pour dire que le projet Ayalim participe d'une autre politique, celle du
développement du pays à l'intérieur de frontières appelées, selon toute
vraisemblance, à être définitives.
La coopération
avec les bédouins est aussi un aspect positif du projet d'Ayalim: les tribus
bédouines ont longtemps été les grandes oubliées d'un pouvoir central pour
lequel, contrairement aux druzes par exemple, elles n'éprouvent pas de réel
sentiment d'attachement, et avec lesquelles les relations sont toujours un peu
méfiantes.
Mais progressivement,
à travers des projets comme Khamama, cet état de fait évolue vers une
coexistence plus apaisée.
Eyran et les
principaux managers de l'association à Kfar Adiel prévoient d'organiser une
excursion à bicyclette dans le désert, avec les enfants juifs du kibboutz
(privatisé) de Machabé Sadé et les enfants bédouins de Bir Hadadj. L'été
dernier, il y avait déjà eu une sortie collective à la piscine de Machabé Sadé
–une première pour les enfants bédouins.
Et le
développement économique du Neguev est aussi une manière de revenir sur une
histoire régionale compliquée. Pendant plus de quarante ans, et malgré les
proclamations des autorités, le Neguev a été globalement considéré comme la
décharge d'Israël.
Les gouvernements
successifs y ont installé des usines de produits chimiques hautement toxiques,
comme Ramat-Khobav, près de Beer-Sheva. Ils y ont aussi construit des «villes
de développement» comme Ofakim, Yeroukham, Dimona (et la centrale nucléaire), sans se soucier de
l'esthétique ou des infrastructures, pour abriter les centaines de milliers de juifs
orientaux expulsés des pays arabes de 1948 à la fin des années 1950.
L'objectif était
alors de répartir la population sur l'ensemble du territoire, et d'éviter le
surpeuplement de la région centrale. Il fallait aussi donner un toit à ces
populations le plus vite possible, et sans trop dépenser. Les habitants, eux,
en ont plutôt tiré un sentiment d'exclusion.
Eyran:
«On leur avait promis Jérusalem. Ils ont reçu Dimona. Pas
étonnant qu'ils se soient sentis trahis.»
Mais aujourd'hui,
tout en douceur, et malgré les nombreux obstacles toujours en place, le Neguev
revit.
En quarante-trois
d'existence, l'université de Beer-Sheva, où étudient presque tous les jeunes
membres d'Ayalim vivant à Ashalim, est devenue l'un des principaux pôles
d'attraction de la région.

Du coup, les
loyers explosent, alors même que les immeubles occupés par les étudiants sont
justement ceux construits à la va-vite pour accueillir, dans les années 1950,
les nouveaux immigrants. Le prix du mètre carré à la location se rapproche
dangereusement de celui de Tel-Aviv. Or la flambée de l'immobilier est l'une
des causes de la protestation sociale de l'été 2011 –la «révolte des tentes».
Cette inflation
est aussi l'une des raisons qui poussent certains étudiants à venir habiter à
Ashalim. Ici, le loyer est fixe, que le logement soit un mobil-home ou une
maison en dur: 1.000 shqalim par mois pour un célibataire, 600 shqalim pour un
couple. Une carte annuelle de transport routier est offerte à tous les membres,
et le village est relié à Beer-Sheva par une ligne d'autobus.
Le soir, un
autocar est même réservé exclusivement aux étudiants de Kfar Adiel, et fait la
liaison directe entre l'Université de Beer-Sheva et le village. Sans parler des
règles tacites du partage: à Kfar Adiel, il est fréquent de faire le tour des
maisons pour aller d'un repas à l'autre.
Le projet à long
terme de l'association Ayalim est d'accentuer le développement des régions
périphériques, en multipliant les implantations communautaires.
Pour Lex, «des liens se créent entre les membres de
l'association: on vit ensemble, et on fait des choses ensemble. La dynamique de
groupe est très importante, tant au plan social qu'individuel: on est heureux
ici. Et on a envie de continuer à vivre ensemble après les études, après avoir
quitté l'association.»
Depuis huit ans,
85% des membres d'Ayalim ont continué de s'engager hors de la structure, en
fondant de nouvelles communautés, ou en renforçant des implantations déjà
existantes. Certains y ont fondé des familles.
Eyran et Lex, avec
d'autres camarades d'Ashalim pensent partir renforcer un village au nord-ouest
d'Arad, Amassa. Amassa est situé sur la dernière colline des monts de Judée, à
l'intersection avec le désert de Judée et le désert du Neguev.
Ce village peuplé
par quinze familles, dont quelques juifs messianiques, est particulièrement
faible au plan social et économique. Ses habitants se montrent très désireux de
voir arriver ces jeunes pionniers.
Ben-Gourion
disait:
«Le Neguev offre la plus grande des opportunités: celle
de tout accomplir à partir de rien.»
Les habitants d'Ashalim recherchent des fonds pour obtenir un service de transport gratuit entre Amassa
et Jérusalem, au moins pour un an. A quelques kilomètres d'Ashalim, quelques
caravanes et le drapeau d'Israël marquent l’éclosion d'un autre village; les
implantations en hébreu, sont très symboliquement nommés «gar'in»: la graine.
Raphaël Czarny
Liens:
[1] https://twitter.com/intent/tweet?url=http%3A%2F%2Fwww.slate.fr%2Fstory%2F51223%2Fayalim-neguev-sionisme-kibboutz-israel&text=Bienvenue+%C3%A0+Ashalim%2C+laboratoire+du+n%C3%A9osionisme+%7C+Slate&via=slatefr&lang=fr
[2] http://www.facebook.com/share.php?u=http%3A%2F%2Fwww.slate.fr%2Fstory%2F51223%2Fayalim-neguev-sionisme-kibboutz-israel
[3] https://plus.google.com/share?url=http%3A%2F%2Fwww.slate.fr%2Fstory%2F51223%2Fayalim-neguev-sionisme-kibboutz-israel
[4] http://www.facebook.com/SlateFrance
[5] http://www.twitter.com/slatefr
[6] http://www.slate.fr/
[7] http://www.slate.fr/taxonomy/term/7897
[8] http://www.slate.fr/taxonomy/term/168
[9] http://www.slate.fr/taxonomy/term/8077
[10] http://www.slate.fr/dossier/29419/neosionisme
[11] http://www.slate.fr/dossier/29421/pionniers
[12] http://www.slate.fr/dossier/29423/desert-du-neguev
[13] http://www.slate.fr/taxonomy/term/1395
[14] http://www.slate.fr/taxonomy/term/9705
[15] http://www.slate.fr/dossier/29425/kibboutz
[16] http://www.slate.fr/dossier/29427/ashalim
[17] http://www.slate.fr/dossier/29429/beer-sheva
[18] http://www.slate.fr/dossier/29431/ayalim
[19] http://www.slate.fr/taxonomy/term/12821
[20] http://www.slate.fr/taxonomy/term/6553
[21] http://www.slate.fr/dossier/29433/david-ben-gourion
[22] http://www.slate.fr/dossier/23491/communauté
[23] http://www.slate.fr/dossier/28139/bedouins
[24] http://www.slate.fr/taxonomy/term/1155
[25] http://www.slate.fr/printmail/story/51223/ayalim-neguev-sionisme-kibboutz-israel
[26] http://www.slate.fr/print/story/51223/ayalim-neguev-sionisme-kibboutz-israel
[27] http://www.slate.fr/javascript:
[28] http://www.slate.fr/story/72739/memoires-de-guantanamo-mohamedou-ould-slahi
[29] http://www.slate.fr/story/72715/memoires-de-guantanamo-mohamedou-ould-slahi-interrogatoires-sans-fin
[30] http://www.slate.fr/story/72721/memoires-de-guantanamo-mohamedou-ould-slahi-la-disparition
[31] http://www.slate.fr/story/72235/memoires-de-guantanamo-mohamedou-ould-slahi-intro