
Nouvelles menaces de la part des hackers turcs alors que le
Sénat doit se prononcer d'ici la fin janvier sur la loi réprimant la
négation des génocides, dont le génocide arménien. Déjà à la suite du
vote de cette loi par l'Assemblée nationale le 22 décembre, le site de Valérie Boyer, la
députée UMP qui avait défendu ce texte, et le site du député d'origine
arménienne, Patrick Devedjian ont été piratés par Akincilar. Ce groupe
de hackers avait aussi attaqué le site de Charlie Hebdo, début novembre.
***
«C’est moi qui ai piraté Charlie Hebdo»:
le hacker du site de l’hebdomadaire satirique serait un étudiant turc de 20
ans, originaire de la région de la Mer noire et inscrit à l’université privée Isik,
à Istanbul. «Futur ingénieur informatique»,
«jeune turc lambda», Ekber assumerait
parfaitement son acte. Il
l’aurait revendiqué auprès du correspondant du JDD en Turquie qui l’a
rencontré, moins de quatre
jours après que le site de Charlie Hebdo a été mis hors service.
«Ekber n’avait jamais entendu parler de
Charlie Hebdo», écrit Guillaume Perrier. Il aurait découvert l’hebdomadaire
français lorsque la presse populiste turque en a dénoncé la une et titré sur
cet «immense irrespect pour le prophète Mahomet!»
Ekber
appartiendrait à un groupe d’hackers surnommé «Akincilar», du nom de légendaires
cavaliers ottomans. Déjà dans les années 1980, un mouvement de jeunesse
islamiste proche de Necmettin Erbakan, l’ancien mentor du Premier ministre
actuel, s’était baptisé d’après le nom de ces guerriers.
C’est dans
la nuit du mardi 1er au mercredi 2 novembre, qu’Akincilar aurait attaqué le
site de Charlie Hebdo. «Nous avons un
groupe d’enquête et un groupe d’action. Nous nous sommes réunis mardi à 12
heures, et le soir nous avons commencé à travailler. Ça a duré six heures»,
raconte Ekber.
Résultat: le
mercredi matin, la page d’accueil de Charlie Hebdo avait disparu: «Avec vos caricatures haineuses, vous
attaquez le grand prophète de l’islam sous couvert de la liberté d’expression.
Que la malédiction de Dieu s’abatte sur vous. Nous serons votre malédiction
dans le monde virtuel», pouvait-on lire à la place. Quelques heures plus
tard, Akincilar se désolidarisait cependant de l’incendie qui a détruit le
siège de Charlie Hebdo.
«Quand j'ai entendu la
nouvelle de l'attaque du site de Charlie Hebdo par des hackers turcs, j'ai effectivement pensé à ces groupes
d'extrême droite, raconte le blogueur Clément
Girardot. Je connaissais juste le
groupe Ayyıldız
Tim qui est aussi pas mal
dans son genre.»
Un autre
journaliste français, de l’AFP, avait essayé d’entrer en contact avec Akincilar
il y a «deux ou trois mois» car le
palmarès de ce groupe de hackers compte
déjà de nombreux sites attaqués. «Au téléphone, ils ont refusé de me
rencontrer, malgré toutes les garanties d’anonymat que je leur avais données»,
explique Nicolas Cheviron.
Or, selon le
correspondant du JDD, le jeune hacker turc était lui tout à fait «flatté et même fier qu’on l’interviewe et
sans aucune conscience de sa responsabilité».
On ne peut
exclure complètement que derrière ces groupes de hackers se cachent des «officines»
qui cherchent à déstabiliser le pouvoir en place et la société. Cela s’est vu
par le passé.
Mais plus
probablement, Akincilar, comme Ekber, sont parfaitement en phase avec l’atmosphère
islamo-nationaliste qui prévaut actuellement en Turquie. Ils se comportent «comme des institutions officielles sans qu’ils soient en charge de quoi que ce soit; s’il est dit que c’est contraire à l’Etat
turc, à la turcité et/ou à l’islam, c’est qu’il faut le détruire», explique
l’historien et politologue Samim Akgönül. «On
assiste à la répercussion sur le monde virtuel de l’idéologie de synthèse turco-islamique,
à la fois nationaliste et conservatrice, antisémite à souhait, tenant un
discours résolument anti-européen et anti-américain», précise cet
universitaire qui enseigne à Istanbul et à Strasbourg.
Tout ce
qui est présenté comme danger ou menace pour les intérêts de la Turquie constitue
une cible potentielle: les sites arméniens
et kurdes (c’est le penchant nationaliste des pirates), les sites qui insultent
l’islam (leur penchant conservateur), les sites américains (leur penchant
anti-impérialiste).
En
décembre 2008, le site appelant les citoyens turcs à signer une pétition
demandant pardon pour la «grande
catastrophe de 1915» avait subi l’attaque
des hackers nationalistes. Après
l’assaut du Mavi Marmara en 2010, ce sont les sites israéliens qui ont été visés,
y compris celui du Mossad. Dernièrement, ce serait celui de la compagnie
pétrolière américaine Noble Energy en raison des
forages qu’elle a entrepris dans les eaux territoriales de Chypre contestées
par la Turquie.
«Je ne sais pas pourquoi cet Ekber a parlé si ouvertement, mais le degré d’assurance, d’arrogance même, qui existe aujourd’hui en Turquie est tout à fait extraordinaire. Ce type a peut-être attrapé le virus, et fait sien ce sentiment de plus en plus répandu ici que l’on peut faire ce qu’on veut et s’en tirer», déplore un bon connaisseur européen de la scène turque .
Sedat Kapanoglu, qui a vécu plusieurs années à Seattle
(Etats-Unis) où il a travaillé chez Microsoft, est l’une des figures de l’Internet turc.
«J’ai personnellement reçu des menaces de mort en raison de
critiques sur la religion que contenait mon site. L’un des auteurs de ces
menaces a été condamné à 5 mois de
prison.»
Le plus
souvent, les hackers, eux, ne sont pas poursuivis. A la suite de l’attaque dont
son blog avait été l’objet après
qu’elle avait interviewé une personnalité franco-turque favorable à la
reconnaissance du génocide arménien, la journaliste française Constance Colonna
Cesari avait informé la DGSE de l’affaire et porté plainte. Six mois plus tard,
celle-ci était classée sans suite.
Pourtant «détruire ou empêcher l’accès à un ordinateur
est jugé criminel par la loi turque», confirme Sedat Kapanoglu. «Si l’Etat le souhaite, il peut identifier de
tels internautes, et lancer sans tarder des procédures judiciaires»,
affirme de son côté le militant des droits de l’homme Oral Calislar. Mais deux
semaines après l’attaque turque du site de Charlie Hebdo, c’est officiellement «silence
radio» du côté des autorités turques.
Cela signifierait-il
que le gouvernement de Tayyip Erdogan soutient ces «opérations sauvages»? «Le gouvernement n’a nullement besoin de montrer
son soutien, il lui suffit de laisser faire sans intervenir pour que le public
comprenne le message», précise Sedat Kapanoglu.
Ce n’est
pas le nationalisme qui est nouveau en Turquie. Il a toujours existé, mais il a
varié de contenu (fondé sur la race dans les années 1930 et 1940, puis adoptant
une vision plus culturaliste et géographique) pour finalement s’imposer comme
un mix d’ottomanisme, d’islamisme et de turquisme dans les années 1980.
L’idéologie
de synthèse turco-islamique est alors devenue idéologie officielle, toujours
enseignée dans les écoles à ce jour. Les laïcs y voyaient un rempart à la
gauche internationaliste.
«Or peu à peu, les élites locales
provinciales religieuses ou proches du mouvement des Fethullahçi (réseau social
et religieux influent) ont
développé un nouveau type de nationalisme où l’islamité avait la part de lion,
du moins égale à la turcité. Cette génération a pris le pouvoir politique et
idéologique, en poussant les kémalistes dans leur retranchement», précise
Samim Akgönül qui vient de publier un ouvrage en turc sur les minorités et le
nationalisme dans le contexte turc (Azinlik: Türk baglaminda azinlik
kavramina çapraz bakislar, BGST yayinlari, 2011).
Pourtant, lorsque
le représentant de ces nouvelles élites, Tayyip Erdogan, est arrivé aux
commandes du pays, il a semblé rompre avec cette idéologie.
Entre 2002
et 2004, il a en effet tenu un discours non nationaliste et pro-européen; il a
mené de nombreuses réformes politiques, économiques et juridiques dans ce sens.
Puis, surtout depuis 2009, une
partie de l’AKP a eu le sentiment que «le jeu n’en valait plus la chandelle»
que «l’Europe humiliait toujours la
Turquie et que la question kurde n’était toujours pas réglée», selon Samim
Akgönül qui explique ainsi que l’AKP soit «retourné
à un discours antérieur plus autoritaire, plus conservateur, plus islamiste, plus
militariste, plus antisémite même face à la fois à l’Europe et au
mouvement kurde parce qu’Erdogan
pense que ses efforts de mutation n’ont pas été récompensés».
D’ailleurs, ces
derniers jours, l’éditeur Ragip Zarakolu, auquel les lecteurs turcs doivent la
publication de nombreux ouvrages sur le génocide arménien et le problème kurde
ainsi que l’universitaire Büsra Ersanlı, dont les travaux sur la nationalisme
turc –et ses effets sur les minorités ethniques– font autorité, ont été arrêtés
et emprisonnés pour avoir participé à une académie du Parti de la Paix et de La
Démocratie (BDP), formation d’opposition kurde au gouvernement.
Les cyber-guerriers
d’Akincilar eux courent toujours. Il n’est même pas sûr qu’une éventuelle
pression française puisse avoir
quelque effet sur Ankara. Pour le gouvernement turc, engager des
poursuites contre ces défenseurs auto-proclamés de l’ordre islamique turc est
loin d’être la priorité.
Ariane Bonzon
Liens:
[1] https://twitter.com/intent/tweet?url=http%3A%2F%2Fwww.slate.fr%2Fstory%2F46309%2Fhacker-turc&text=Les+hackers%2C+bons+petits+cybersoldats+du+nationalisme+turc+%7C+Slate&via=slatefr&lang=fr
[2] http://www.facebook.com/share.php?u=http%3A%2F%2Fwww.slate.fr%2Fstory%2F46309%2Fhacker-turc
[3] https://plus.google.com/share?url=http%3A%2F%2Fwww.slate.fr%2Fstory%2F46309%2Fhacker-turc
[4] http://www.facebook.com/SlateFrance
[5] http://www.twitter.com/slatefr
[6] http://www.slate.fr/
[7] http://www.slate.fr/taxonomy/term/7897
[8] http://www.slate.fr/taxonomy/term/8971
[9] http://www.slate.fr/taxonomy/term/6025
[10] http://www.slate.fr/taxonomy/term/1027
[11] http://www.slate.fr/printmail/story/46309/hacker-turc
[12] http://www.slate.fr/print/story/46309/hacker-turc
[13] http://www.slate.fr/javascript:
[14] http://www.slate.fr/story/72785/100-francaises-plus-influentes
[15] http://www.slate.fr/story/72773/esclavage-reparation
[16] http://www.slate.fr/story/68699/verdi-wagner-bicentenaire-match-football
[17] http://www.slate.fr/story/72715/memoires-de-guantanamo-mohamedou-ould-slahi-interrogatoires-sans-fin