
Comme l'écrasante majorité des Français, je n'ai jamais été un passionné, ni même un amateur, de hockey sur glace. Contrairement au Canada où le public l'élève au rang de religion, ce sport ne fait pas partie de notre culture nationale. Et pourtant, je lui dois l'une des plus belles émotions de téléspectateur. J'avais 12 ans et je n'ai jamais oublié un match sans que je sache vraiment pourquoi il s'est fixé à mémoire. Je me souviens d'un écran en noir et blanc, de la voix étranglée de Léon Zitrone et d'une ambiance à tout casser sur la patinoire de Lake Placid, aux Etats-Unis, où se déroulaient alors les Jeux olympiques de 1980.
Ce 22 février 1980, l'équipe des Etats-Unis affronte celle de l'URSS lors d'un match qui, pourtant, n'est pas une finale mais est resté inscrit dans la légende de l'olympisme. Certains estiment même que ce «miracle sur glace», comme il sera appelé, est peut-être le plus grand moment de l'histoire des Jeux d'hiver. Le prestigieux hebdomadaire sportif américain Sports Illustrated le célèbrera à l'époque en lui consacrant une couverture sans le moindre titre ou la moindre accroche comme si l'événement, considérable, se suffisait à lui-même pour susciter l'achat des lecteurs. Du jamais vu dans l'histoire du journal.
Ce 22 février 1980, donc, Leonid Brejnev préside aux destinées de l'Union Soviétique. Jimmy Carter est à la Maison Blanche, mais les primaires républicaines qui battent leur plein lors de ces Jeux de Lake Placid ne vont pas tarder à lui choisir, avec Ronald Reagan, un redoutable challenger pour les élections de novembre. Malgré la ferveur de ces Jeux d'hiver, les Etats-Unis sont en plein marasme. L'économie est en berne, gangrenée par un fort taux d'inflation, et l'affaire des otages de l'ambassade américaine de Téhéran est devenue une tragédie nationale. En envahissant l'Afghanistan, quelques semaines plus tôt, l'Armée Rouge a fait une démonstration de force et la Guerre Froide est montée en température. Les Etats-Unis ne vont pas tarder à annoncer qu'ils boycotteront les Jeux d'été organisés la même année à Moscou.
A Lake Placid, le pays sait que son héros s'appellera Eric Heiden, archi-favori en patinage de vitesse. Il ne le décevra pas avec cinq médailles d'or. Mais il ne mise pas un dollar sur son équipe de hockey sur glace. Lors de cette olympiade, le tournoi est promis, en effet, aux Soviétiques vêtus de leur célèbre maillot rouge barré des quatre lettres CCCP. Depuis 1956, ils ont été sacrés systématiquement champions olympiques, à l'exception des Jeux de Squaw Valley en 1960 où les Américains avaient eu le dernier mot. En 1960, la victoire avait été aussi surprenante que le sera celle de 1980, sauf qu'à l'époque, la télévision, encore très discrète, ne l'avait pas vraiment relayée dans les foyers américains.
En 1980, nous sommes encore à l'heure où le professionnalisme trouve porte close aux Jeux Olympiques. Les stars de la NHL, le championnat nord-américain, ne sont donc pas concernées par ce rendez-vous de Lake Placid. Pour composer son équipe, Herb Brooks, l'entraîneur, fait appel à 20 joueurs inconnus issus des rangs universitaires et dont la moyenne d'âge est de 22 ans. Un seul est un survivant des précédents Jeux d'Innsbruck en 1976. Neuf sont issus de l'Université du Minnesota d'où vient également Herb Brooks.
Au fil de ses années de coaching à Saint-Paul, Brooks a hérité d'une réputation et d'un surnom, le «Khomeiny du hockey sur glace», en raison de son fanatisme pour le goût du travail bien fait. Avec lui, pas question de plaisanter et d'ailleurs il n'amuse pas le tapis, ou plutôt la glace, lorsqu'il lance à ses troupes avant le tournoi olympique: «Vous n'avez pas assez de talent pour gagner sur le simple critère du talent».
Les faits ne lui donnent pas tort. En préambule des Jeux olympiques, lors d'un match de préparation, les Américains sont balayés par les Soviétiques 10 buts à 3 au Madison Square Garden de New York. Ils sont désignés têtes de série n°7 d'une compétition limitée à 12 équipes, l'URSS bénéficiant, bien sûr, du rang n°1. Ils vont se révéler bien plus étonnants et plus efficaces qu'espéré.
En poule, ils dominent la Tchécoslovaquie, l'Allemagne, la Norvège et la Roumanie et font match nul contre la Suède. Physiquement et mentalement, ils montrent une étonnante solidité. Les voilà qualifiés pour une finale à quatre nations avec l'URSS, la Suède et la Finlande. Les quatre formations s'affrontent dans un championnat au terme duquel le premier sera désigné champion olympique, avec cette particularité que les rencontres de poule qui ont vu les Américains faire match nul avec la Suède et l'URSS battre la Finlande ne sont pas rejoués. Les résultats sont pris en compte une deuxième fois.
Arrive donc ce duel Etats-Unis-URSS que doivent écraser les Soviétiques. Ambiance... Les Soviétiques refusent d'accéder à la demande d'ABC, la chaîne américaine, qui voudrait que le match soit décalé à 20h plutôt qu'il soit maintenu à 17h comme prévu. Niet, parce qu'à Moscou il serait alors 4h du matin. Si bien que la rencontre est diffusée en différé aux Etats-Unis. (Les frontaliers qui peuvent capter le direct de la télévision canadienne ne se gênent pas pour le faire).
Mis en confiance par leur succès sur les redoutables Tchécoslovaques, les hommes d'Herb Brooks refusent d'être des victimes expiatoires, même si leur premier objectif est de limiter la casse face à ces «invincibles». «Les grands moments naissent de grandes opportunités, et c'est ce soir, ce que vous avez, ce moment est le vôtre», leur crie Herb Brooks avant ce match.
A dix secondes de la fin du premier tiers temps, l'URSS mène comme prévu, mais la marge est mince avec un avantage de deux buts à un. Jim Craig, le gardien américain, a fait des miracles lors de sauvetages miraculeux (39 sur l'ensemble de la partie). Au buzzer, Vladislas Tretiak, le gardien soviétique, considéré comme le meilleur au monde, commet une bourde dont Mark Johnson profite pour égaliser alors que Viktor Tikhonov, le légendaire entraîneur soviétique, s'emporte parce qu'il estime que le but a été inscrit après le coup de sirène.
A la fin du match, éberlués par ce qui se passe autour d'eux, des Soviétiques ne peuvent s'empêcher de sourire en félicitant leurs vainqueurs sur un nuage. Herb Brooks sprinte jusqu'aux toilettes pour s'isoler et pleurer. Viktor Tikhonov se venge, lui, sur ses sélectionnés qu'il ensevelit sous les reproches. Traumatisé, Sergueï Makarov, l'un des joueurs, jettera même sa médaille d'argent dans une poubelle du village olympique. A Moscou, la défaite est vécue comme une humiliation nationale. A Lake Placid, le bureau de l'agence Tass est même fermé l'espace de 24 heures.
Image de Une: L'équipe américaine victorieuse à Lake Placid allume la flamme à Salt Lake City en 2002, REUTERS/Sue Ogrocki
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