«Tout ce qui affaiblit François Hollande est bon pour Nicolas Sarkozy»: cette évidence énoncée par Laurent Fabius visait le désormais populaire Jean-Luc Mélenchon, au lendemain de son occupation, réussie, de la place de la Bastille. Au temps de Georges Marchais, que Jean-Luc Mélenchon fait revivre grâce à sa gouaille, à son sens du spectacle et à ses accents «révolutionnaires» —«Oui, on vous fera les poches», dit-il à l’adresse des «riches», là où le leader communiste proclamait «Au-dessus de 4.000 francs, je prends tout!»—, on parlait de «complicité objective».
De fait, en 1981, le PCF, pourtant allié du PS de François Mitterrand, avait souhaité, et joué, la réélection de Valéry Giscard d’Estaing. Jean-Luc Mélenchon joue-t-il celle de Nicolas Sarkozy? Ce dernier, dans la phase actuelle de la compagne où il tente un «TSH» (Tout Sauf Hollande) ne peut que tirer bénéfice de la montée du candidat du Front de gauche.
A priori, pourtant, il n’en est rien. Sans nier les qualités objectives de l’ancien sénateur socialiste (est-ce au Palais Médicis qu’il a forgé son aspiration à «l’insurrection civique?») et actuel député européen (histoire sans doute d’approfondir son euro-négativisme), il est d’abord celui qui comble le vide laissé, à l’extrême gauche, par les absences d’Olivier Besancenot, d’Arlette Laguiller et d’un candidat communiste crédible.
Ces mouvements, additionnés, ont toujours représenté plus de 10% des suffrages, voire beaucoup plus. Il se situe donc, pour le moment, dans les eaux faibles de cette mouvance. L’enjeu est un électorat d’extrême gauche (on dit aujourd’hui une gauche «radicale») dont le souhait n’est pas de réélire Nicolas Sarkozy. Et quitte à enfreindre les consignes (comme ce fut le cas en 1981), cet électorat-là n’hésitera pas à voter François Hollande au second tour.
En revanche, si l’on passait, entre François Hollande et Jean-Luc Mélenchon, d’un rapport de un à cinq (situation en début de la campagne) à un rapport du simple au double, la perspective d’élection du candidat de la gauche serait nécessairement atteinte. Déjà, pour faire pièce à la montée du Front de gauche, François Hollande avait lancé sa fameuse imposition à 75% pour les revenus au-delà du million d’euros. Cette annonce, qui a commencé d’être révisée, a déjà ramené François Hollande du côté d’une gauche du ressentiment, l’éloignant d’une gauche de la raison.
Et s’il devait aller plus loin dans la radicalité, ce serait alors en effet la meilleure manière d’aider Nicolas Sarkozy dans l’opération qui lui sera la plus compliquée: faire revenir vers lui suffisamment d’électeurs de François Bayrou. Tel est le danger que fait peser la montée de Jean-Luc Mélenchon sur le candidat de la gauche: jusqu’à présent, Nicolas Sarkozy avait le monopole d’une tenaille structurelle qui l’obligeait à partir à la pêche aux voix de l’extrême droite et donc à se priver, potentiellement, des voix du centre.
Jean-Luc Mélenchon peut faire que François Hollande soit placé dans une tenaille de même nature: pour tenir compte d’une trop grande place de la gauche radicale, il rabattrait mécaniquement des voix du centre vers Nicolas Sarkozy. Or, on aurait garde d’oublier qu’en France, toujours, dans une compétition présidentielle, les voix du centre font la décision. Si François Hollande cédait trop sur sa gauche, il perdrait le meilleur de son positionnement: celui du candidat rassembleur face au président diviseur.
Ce serait un comble. Alors que la gauche, au long des années Mitterrand, s’était émancipée de la pression idéologique et politique du parti communiste pour donner naissance à une gauche de gouvernement, alors qu’Eva Joly par sa non-existence a libéré François Hollande de la pression que les écologistes souhaitait exercer, voilà qu’il est menacé de se laisser enfermer par le candidat d’un mouvement dont l’objectif ni l’espoir ne sont dans l’exercice du pouvoir, mais dans celui, confortable et rassurant, d’une fonction tribunitienne. A François Hollande de retrouver l’inspiration de son discours du Bourget, où avant de parler à la gauche, il avait parlé aux Français et à la France.
Jean-Marie Colombani
Cet article est originellement paru dans L'Express
Après les tueries de Toulouse et Montauban, une nouvelle campagne présidentielle commence.
Une nouvelle donne. Passé le drame, la localisation et l’identification rapide de Mohammed Merah, celui que Claude Guéant tient pour l’auteur des crimes de Montauban et Toulouse, la campagne et le débat vont reprendre leurs droits. Sauf qu’il y a un avant, et un après. Désormais, c’est une autre élection qui commence. Et de ce point de vue, l’avantage est du côté de Nicolas Sarkozy ainsi que, dans une moindre mesure, de Marine Le Pen.
Dans ce genre de crise aiguë, le pouvoir en place bénéficie toujours d’un avantage institutionnel. Non seulement il est en charge, mais il a pour lui un réflexe de solidarité: on se rassemble autour de celui qui, par fonction, protège. Encore faut-il bien sûr qu’il sache utiliser cette situation sans trop le montrer. A ce stade, c’est le cas de Nicolas Sarkozy, qui sera crédité de la rapidité policière, comme du fait d’avoir réuni les représentants des deux communautés, juive et musulmane, en demandant de ne céder «ni à l’amalgame, ni à la vengeance».
Pour lui-même en outre, dans le va-et-vient permanent (et jusqu’à présent à son désavantage) entre le président et son bilan d’un côté, le candidat de l’autre, le balancier est revenu vers le Président, dans ce qu’il peut montrer de meilleur. C’est horrible à énoncer, mais les drames et les crises le servent.
Déjà, depuis le début de l’année, le relatif effacement de la crise européenne lui avait nui car il était privé de l’un de ses scénarios favoris, à savoir: je fonce à Bruxelles, je bouscule tout le monde, j’entraîne Angela Merkel et je sauve l’Europe… Même si cette mise en scène excessive, et faussement efficace, avait fini par lasser. Et voilà que survient un drame intérieur qui lui permet de se réinscrire dans la conscience collective comme celui qui sait réagir.
Le premier à avoir senti que cet avantage irait au Président sortant est certainement François Bayrou qui s’est très vite détaché de la trêve et de l’union que Nicolas Sarkozy avait réussi à obtenir. Parce que ladite union est à sens unique, qu’elle transforme tous les autres en spectateur, voire en approbateur, sans qu’il y ait l’échange minimum qui aurait consisté, pour le Président, à au moins tenir informés les principaux candidats.
Paradoxe donc: François Bayrou qui faisait campagne sur la nécessité de l’union nationale, est celui qui refuse, dès la première occasion, de la mettre en pratique.
Marine Le Pen, qui était jusqu’à présent en voie de tassement dans les intentions de votes, a aussitôt saisi l’occasion de se remettre en selle, en dénonçant le «laxisme» dont bénéficieraient les fondamentalistes islamistes. On verra jusqu’où elle va, mais avec le Front national, l’amalgame n’est jamais loin et l’apaisement rarement souhaité.
Dans ce contexte, le rôle le plus délicat est tenu par François Hollande, qui a fait le choix de coller au chef de l’Etat de façon à tenter de surimposer à l’image du Président dans l’exercice de ses prérogatives régaliennes, celles du président alternatif et d’alternance qu’il veut être.
Comme s’il cherchait, par ce mimétisme, à éviter que Nicolas Sarkozy ne récupère, dans l’esprit des Français, une sorte de monopole de la capacité de réaction dans la crise.
L’autre caractéristique de ce type de situation est que le rassemblement autour du chef de l’Etat dure peu. Mais, précisément, et c’est la chance de Nicolas Sarkozy, le temps qui nous sépare du vote est désormais très court.
Au-delà du dénouement attendu, et si possible de l’arrestation du suspect, au moins trois questions vont nourrir le débat. La première a trait au «succès» lui-même de l’opération policière et à sa rapidité.
Le mot me semble abusif dans la mesure où le suspect était fiché par la DCRI et qu’il a pu frapper trois fois avant d’être neutralisé. La question posée est donc celle de la philosophie policière et judiciaire appliquée en France aux djihadistes dont on sait où ils sont formés (Pakistan ou Afghanistan) et dans quel but. Des éclaircissements pour le moins, voire des inflexions, seront sans doute nécessaires.
Le deuxième type de débat tournera sans doute autour de l’impact, dans l’opinion, de la revendication du suspect, à savoir «venger les enfants de Gaza». Outre le fait que l’armée israélienne ne cible, ni n’a jamais ciblé, des enfants palestiniens, au motif qu’ils sont Palestiniens, comme ont été ciblés les enfants de Toulouse, au motif qu’ils étaient juifs; outre également le fait qu’il est toujours insupportable et inacceptable de se livrer à une comptabilité macabre, les morts des uns étant censées justifier celles des autres, ce genre de justification est monstrueuse.
Mieux vaut écouter l’Autorité palestinienne (c’est-à-dire le gouvernement de Mammoud Habbas), selon laquelle il est temps «que ces criminels arrêtent de revendiquer leurs actes terroristes au nom de la Palestine et de prétendre défendre la cause de ses enfants qui de demandent qu’une vie décente pour tous les enfants du monde».
Dernière grande question —sans doute y en aura-t-il d’autres— la notion de climat. C’est François Bayrou qui a pointé l’influence délétère que peut avoir, dans l’esprit public, le maniement de thèmes susceptibles de dresser des communautés les unes contre les autres.
Ces éléments de contexte, dont la campagne nous a abreuvés, ne sont jamais, en eux-mêmes, une explication ni encore moins une justification de la barbarie. Mais, en retour, celle-ci doit conduire les acteurs politiques à un plus grand sens de la responsabilité collective, quitte à y perdre quelques voix…
Jean-Marie Colombani
CETTE FOIS NOUS Y SOMMES: le dépôt des candidatures avec leurs parrainages doit marquer ce moment où les Français se tournent vers l’élection et font leur choix.
C’est du moins l’espoir de tous ceux qui ne sont pas favoris et qui comptent sur la dernière ligne droite pour se mettre, enfin, en bonne position.
Depuis le début de la campagne, on annonce, de semaine en semaine, cette phase décisive. C’est que, depuis plus d’un an, de façon (presque) constante, le rapport de forces ne bouge pas: il est défavorable au président sortant. D’où l’idée de Nicolas Sarkozy qu’il lui faut «renverser la table» pour tenter, sur le fil, de convaincre une majorité de Français de lui accorder un nouveau bail.
Ce qui représenterait un authentique exploit. D’une part, parce que, partout en Europe, la crise se traduit par une forte aspiration à l’alternance; d’autre part, parce que le bilan –c’est peu de le dire– ne plaide pas en sa faveur: tous les clignotants sont au rouge et affichent de bien tristes records (chômage, dette, déficit extérieur).
D’où l’impression persistante que la France, pendant ce quinquennat, a descendu quelques marches; là où le mandat de tout président est de faire en sorte que la France «tienne son rang», comme l’ont affirmé tous les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy.
Là réside une des sources profondes du mécontentement qui se traduit par la régularité des intentions de votes de second tour en faveur du candidat de la gauche.
Une autre source réside dans l’inadéquation de départ entre l’homme et la fonction. Plus précisément, avec la manière dont l’homme a souhaité exercer cette fonction.
Malentendu posé, d’entrée de jeu, lors de ces fameux écarts sur lesquels il s’est enfin expliqué, qu’il a regrettés, tout en confessant qu’il ne «comprenait pas».
Incompréhension liée au poids du symbole et à l’idée que les Français se font de la présidence.
Nicolas Sarkozy considérait au fond que l’élection lui donnait tous les droits: c’est lui qui a dessiné le costume qu’il souhaitait endosser. On a alors dit: voilà un homme courageux, il casse les codes de la fonction! Ou bien encore: Bravo! Voilà le premier président du XXIe siècle! Ou bien, une version communicant: vous devez comprendre qu’il est une rock star et que les gens aiment à voir l’homme privé à travers l’homme public…
Double erreur! Car les Français ont une certaine idée de la façon dont ils veulent être représentés et celui qui est en charge des codes et des limites ne peut pas être en même temps celui qui les transgresse.
D’où la nécessité dans laquelle il s’est trouvé, en fin de mandat dans la perspective d’une nouvelle candidature, de se «représidentialiser».
Les Français ne veulent pas davantage un président «ministre de tout», comme il le proclamait lui même. Et sans doute était-ce en adéquation avec sa formidable énergie. Mais le pays veut qu’il y ait un gouvernement, des ministres, des corps intermédiaires qui sont, plus que Nicolas Sarkozy ne le croit, pour les Français une garantie de respiration démocratique.
Ce malaise-là n’a jamais été vraiment surmonté. D’autant que l’homme privé réapparait dans la campagne lorsqu’il met en avant, pour mieux convaincre, qu’il a «tout donné»! Certes, mais qu’avons-nous reçu?
Si exploit il y a, cela voudra dire qu’il est parvenu à résoudre une équation politique difficile, puisqu’il lui faut à la fois convaincre la majorité des électeurs de Marine Le Pen, qui souhaitent s’abstenir au second tour de le rejoindre; et en même temps, une majorité des électeurs de François Bayrou de faire de même, alors qu’ils sont, pour le moment, tentés de voter pour François Hollande.
Pour l’heure, dans une logique où tous ses efforts sont tournés vers le premier tour, et la dynamique que pourrait entraîner le fait d’arriver en tête, seules comptent les voix d’extrême droite.
La campagne restera comme celle qui a vu abaisser, les unes après les autres, les frontières idéologiques et thématiques qui séparaient l’UMP du Front national.
Dernière victime en date: l’Europe! L’Europe, désormais montrée du doigt. C’est un exercice à hauts risques: son efficacité est d’autant moins assurée que la manœuvre avait été tentée et réussie il y a cinq ans. La ficelle est un peu voyante.
Et surtout, parce que les différentes proclamations de Nicolas Sarkozy alimentent l’idée qu’il cherche toujours, à l’extérieur, les causes du mal ou de l’échec: la crise bien sûr, mais aussi le monde extérieur, maintenant l’Europe et même, sur le plan privé, des erreurs imputables à son épouse d’alors…
On relèvera en tous cas qu’il achève son mandat par où il l’avait commencé.
Son premier geste ne fut-il pas, à Bruxelles, d’expliquer que la France allait, pendant son quinquennat, s’affranchir des disciplines du traité de Maastricht, au nom du fait qu’il n’avait pas été élu pour les respecter?
On l’a oublié, tant depuis l’Europe et la crise ont obligé Nicolas Sarkozy à proclamer le contraire et à prôner désormais une règle d’or et de nouvelles dispositions du traité, bien plus sévères en termes de discipline budgétaire, que celles dont il s’était affranchi il y a cinq ans.
De la même façon, il promet de sortir de Schengen si ce traité n’est pas révisé (omettant au passage de rappeler que les discussions sont en cours, auxquelles Claude Guéant s’est abstenu de participer).
Quelle est donc la perspective qu’il offre pour un second mandat? On le retrouve tel qu’en lui-même, fort essentiellement de sa capacité de réaction, faible par son absence de vision à long terme. Celle-ci étant dessinée, au coup par coup, sans que l’on sache vraiment à quoi s’en tenir.
Comme disait François Mitterrand de quelqu’un d’autre*: Nicolas Sarkozy, c’est une force qui va...
Jean-Marie Colombani
* Le président socialiste parlait alors de Bernard Tapie…
Chronique également parue dans Challenges
TOUTES LES RADIOS ET TOUS LES JOURNAUX le disent: nous allons vivre la semaine décisive pour l’élection présidentielle! Décisive sûrement pour Nicolas Sarkozy car s’il ne reprend pas du poil de la bête dans les jours qui viennent, il n’aura pratiquement plus aucune chance d’être réélu.
Mais méfions-nous: on annonce une semaine décisive pratiquement depuis le début de l’année et plus encore depuis l’entrée en campagne du candidat Sarkozy. Il est vrai qu’en 2007, c’est très exactement au même moment, à 50 jours du scrutin, que Nicolas Sarkozy avait sorti son fameux ministère de l’Identité nationale et de l’immigration qui lui avait permis de mettre à distance le vote d’extrême droite.
Et il y a fort à parier que, lors de l’émission prévue mardi 6 mars sur France 2, il sortira la grosse artillerie en matière d’immigration et de sécurité. Mais, à mes yeux, il n’y a plus qu’une seule hypothèse qui verrait la donne électorale changer du tout au tout et peut-être se renverser en faveur du président sortant: si Marine Le Pen n’obtient pas ses 500 signatures.
A ce stade, le compte n’y est pas. Et Marine Le Pen n’a pas nécessairement intérêt à les obtenir. Parce qu’elle retrouverait aussitôt, pour le FN et pour elle-même, un statut de victime qui a toujours été l’un des ressorts de la progression de ce mouvement; et parce qu’elle y trouverait un puissant facteur de mobilisation, en vue des législatives qui sont, pour elle, une échéance plus importante, à la fois politiquement —peser dans la recomposition de la droite— et bien sûr financièrement, puisque le financement public est lié au nombre de députés.
Mais à l’inverse, son absence donnerait un formidable coup d’accélérateur à la campagne de Nicolas Sarkozy. Car ce dernier agrégerait aussitôt une bonne part d’un électorat qui s’apprêtait à le rejoindre au second tour. Il terminerait donc quasi automatiquement en tête au premier tour. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre les efforts du candidat Sarkozy en direction de l’électorat du FN, dont le discours de Bordeaux a marqué une nouvelle étape. Si donc Marine Le Pen n’a pas ses signatures, c’est une autre élection qui commence.
Mais replaçons-nous dans l’hypothèse qui reste la plus probable, et dans laquelle François Hollande et Nicolas Sarkozy s’apprêtent à s’affronter au second tour et à se disputer, pour l’un une majorité de l’électorat FN, pour l’autre une majorité de l’électorat de François Bayrou du premier tour [cf. ce sondage LH2, page 13, format PPT].
On dit de cette campagne qu’elle est à côté de la plaque et qu’elle n’intéresserait pas les Français. Il est vrai qu’on a souvent l’impression d’être au cinéma: pendant que sur le grand écran est projeté un film intitulé La crise, dans la salle deux groupes s’affrontent, s’invectivent sur des sujets qui n’ont rien à voir avec le film.
La perception des Français n’est pas celle-là. Elle est plus préoccupante. Ils considèrent que beaucoup de leurs problèmes sont abordés et traités par les principaux candidats. En revanche, ils n’en tirent aucun signe d’espoir, encore moins de «rêve». C’est sans doute qu’ils ont intégré l’idée que le quinquennat qui va s’ouvrir sera difficile, marqué par les efforts plus que par les gratifications.
Une campagne présidentielle est aussi une revue de détails des différentes questions qui agitent une société et, une fois que l’un et l’autre ont promis de réduire la dette dans un calendrier donné et de chercher à relancer l’activité, il faut bien parler d’autre chose.
Opposer une conception de la présidence à une autre, un mode de relation avec les corps intermédiaires à un autre, une nouvelle étape de la décentralisation au cheminement actuel qui est plutôt celui d’une recentralisation, promettre qu’il y ait un vrai gouvernement, changer la fiscalité: rien de tout cela n’est anodin ni insignifiant.
Mais il n’a échappé à personne que le jeu du candidat Sarkozy était d’échapper au bilan de son quinquennat, lequel est évidemment plombé par la crise. Et, pour cela, calquant un peu sa démarche sur celle du George Bush 2004 face à John Kerry, il a choisi deux axes: les valeurs et la décrédibilisation de son adversaire.
Lequel a, pour lui, d’avoir été constamment sous-estimé, et de l’être encore; d’avoir plus de répartie tactique que les experts sarkozystes ne le prévoyaient. D’où un spectacle, qui tourne parfois au pugilat, dans lequel Nicolas Sarkozy cherche, à toutes forces, le duel quand François Hollande préfèrerait s’en tenir à un référendum contre le Président sortant.
De ces attitudes sont nées, du côté Sarkozy une dérive ultra droitière dangereuse, et du côté Hollande, une surenchère démagogique.
Nous avions eu le discours de Grenoble montrant du doigt la communauté des Roms; il faut maintenant intégrer le discours de Bordeaux, qui, sous couvert des «problèmes» soulevés par l’immigration, nous indique que la «civilisation de la République française» est en passe d’être menacée par l’islam. Ce n’est pas dit comme cela, sauf par Claude Guéant.
Et l’on voit bien le procédé: à Claude Guéant la charge explicite destinée à flatter l’électorat le plus dur du FN; à Nicolas Sarkozy le soin de dire qu’il prend en compte le problème et qu’il y apporte une solution plus équilibrée.
Mais l’impression générale qui s’en dégage n’est pas celle d’une approche raisonnable, mais au contraire une volonté de clivage radical, avec une touche personnelle de vindicte et de véhémence, qui est de mauvaise augure, dans la perspective d’un second quinquennat.
Du côté de François Hollande, on a donc eu le super impôt pour les supers riches. Le choix du moment par le candidat socialiste, comme celui de la méthode, était les bons: il lui fallait impérativement trouver un thème qui monopolise l’attention en lieu et place de ceux développés par Nicolas Sarkozy; et lui qui est souvent taxé de mollesse, ou soupçonné de manquer d’autorité, il a imposé ses vues à son propre camp.
On a parlé de couac, car son entourage n’avait pas été mis dans la confidence. C’est l’inverse: c’est toujours vis-à-vis des siens que l’on marque une autorité, et non en contrariant l’adversaire, ce qui ne surprend jamais personne.
Sur le fond, il va de soi que François Hollande rejoint le sentiment populaire. A-t-on assez dit que l’énoncé de certains revenus était par leur énormité même les symboles des dérives de la financiarisation de l’économie, de ce «monde de la finance» qu’il a désigné comme son ennemi? Il y répond par un impôt symbole.
Aux Etats-Unis, c’est le milliardaire Warren Buffett qui a convaincu Barack Obama de prôner un impôt exceptionnel pour ceux qui gagnent plus de un million de dollars par an. Il est vrai que la «Buffett rule», reprise par Obama, s’arrête à 30%, là où la règle Hollande énonce 75%!
Mais souvenons-nous de l’analyse faite pendant la crise, y compris par Nicolas Sarkozy dans son premier discours de Toulon: celle-ci part du fait que l’économie financière a abouti à la création de profits liés non pas à des créations de valeurs, mais à des destructions d’entreprises et de pans entiers de l’industrie; l’idée est que ces profits artificiels tuent la valeur travail en ce qu’elle renvoie le travail ordinaire à des années-lumière de ce que peut rapporter le jeu spéculatif. Si l’on admet cette vision, alors la démarche de François Hollande paraît fondée.
Ce qui gêne néanmoins, ce n’est pas la perspective de voir partir quelques footballeurs —les meilleurs jouent déjà en Angleterre ou en Espagne, le mieux payé en Allemagne— mais plutôt de voir ressurgir le réflexe habituel et démagogique de la gauche française et de son slogan favori: faire payer les riches! Une chose est de mettre en place des mécanismes justes de répartition des efforts. Une autre est de cibler telle ou telle catégorie, fut-elle celle des riches.
Ce réflexe renvoie aussi à une incapacité à traiter du vrai problème de nos sociétés: comment réduire la pauvreté. Nicolas Sarkozy n’avait pas tort, même s’il était, sur ce point, inaudible, d’indiquer que dans une société il vaut mieux qu’il y ait plus de riches et moins de pauvres…
Dernière polémique en cours: le front anti-Hollande des dirigeants conservateurs européens. On se plait à imaginer des saynètes jouées par Nicolas Sarkozy auprès d’Angela Merkel ou de Mariano Rajoy, voir de Mario Monti, pour leur expliquer qu’il vaut mieux ne pas recevoir François Hollande. Si c’est le cas, c’est une fausse manœuvre.
C’est, comme l’a dit Dominique de Villepin «le baiser qui tue», et qui permet à François Hollande de prendre la posture avantageuse de celui qui est attaqué de l’extérieur par les forces liguées du conservatisme. Et pourtant, François Hollande flirte là aussi avec la démagogie lorsqu’il parle de la renégociation d’un accord européen: alors qu’il entend seulement, et à juste titre, le compléter par des dispositifs de relance de la croissance.
De même, les socialistes ont tort de manquer à la solidarité européenne en s’abstenant sur le vote autorisant le renforcement du fonds de stabilité européen; il est l’embryon d’un fonds monétaire européen, dont nul ne doute qu’il corresponde aux ambitions européennes du candidat Hollande.
Mais quelles que soient les péripéties, les polémiques, les postures, observons une chose: depuis plus d’un an le rapport des forces, dans le pays, est favorable au candidat socialiste. Hier DSK. Aujourd’hui François Hollande. Parce que les Français semblent vouloir fermement tourner la page Sarkozy.
Ce dernier compte sur la restauration d’un fort clivage droite/gauche pour s’en sortir autour d’une droite dure. Quand la force tellurique qu’il doit affronter est celle de l’aspiration à l’alternance, après dix ans de pouvoir de la droite et une crise qui est synonyme de colère sociale, dont le fusible est nécessairement le pouvoir en place…
Jean-Marie Colombani
Appel au peuple, référendum... difficile de ne pas penser à Bonaparte en regardant la déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy. Et quelle tristesse de constater qu'il se contente de proposer de durcir la situation des chômeurs ou d'agiter le spectre de l'immigration.
CONNAISSEZ-VOUS LA DERNIÈRE? Pour expliquer la faiblesse des intentions de vote en faveur de Nicolas Sarkozy, on vous le dit, on vous le jure, il existerait un «vote honteux», un vote Sarkozy qui n’oserait pas s’énoncer pour ne pas risquer de détonner dans une ambiance hostile; un phénomène donc que les instituts de sondage passeraient sous silence…
Manière de faire écho à l’un des thèmes du désormais «président candidat», la victimisation –en substance: n’ont-ils rien d’autre à dire que du mal de moi?– mais surtout, élément de langage destiné à ne pas désespérer celles et ceux qui veulent encore y croire.
Plus sérieusement, voilà pourquoi normalement, après sa déclaration de candidature, Nicolas Sarkozy devrait prendre le chemin d’un rééquilibrage. Est-ce sa prestation d’entrée en campagne? Elle n’était pas ratée; ce qui est déjà un point positif car d’autres, dans un passé récent, avaient manqué ce rendez-vous (Balladur, Jospin).
Cette déclaration en elle-même, comme l’a aussitôt relevé François Bayrou, n’était pas de nature à donner l’«élan» annoncé. Sans doute parce que les partisans du Président avaient trop développé l’idée que l’on allait voir ce que l’on allait voir. Sur le thème: «Il va vous surprendre!»
Or le problème de Nicolas Sarkozy, ce n’est plus de surprendre, c’est de convaincre.
Il faut donc davantage prêter attention à la mécanique électorale qui, elle, devrait lui redonner des couleurs. Car Nicolas Sarkozy est un grand professionnel et connaît le commandement numéro 1 qu’il faut respecter avant tout premier tour: contrôler son territoire. Ce n’est pas un hasard. Christine Boutin et Hervé Morin ont en quelque sorte encadré l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy par leur renoncement respectif, tandis que Nadine Morano lançait un appel appuyé à Dominique de Villepin.
Le territoire de la droite est donc libre; et vous pouvez y ajouter les candidatures de Nicolas Dupont-Aignan et celle, possible, de Carl Lang, ancien du FN, au nom du Parti de la France, dont la vocation est de grignoter du côté de Marine Le Pen.
Ce mécanisme devrait ramener vers Nicolas Sarkozy au moins deux points de pourcentage; le double, si Villepin venait à renoncer. Après quoi, il sera facile de proclamer la naissance d’une dynamique en faveur du président sortant et faire le lien entre la déclaration de candidature et cette dynamique.
Elémentaire, mon cher Watson… C’est du travail bien fait, celui-là même qu’en 2002 Lionel Jospin avait choisi de négliger. Reste le problème de fond: dans quelle mesure Nicolas Sarkozy fort (ou plutôt, aux yeux de l’opinion, faible) de son bilan, peut-il être encore entendu?
Aujourd’hui, deux Français sur trois le jugent insincère. On le regarde, on l’écoute, mais peut-on encore le croire? Là est pour lui l’inconnue et l’enjeu véritable de cette campagne de moins de 90 jours. Il faudrait qu’elle ressemble pour lui à la campagne de France de 1815, comme aimerait sans doute à le raconter Dominique de Villepin…
Dans cette guerre éclair, Nicolas Sarkozy à un atout: sa capacité à piloter l’agenda des médias, à imposer ses thèmes ainsi que les «éléments de langage» diffusés par son état-major, avec le risque bien entendu d’être contredit par les Français. Ainsi les médias l’avaient suivi dans la sous-estimation de François Hollande. Mal leur en a pris.
Mais la mécanique est pourtant repartie. Les voici qui entonnent de nouveau l’air du courage, du capitaine dans la tempête, de l’homme fort face aux faibles, ce dernier qualificatif ayant pris la place du «mou» et du «flou» de la phase précédente.
Sa déclaration de candidature a aussi permis de confirmer les axes de campagne qui avaient été dévoilés dans son entretien dans le Figaro Magazine. Il s’agit donc de «redonner la parole au peuple», en prenant deux exemples: les immigrés et les chômeurs.
La remise en service du thème du référendum, qui est toujours l’objet d’un va-et-vient permanent, selon que l’on est dans l’opposition ou au pouvoir, peut faire penser à une dérive bonapartiste.
Il s’agit de passer par-dessus tous les corps intermédiaires. En fait, Nicolas Sarkozy a d’autant moins de chances de convaincre qu’il a lui-même pendant cinq ans monopolisé cette parole au point d’en priver le Premier ministre, entre autres.
On peut bien sûr se rassurer à bon compte en observant que d’autres avant lui, il est vrai accusés de dérive monarchique, avaient joué avec cette idée.
La seule idée de la droite: garder le pouvoir! «Mon projet, vous le rendre!», proclamait déjà le candidat Mitterrand… Là où c’est évidemment plus discutable, mais où la tête politique des voix d’extrême droite est claire, ce sont les exemples choisis par Nicolas Sarkozy, à savoir les chômeurs et les immigrés.
Quelle tristesse en effet: alors que la perspective d’augmentation du chômage au long de l’année 2012 a de quoi effrayer, n’a-t-on rien de mieux à proposer qu’un référendum portant sur les droits et les devoirs des chômeurs, en n’hésitant pas à jouer avec l’idée d’assistanat lorsqu’il s’agit des premières victimes de la crise?
Quand il s’agit du Président, il nous demande de l’absoudre au nom de la crise; et quand il s’agit des chômeurs, il nous demanderait de durcir nos dispositifs, malgré cette crise…
C’est toujours extrêmement gênant car derrière ce procédé peu glorieux se cachent bien sûr des problèmes réels. On sait que tous les pays européens ont durci leurs conditions d’indemnisations des chômeurs. Et l’idée d’une formation nouvelle pour les chômeurs de longue durée est une bonne idée. Mais que Nicolas Sarkozy ne peut pas ou ne veut pas présenter sous un jour positif, puisqu’il s’agit de mobiliser celles et ceux qui dénoncent l’assistanat…
Quant à l’immigration, Nicolas Sarkozy a bénéficié de la mansuétude de la personne qui l’interrogeait sur TF1. Alors que quelques instants auparavant, sur LCI, on pouvait entendre François Hollande expliquer qu’en matière d’immigration toute régularisation serait soumise à des critères objectifs et stricts, le candidat socialiste réitérant son hostilité à toute régularisation automatique et massive, Nicolas Sarkozy prenait à témoin le pays de la volonté attribuée par lui-même à François Hollande de régulariser massivement; sans être contredit…
Sur ces terrains-là, choisis parce que Nicolas Sarkozy pense récupérer au second tour suffisamment de voix qui se seront portées sur Marine Le Pen au premier, il est possible qu’une part de l’électorat de la droite modérée rechigne, voire résiste, et se tourne alors vers François Bayrou.
Ce dernier vit en effet dans l’espoir d’un tel mouvement pour pouvoir accréditer l’idée qu’il peut être, pour la droite, un candidat de substitution. Mais à mes yeux, la probabilité est davantage celle d’un rééquilibrage.
Comme toujours, en période électorale, on peut soit s’inquiéter, soit minimiser. Et cela vaut pour tous les candidats. S’agissant de Nicolas Sarkozy, on peut se rassurer en pensant qu’il n’a jamais été l’homme d’une idéologie. Il est fondamentalement pragmatique. A ceci près que ce pragmatisme est sans limite…
On peut soit penser qu’il saura se défaire de cet axe idéologique qu’il a choisi pour cette campagne, soit au contraire lui appliquer la grille d’analyse que l’éditorialiste et prix Nobel américain Paul Krugman utilise pour rendre compte de l’idéologie du Parti républicain: diviser, cliver à toutes forces en s’appuyant sur les revendications d’une part de la classe moyenne sans oublier, une fois élu, de favoriser par une politique fiscale adéquate les plus favorisés.
Ce schéma peut-il encore opérer? Nous le saurons dans quelques jours.
J.-M. C.
Le JDD a publié dimanche 5 février un sondage réalisé par l'IFOP partant de l'hypothèse que Marine le Pen, faute de 500 signatures, ne pourrait se présenter.
L'écart entre François Hollande et Nicolas Sarkozy au premier tour serait
alors totalement gommé. Le candidat socialiste engrangerait 33% des voix, à
égalité avec le chef de l'Etat, qui séduirait aussi 33% des votants. Nicolas Sarkozy serait alors en position d'avoir une chance d'être réélu.
«Il a perdu», dixit Dominique de Villepin. «Je vais vous surprendre», ne cesse de répéter Nicolas Sarkozy à ses visiteurs. Au seuil de la déclaration de candidature du président sortant (vraisemblablement entre le 15 et 22 février) la question est en effet de savoir s’il a encore une chance. Dans un contexte que l’on sait particulièrement défavorable: un chômage record, pour celui qui promettait de le ramener à 5% à l’issue de son quinquennat; deux hausses successives de la TVA (sans oublier d’autres relèvements et changements de barèmes), pour celui qui avait promis de faire baisser le niveau des prélèvements obligatoires; une promesse d’assouplissement du cadre légal à l’intérieur des entreprises, bonne idée puisée dans l’arsenal de la co-gestion à l’allemande, mais qui revient à permettre de «travailler moins pour gagner moins» à l’intérieur des entreprises, pour celui qui avait bâti toute sa campagne en 2007 sur le fameux «travailler plus pour gagner plus»; l’augmentation des violences contre les personnes, pour celui dont le «core business» était, depuis 10 ans, la sécurité, etc...
Cette réalité-là, et surtout le niveau du chômage notamment celui des jeunes redevenu la préoccupation première des Français, rend bien sûr la partie très difficile. Même s’il pourra sans doute se prévaloir d’un apaisement sur le fond de la crise de la zone euro.
En revanche, le niveau de l’activité économique (François Fillon vient de s’aligner sur les prévisions de croissance du PS: à 0,5% en 2012) a pris Nicolas Sarkozy à contre-pied, lui qui escomptait, au contraire, une forte reprise de l’activité et un recul du chômage au début de l’année 2012.
Pourtant, nous sommes sans doute au seuil d’un rééquilibrage. Nicolas Sarkozy l’a fait entrevoir à la télévision: il ne manquera ni d’énergie, ni de mobilité, ni même de capacité de conviction. A la condition de quitter le terrain du déterminisme socio économique -une situation objective défavorable du fait sans doute de la crise, mais pour reprendre l’un de ses schémas favoris: qu’importe pour celles et ceux qui en sont victimes!- terrain qui ne lui laisserait aucune chance, il faut se situer sur celui de la politique.
-Premier levier: l’entrée en campagne. Bien que ne comportant en lui-même aucun effet de surprise, le passage de président à candidat devrait permettre à Nicolas Sarkozy d’améliorer un socle de départ qui est solide et finalement assez élevé (autour de 24/25% des intentions de vote de premier tour). Il a donc déjà repris le contrôle du noyau dur de son propre électorat; lequel est sensiblement au-dessus du socle chiraquien, qui ne dépassait jamais les 20%.
Ce socle-là lui est attribué par des instituts de sondage qui gomment les petits candidats. C’est limite. Mais c’est sans doute ce qui va se passer. La maitrise du territoire est le commandement numéro 1 pour tout candidat (celui-là même que Lionel Jospin avait négligé en 2002). Elle passe par trois renoncements: Morin, Boutin, Villepin. Faute de signatures ou de toute autre façon, car leur retrait garantira à Nicolas Sarkozy les 2 à 3 points qui, à eux seuls, nourriront les commentaires sur le dynamisme du président-candidat et l’inévitable rééquilibrage avec François Hollande.
-Deuxième levier: François Bayrou. Pour le moment, le candidat du centre semble encalminé, malgré un démarrage spectaculaire. Il est vrai qu’il avait commis la même erreur que la droite en spéculant, au départ, sur un possible effondrement de François Hollande. Mais il est dans une situation doublement paradoxale qui, pour le moment, le bloque. Il voudrait être désormais un candidat de substitution à Nicolas Sarkozy, mais il réserve ses coups les plus durs à François Hollande, alimentant ainsi l’idée qu’il prépare déjà son ralliement à Nicolas Sarkozy au soir du premier tour.
La deuxième contradiction découle de la première: il s’est rabattu vers le centre droit alors que son électorat était plutôt majoritairement de centre gauche. En tous cas, pour Nicolas Sarkozy, l’affaire semble entendue et il se prépare du mieux possible à accueillir la brebis égarée.
-Troisième levier: le vote Front national. Dans le schéma présidentiel, tout repose sur la nécessité de passer de 4 électeurs sur 10 de Marine Le Pen prêts à voter Sarkozy au second, à 7 électeurs sur 10.
Aux yeux de certains stratèges élyséens, il n’y a qu’une manière d’y parvenir: remettre les thèmes de l’immigration et de la sécurité au cœur de la campagne. C’est un schéma pourtant qui a toutes chances d’être inopérant. Il a déjà été tenté dans la première phase de la campagne, celle pendant laquelle l’Elysée cherchait à créer les conditions d’un face à face au second tour entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Mais on a vu ce qu’il est advenu de la condition première de ce schéma, l’effondrement de François Hollande; et l’on a vu aussi que la surenchère sur les thèmes de l’immigration qu’avait acceptée de conduire Claude Guéant (souvenons-nous de la circulaire anti étudiants étrangers) favorisait au contraire les intentions de vote Front national. Aujourd’hui le relatif effacement des thèmes de l’immigration et de la sécurité, du fait du retour au chômage de masse, est sans doute à l’origine du tassement des intentions de vote en faveur de Marine Le Pen. Relancer cette thématique conduirait, à mes yeux, inévitablement à nourrir de nouveau le vote pour l’extrême droite.
Mais il est une autre hypothèse qui a pris corps dans l’état major de Nicolas Sarkozy: celle d’un renoncement de Marine Le Pen, contrainte à l’impossibilité dans laquelle elle serait de réunir ses 500 signatures. Pour franchir ce fameux seuil, il faut auparavant rassembler de 650 à 700 promesses. En 2007, Jean-Marie Le Pen avait à peine franchi le seuil fatidique avec 547 parrainages. On sait que Marine Le Pen n’aurait, à ce stade, que 400 promesses. On sait aussi que les élus locaux sont désormais plus dépendants qu’ils ne l’étaient des grands partis, qui dirigent les communautés de communes et les échelons supérieurs d’administration des territoires. Les catégories «divers», «divers droite», «divers gauche» sont donc davantage susceptibles de se plier à des consignes politiques. D’avoir négligé ce phénomène a conduit la droite à perdre le Sénat : elle ne pouvait plus jouer sur des affinités personnelles et a du davantage compter avec une logique partisane, au demeurant plus conforme aux souhaits des électeurs. Quand Nicolas Sarkozy dit à la télévision: «Vous ne voulez tout de même pas que je l’aide», il faut comprendre que tout sera fait pour que les élus de droite, et ceux qu’ils influencent, s’abstiennent de signer en faveur de la candidate du FN.
C’est peut-être là la «surprise» sur laquelle compte Nicolas Sarkozy. Car, si l’on fait abstraction de la polémique qui ne manquerait pas d’accompagner le retrait de Marine Le Pen, Nicol as Sarkozy aurait beaucoup à y gagner. Il mettrait aussitôt à distance François Bayrou et gagnerait sans doute suffisamment de points pour figurer en tête du premier tour. Il pourrait alors donner le sentiment d’une dynamique irrésistible. D’autant qu’un retrait de Marine Le Pen provoquerait aussi un meilleur score pour Jean Luc Mélenchon, obligeant par là même François Hollande à se radicaliser. Nous aurions alors un face à face entre une droite dure et une gauche radicalisée. Pour l’heure, le retrait ou non de Marine Le Pen dépend en partie du verdict du Conseil constitutionnel, car l’anonymat permettrait sans doute à celle-ci de franchir plus facilement le seuil fatidique. Mais la loi, actuellement, ne le permet pas.
Pour le reste, avec ou sans Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy mènera sans doute une campagne axée sur l’impact du programme fiscal du candidat socialiste, qu’il cherchera à enfermer dans la formule utilisée par François Fillon face à Martine Aubry: «Soit, si c’est une bonne mesure, nous l’avons déjà prise ; soit, vous ne tiendrez jamais cette promesse… ». Pour le moment, en tous cas, je continue de penser:
1 - que le duel Sarkozy/Hollande aura lieu
2 - qu’un rééquilibrage est dans l’ordre des choses
3 - qu’il sera extraordinairement difficile d’inverser un rapport de forces qui, dans le pays, est durablement et solidement en défaveur du président sortant.
Jean-Marie Colombani
Le discours de François Hollande au Bourget a bel et bien été un moment clé de la campagne présidentielle. Pas encore décisif certes, mais important au point qu’il y a désormais un avant et un après.
L’avant Le Bourget était en fait dicté par l’agenda de Nicolas Sarkozy et les éléments de langage de son état-major qu’il avait réussi à diffuser au point d’en faire le commentaire dominant. A savoir: la gauche n’a rien d’autre à offrir que la déraison (promesses inconsidérées, chiffrages intenables); elle est en outre affligée d’un candidat qui n’est pas à la hauteur.
Ce faisant, les partisans de Nicolas Sarkozy ont méconnu deux règles élémentaires de toute campagne électorale :
1/ Au moment où se déroule, aux yeux des Français, le seul débat qui puisse leur permettre d’infléchir leur destin, il est en effet maladroit de paraître vouloir les en priver.
S’il y a un argument que les Français n’admettent pas, c’est bien celui de l’absence d’alternative. Même si on peut discuter de l’ampleur de cette alternative, l’idée qu’il n’existerait pas d’autre politique se retourne le plus souvent contre celui qui l’emploie.
2/ Quant au discrédit jeté sur l’adversaire, il a toute chance également d’être contre-productif. Petit rappel: en 1981, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle (avec un Giscard à 30% et un Mitterrand à 25%), à la question de savoir qui a «l’étoffe» d’un président, les Français avaient répondu Giscard à plus de 60% et Mitterrand à moins de 30%.
Que croyez-vous qu’il arriva? Le candidat de la gauche fut élu avec près de 52% des suffrages. Nicolas Sarkozy gardera donc jusqu’au bout ce qui lui appartient en propre: il est Président, il exerce la fonction; il l’emporte donc, sur ce critère, nécessairement sur son rival.
Mais cet avantage n’est pas un handicap pour François Hollande. D’autant que le discrédit avait déjà été tenté en vain par Martine Aubry et son célèbre «il est mou, il est flou» («et quand c’est flou, il y a un loup!»).
La droite a repris cette critique sans plus de succès. D’une certaine façon, la polémique sur le triple A a symbolisé l’échec de cette stratégie sarkozyenne de l’avant Le Bourget. Le triple A avait été présenté à la fois comme un certificat de bonne gestion décerné au Président et comme une garantie de perte, donc de mauvaise gestion, si François Hollande venait à être élu.
Ce schéma s’est fort logiquement retourné contre son auteur. Le climat d’avant Le Bourget ne pouvait pas être mieux préparé.
Restait évidemment à être capable de se saisir de ce moment. Ce que François Hollande a fait. Et probablement en a-t-il surpris plus d’un, lui qui avait été constamment sous-estimé, par ses adversaires socialistes d’abord au moment des primaires, puis par Nicolas Sarkozy au long de la première phase de cette campagne présidentielle.
La première réussite de l’après Le Bourget est donc celle-là : avoir rassuré sur lui-même et sur sa capacité à mener campagne à bonne hauteur. Il a su parler de lui, parler à la gauche et parler au pays.
La partie la plus facile était la première, celle qu’il a consacrée à sa conception de la présidence de la République. En tous points à l’opposé de la pratique sarkozyenne. C’est là d’ailleurs que l’idée d’un Président «normal» prend tout son sens.
S’il est vrai que les Français sont las du gouvernement d’un seul, dans un costume taillé pour De Gaulle, alors ils peuvent choisir un François Hollande qui prône une présidence modeste, c’est-à-dire un Président aidé d’un gouvernement qui existe, de ministres qui pèsent, d’un parlement qui peut faire contrepoids, etc… (d’autant qu’il s’est engagé à introduire une dose de proportionnelle pour les élections législatives).
La seconde partie était directement inspirée des principes de base du mitterrandisme dont l’essence a été de réconcilier la gauche et la France. «L’âme de la France», a-t-il expliqué en substance, c’est la quête de l’égalité.
On retrouve là le principal enseignement du premier, et à ce stade, seul Président socialiste de la Ve République, à savoir: énoncer les grands principes dont on se réclame, inscrire sa démarche dans le fil du grand récit de la République, et ainsi pouvoir s’adapter aux circonstances sans jamais laisser oublier ce double ancrage.
C’est ainsi que l’élu de 1981 – «la rupture avec le capitalisme» - a pu devenir celui de 1983 qui décréta, avec l’aide de Pierre Mauroy et Jacques Delors, la transition de la France vers l’économie de marché.
François Hollande est né à la politique sous François Mitterrand (il a été le directeur de cabinet de Max Gallo qui était alors le porte-parole du gouvernement!) et sa filiation idéologique est bien celle de Jacques Delors.
Et l’on trouve, dans le discours du Bourget, l’énoncé des grands principes (la priorité à la justice sociale!, l’égalité) et l’affirmation que les équilibres devront être rétablis, que pas une dépense ne sera engagée qui ne soit gagée sur des recettes ou sur des économies dans d’autres secteurs.
Il va de soi que tous ces éléments vont désormais nourrir le débat de l’après Le Bourget. Mais, sans attendre le débat de fond et la réponse de Nicolas Sarkozy, prévue à la fin du mois, quelques paramètres politiques ont déjà bougé.
Depuis la fin des primaires, le rapport des forces n’a pas vraiment varié: les intentions de vote de second tour sont stables en faveur de François Hollande. Une partie du commentaire tournait autour de l’idée d’une bataille à quatre, qui était plus un souhait qu’une réalité constatée: la mesure des intentions de vote a constamment placé François Hollande et Nicolas Sarkozy en position d’être au second tour. La nouveauté a pour symbole la couverture du Figaro Magazine de ce week-end consacrée à François Bayrou.
Or ce dernier semble désormais convaincu de pouvoir figurer lui-même au deuxième tour, non pas comme il l’avait fait en 2007, en récupérant une part de l’électorat socialiste (plus personne en effet ne pourra soutenir que Hollande n’est pas un candidat crédible, à l’inverse de Ségolène Royal), mais en attirant à lui cette part de l’électorat de la droite qui soit ne souhaite pas, soit n’est pas convaincue de la possibilité pour Nicolas Sarkozy d’être réélu.
Argument de François Bayrou: un face à face entre lui-même et François Hollande serait la garantie d’une bataille ouverte, donc d’un deuxième tour incertain; à l’inverse donc, d’un duel Sarkozy/Hollande. C’est un enjeu stratégique majeur, car il faut garder à l’esprit que le niveau élevé des intentions de vote de second tour en faveur de François Hollande provient notamment d’un très bon report des voix de Bayrou du premier tour.
Il en irait tout autrement bien sûr si Bayrou était lui-même présent à ce second tour. A la condition que ce dernier soit capable de convaincre la droite qu’il serait pour elle un meilleur candidat que Nicolas Sarkozy.
Jean-Marie Colombani
Photo de une: Au Bourget, le 22 janvier 2012. REUTERS/Fred Dufour/Pool
NICOLAS SARKOZY PEUT-IL REBONDIR? Après plusieurs semaines de tirs nourris contre François Hollande et une série de vœux conçus comme autant d’occasions de montrer qu’il gouverne en multipliant les annonces, la polémique sur la perte du triple A a sonné comme un rappel à une dure réalité! Cet épisode ne change rien au fond, à savoir un rapport de forces durablement et fortement défavorable à Nicolas Sarkozy.
Mais la situation se complique! Depuis les fêtes en effet, une seule information s’est imposée: la hausse record du chômage. Puis, parmi les annonces présidentielles, a pris place la perspective d’une «TVA sociale». Deux éléments de nature à accroître l’inquiétude, en aucun cas à conforter l’idée d’un vote Sarkozy.
Avant la trêve, la perspective d’une réélection du président sortant était faible. Il n’y a pas de raison objective que cette perspective puisse s’améliorer, compte tenu de ces deux éléments. C’est dans ce contexte qu’est intervenu cette la perte du triple A. Laquelle n’est devenue un événement de la campagne que parce que Nicolas Sarkozy avait décrété le triple A «trésor national» et en avait fait son certificat de bonne gestion.
Il eût été possible et normal de digérer rapidement cette mauvaise nouvelle, s’il n’y avait eu, par le Président lui-même, cette sacralisation. L’idée était aussi d’expliquer que cette note ne pourrait être affectée que par une victoire d’une gauche décrite par avance comme irresponsable (comme c’est le cas à chaque scrutin).
Dès lors, il ne faut pas s’étonner que cette dégradation soit revenue en boomerang à l’auteur de ce schéma. Pire même: elle est de nature à encourager ceux qui, à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, font profession de renier la réalité et qui peuvent trouver là un accélérateur de campagne. Nicolas Sarkozy a aussi ajouté lui-même trois autres difficultés.
La première tient à la méthode choisie qui consiste à multiplier les annonces pour occuper le terrain de la réforme et du «courage». Mais celles-ci peuvent donner, au contraire, l’image de «l’agitation» que Nicolas Sarkozy fustige par ailleurs; accréditer l’idée d’une parole forte suivie d’une action faible; et surtout s’annuler.
Exemple: la TVA sociale d’un côté, la taxe Tobin de l’autre. Idem pour le «sang froid» dont parle le Président. Les invectives contre l’opposition, les annonces multiples peuvent au contraire accréditer l’idée que le camp Sarkozy ne sait pas vraiment par quel bout prendre la campagne.
La deuxième a consisté à encourager Claude Guéant dans sa chasse aux voix lepénistes, au motif que, là, seraient les vraies questions posées par les vrais gens. Or, c’est quasiment une ligne directe d’approvisionnements du vote Le Pen qui a été construite; et l’offensive de Nadine Morano contre Marine Le Pen vient bien tard.
Tandis que Claude Guéant se replace lui-même dans une posture hier reprochée à la gauche: il se prévaut de statistiques qui, depuis 9 ans (Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, puis Président), montrent que la délinquance est en baisse! Ce communiqué de victoire ne correspond évidemment pas à la réalité perçue!
Enfin, troisième écueil, la posture du président déjà candidat, mais qui ne veut pas le dire: elle est de moins en moins tenable. Parce que, à chaque sortie, le président fait campagne et que cette hypocrisie n’est pas nécessairement du goût des Français.
Ensuite, parce qu’elle prive Nicolas Sarkozy de ce qui devrait être son seul argument: poser les termes d’un débat de société, accepter l’idée d’une zone de consensus avec ses compétiteurs de gauche sur le destin et la forme futurs de l’Union européenne.
Or convaincre qu’il peut porter un nouveau projet prendrait bien plus de temps que le candidat Sarkozy ne s’en accorde en se déclarant si près du scrutin. Risque d’erreur de timing donc.
Cela ne veut pas dire que Nicolas Sarkozy ait perdu toute chance d’être réélu, mais simplement qu’à ce stade, il n’a pas pris le chemin de cette réélection.
Il court le risque d’être talonné par Marine Le Pen, à mesure que François Bayrou augmente ses soutiens venus de la droite. Ce même Bayrou qui a toutes chances de tenir entre ses mains le dort du président sortant entre les deux tours. Bayrou, la seule chance de Sarkozy?
En tous cas, tous les porte-parole sarkozystes s’efforcent de ramener le leader centriste à droite: n’a-t-il pas été ministre d’Edouard Balladur?
En face bien sûr, les difficultés sont là. Même si la logique voudrait que François Hollande, ayant stoppé son érosion dans les sondages, ressaisisse à son tour l’électorat de la gauche, il devra s’adapter à une donne économique plus dégradée que ne le pensaient les oracles socialistes.
Il devra donc davantage se détacher d’un programme de moins en moins tenable, alors qu’il subit lui-même les attaques conjuguées de la droite et d’un Jean-Luc Mélenchon qui roule pour lui-même.
Mais nous vivons une période qui est faite de tant de rebondissements que l’imprévu peut un jour voler au secours du Président.
Jean-Marie Colombani
Image: Manifestation devant les bureaux de Standard & Poor's, dimanche à Paris, à l'appel du Parti de gauche. REUTERS/Mal Langsdon
«HALLUCINANT» SELON BRICE HORTEFEUX; «une folie», pour Nicolas Sarkozy; «un homme dangereux», aux dires de Nadine Morano: ce n’est là qu’un faible échantillon du déchaînement qui a accompagné l’annonce que le candidat socialiste pourrait envisager de substituer au quotient familial un crédit d’impôts et modifier ainsi, substantiellement, la politique familiale.
Après tout, tous ces épithètes vont nous permettre d’enrichir le «guéantomètre»…
Mais cet épisode est l’occasion de constater, une nouvelle fois, la parfaite organisation du camp Sarkozy. Et son extrême mobilité: hier, avec l’annonce du projet présidentiel de TVA sociale, nous avions affaire à l’homme de la réforme, celui qui est toujours capable d’affronter le conservatisme (de la gauche bien sûr) et les lobbies qui refusent de considérer la question de la compétitivité; aujourd’hui, le voilà défenseur du statu quo, en charge de la préservation des acquis et en soutien d’un des lobbies des plus puissants de France, celui de l’Unaf.
Hier, Valérie Pécresse nous parlait de la paresse du candidat socialiste. Aujourd’hui, il a soudainement un programme qui ferait douter de sa santé mentale. Comment s’y retrouver?
Regardons la forme et le fond. Sur la forme, l’UMP est en ordre de bataille et le PS, comme d’habitude, en désordre.
Au départ de cette affaire, une note de la direction du Trésor, alertant sur une hypothèse de travail du candidat socialiste (Tiens donc? Mais quel rôle fait-on jouer aux fonctionnaires du cœur de l’Etat qu’est la direction du Trésor? De qui sont-ils les auxiliaires?).
A partir de là, une confirmation par Manuel Valls en charge de la communication de François Hollande sur le thème: oui, nous envisageons bien de substituer au quotient familial un crédit d’impôts. Puis, après le tir de barrage de l’UMP, un François Hollande qui modère et module…
Pour qui se souvient des précédents gouvernements socialistes, on peut dire que le désordre leur est consubstantiel. Et donc, si François Hollande gagne, il y a fort à parier que ce sera en permanence cela: un projet ici, une idée là, une expertise contraire, des fuites savamment orchestrées, des débats et, pour finir, un arbitrage compliqué.
Tout le contraire de la présidence selon Sarkozy, où les commandements et les revirements tombent d’en haut, avec un parti qui met en musique et amplifie, le doigt sur la couture du pantalon!
Ce peut être aussi un des éléments du choix présidentiel. Comme disait Paul Claudel, «l’ordre est le plaisir de la raison; le désordre le délice de l’imagination»…
Sur le fond, François Hollande a frôlé la sortie de route. Alors qu’au contraire, une annonce maîtrisée aurait dû lui permettre de montrer que, sur ce sujet comme sur d’autres, Nicolas Sarkozy est en défense de ceux, qu’il a, au long de son quinquennat, favorisés par sa politique fiscale, et dont il veut garantir les avantages.
La sortie de route à cause d’un seuil, celui des 4.000 euros.
Mais nous sommes là, non pas dans des déclarations de François Hollande ou de ses porte-parole, mais dans la lecture de la note du Trésor, révélée par Les Echos.
Avant 4.000 euros de revenus, le crédit d’impôts envisagé apporte plus que le système actuel, et ce de façon significative; au-delà de 4.000 euros, cette réforme éteindrait progressivement les bénéfices actuels de la politique familiale.
On ne saurait mieux rappeler, à l’attention de l’opinion, une formule dévastatrice de François Hollande, selon laquelle on serait «riche» au-delà de 4.000 euros, le tout énoncé par quelqu’un qui avait imprudemment dit un jour: «Je n’aime pas les riches.»
Deux fautes, corrigées depuis. Mais qu’importe, c’était cela qu’il fallait remettre en mémoire.
Sur le fond donc, on peut difficilement contester au candidat socialiste de réfléchir et de vouloir corriger ce qui lui apparaît comme n’allant pas dans la direction qu’il veut tracer, celle de la justice sociale.
C’est un questionnement légitime; mais qui ne va pas de soi. Il est légitime d’expliquer, comme le fait Olivier Ferrand ici même, que la gauche doit avoir pour ambition d’orienter la politique familiale de façon plus juste, favorisant ceux qui en ont le plus besoin; et de sortir de ce qu’il appelle «une logique de la réparation» pour se tourner vers «une logique d’investissement» autour de l’enfant.
De ce point de vue, l’arme du crédit d’impôt est sans aucun doute meilleure que le quotient familial. Car ce dernier ne s’applique qu’au bénéfice de ceux qui paient l’impôt sur le revenu.
Pour ceux qui n’en paient pas, parce qu’ils ont des revenus insuffisants, il est juste d’envisager de leur donner un avantage. Mais ce raisonnement ne va pas de soi, car le principe fondateur de cette politique familiale est celui, non pas d’une redistribution verticale, mais horizontale: ceux qui n’ont pas d’enfants paient pour ceux qui en ont. Introduire un critère vertical mérite un débat, qui n’est pas simple à trancher.
En fait, là où se situe, à mes yeux, le vrai problème, c’est l’instauration d’un plafond. Parce qu’on touche au vieux réflexe de la gauche, d’une gauche plus marxisante que social-démocrate, plus proche des idées de l’extrême gauche que d’une véritable gauche moderne et réformiste.
Elle repose sur un principe: faute sans doute d’être capable de penser une politique de lutte contre la pauvreté, et donc de se convertir résolument à la discrimination positive, la gauche française préfère continuer de dire que, pour faire reculer la pauvreté, il faut «faire payer les riches». On définit donc un seuil au-delà duquel on est riche, donc taxé plus lourdement.
La difficulté est que cette vision s’étend à tout le domaine de la vie sociale: un impôt sur le revenu juste (il n’y a rien à dire à cela), c’est un impôt progressif.
Mais en même temps, si on franchit le seuil fatidique, on se trouvera privé d’allocations familiales, au titre du dépassement du plafond; lorsque les enfants grandissent, on devra, au titre du niveau de revenus, payer des droits d’inscription plus élevés dans une grande école, et sans doute prochainement, dans une université, et ainsi de suite.
Or les seuils envisagés touchent, le plus souvent, des gens qui ne sont ni pauvres ni riches, qui sont le cœur de la classe moyenne, celle que la doctrine socialiste classe parmi les gens aisés. Celle qui supporte le plus gros de l’impôt sur le revenu. C’est, en somme, la lutte des classes à l’intérieur de la classe moyenne.
Il est vrai, en même temps, que toute la politique fiscale de Nicolas Sarkozy a été, à l’inverse, de favoriser les classes moyennes supérieures et d’épargner les très riches.
Il est non moins vrai que le sentiment d’inégalité dans la crise a franchi le seuil du tolérable; il est donc, dans la mission de la gauche, de proposer d’y porter remède. Ce sera l’objet sans doute du grand projet fiscal que constitue la fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu. C’est dire la difficulté de l’entreprise!
En attendant, François Hollande a pu mesurer, à travers l’exemple de la politique familiale, qu’il lui faudra beaucoup de doigté, de circonspection et une analyse plus fine de la réalité sociale pour agir. Bon courage!
JMC
J-105 - Comment le chef de l'Etat réussit à «piloter l'agenda».
LA GAUCHE AVAIT, AU LONG DU MANDAT de Nicolas Sarkozy, réussi à ancrer l’idée que ce dernier était «le président des riches». En quelques semaines, la machine de guerre sarkozyste a réussi à imposer le thème d’un Hollande «paresseux», selon la délicate expression de Valérie Pécresse.
Ce qui est le plus frappant, c’est l’ampleur du commentaire dominant dénonçant l’absence de projets du côté de François Hollande. Et dans le même temps, Nicolas Sarkozy multiplie les annonces: hier la TVA sociale, aujourd’hui la taxe Tobin sur les transactions financières.
La thématique du chef de l’Etat, servie par une organisation au cordeau —des troupes et des porte-parole disciplinés et omniprésents— est simple: il faut montrer qu’en face d’un Hollande «mou et flou» (on notera au passage que cette thématique, qui était celle de Martine Aubry, avait échoué), le président agit et se démultiplie.
On est donc passé de la TVA sociale à la taxe Tobin. La première est impopulaire, car elle amputerait le pouvoir d’achat et casserait probablement tout espoir de relance. Mais qui nous dit qu’elle serait applicable maintenant?
L’important, c’est l’annonce; et la posture de celui qui se saisit d’un vrai problème —la compétitivité— alors qu’en face le candidat socialiste est censé esquiver cette même difficulté. Et quant à l’impopularité, elle peut être contrebalancée par la popularité automatique que peut apporter l’idée d’une taxation des transactions financières.
Laquelle, en outre, puise dans l’argumentaire de la gauche et place celle-ci dans la nécessité, peu ou prou, d’approuver.
On le voit donc, Nicolas Sarkozy a plus d’un tour dans son sac. Et il a pour lui de réussir à piloter l’agenda, comme on dit. Cela ne l’autorise pas à penser qu’il est en situation d’être réélu, car il est loin du compte. Mais les conditions d’une compétition plus ouverte sont en train de se mettre en place.
JMC
TOUT TOURNE AUJOURD'HUI AUTOUR DU SONDAGE de l’Ifop qui montre une réduction de l’écart, au premier tour, entre François Hollande et Nicolas Sarkozy (respectivement 28 et 26 % des intentions de votes) et de l’enquête publiée par Libération, situant à 30% le nombre des Français qui pourraient, éventuellement, un jour, voter pour Marine Le Pen.
Les sondages d’abord. Ils enregistrent, pour une part, un simple retour à la réalité d’un rapport des forces qui devrait, normalement, conduire les courbes à se croiser. Ce croisement sera d’ailleurs un moment clé de la campagne car c’est à partir de là que Nicolas Sarkozy peut espérer ré-enclencher, en sa faveur, une dynamique.
La logique électorale voudrait en effet qu’ayant pratiquement fait le vide à droite, Nicolas Sarkozy s’approche de la zone des 30%, tandis que François Hollande devrait se stabiliser dans celle des 26/27%. C’est ce mécanisme qui est en route. Nicolas Sarkozy ressaisit progressivement son électorat.
Mais il ne va pas au-delà. Et, pour le second tour, il reste fortement handicapé par le fait qu’il reste minoritaire dans toutes les catégories de la population et par des reports insuffisants venant aussi bien de Marine Le Pen que de François Bayrou.
Dans les souhaits de victoire, il est à la fois distancé par François Hollande (10 points) et talonné par François Bayrou (26% contre 31%). C’est là, pour moi, un des enseignements importants de l’enquête de Libération, car elle montre que François Bayrou, à partir du socle qu’il a reconstitué, a toutes chances d’être l’arbitre du scrutin. Et ce, d’autant plus que les autres candidats, se réclamant de la gauche, font de très mauvais scores.
Eva Joly ne va pas tarder à disparaître des écrans; Jean-Luc Mélenchon paie son agressivité à l’égard de François Hollande. Son «capitaine de pédalo» a fait beaucoup rire à droite et au-delà mais a cassé net sa progression. Du coup, où sont les réserves de Hollande, sinon chez Bayrou?
En revanche, le hiatus entre les intentions de votes en faveur de Marine Le Pen (19%) et les 16% de souhaits de victoire montre bien que celle-ci est considérée comme un leader protestataire. Elle reprend, en gros, le rôle du PCF dans les années 70 qui était, comme disaient les sociologues, d’exercer «une fonction tribunicienne».
Quant aux 30% qui accepteraient de considérer l’hypothèse d’un vote en sa faveur, ils représentent une population qui se sent proche des idées du FN. C’est en soi un élément inquiétant bien sûr. La stratégie de Marine Le Pen est évidemment de contribuer à la défaite de Nicolas Sarkozy pour ensuite se placer au cœur d’une recomposition espérée de la droite.
C’est davantage dans cette perspective des lendemains d’une défaite de Sarkozy qu’il faut regarder ce potentiel d’adhésions de 30%, alors que, pour l’élection présidentielle elle-même, et la désignation donc du chef de l’exécutif, Marine Le Pen ne devrait pas s’écarter de la zone des 20%. C’est très haut, mais ça ne devrait pas lui permettre de se qualifier pour le deuxième tour.
JMC