Politique

«T'inquiète, j'ai d'autres comptes. Je vais pas te lâcher après ce que tu as osé faire à mon pote. Je n'oublierai jamais.»

Temps de lecture : 16 min

Très actifs sur les réseaux sociaux, leaders et cybermilitants proches du Printemps républicain sont accusés d'attaquer très violemment tous ceux qui critiquent ou nuancent leur discours.

Captures d'écran via Twitter – Montage Slate.fr
Captures d'écran via Twitter – Montage Slate.fr

Les réseaux sociaux sont le terrain de prédilection du Printemps républicain. Mais s'intéresser aux campagnes numériques du mouvement, c'est souvent se voir opposer des refus craintifs. «Je vous avoue que le sujet est un peu sensible pour moi et que je préfère laisser passer un peu de temps avant de remettre une pièce dans la machine», s'excuse un journaliste pris pour cible par le PR lorsque nous l'interrogeons. Une autre personnalité s'agace: «Je suis menacé de mort par leur faute... Ils cherchent la guerre civile, moi non. Donc ce sera sans moi.»

Président de SOS Racisme, Dominique Sopo s'en émeut: «Je constate une très grande agressivité. Ce groupe ajoute de la tension à la tension. Il clive, sépare, dresse des barrières, désigne, pointe, dénonce ceux qui seraient les ennemis de la République avec évidemment des cibles de plus en plus larges.»

Un effet de meute

Les twittos se revendiquant de la nébuleuse du Printemps républicain ou relayant ses comptes et messages se sont taillé au fil des années une certaine réputation. Nombre d'observateurs leur reprochent les méthodes employées: insultes, citations tronquées, doxxing (pratique consistant à rechercher et à divulguer sur internet des informations sur l'identité et la vie privée d'un individu), dénonciations à l'employeur...

Les personnalités ciblées en raison d'un «laxisme envers l'islamisme», que leur reproche le PR, sont souvent les mêmes. Il s'agit notamment de journalistes militants comme Rokhaya Diallo et Taha Bouhafs, de députés comme Aurélien Taché (ex-LREM) et Danièle Obono (LFI), en passant par le rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité Nicolas Cadène, le fondateur de Coexister Samuel Grzybowski, le coprésident de la FCPE Rodrigo Arenas...

Mais ce ne sont pas les seules. De nombreux journalistes ont été visés pour avoir documenté ou critiqué le mouvement au détour d'un article ou d'un tweet. Les témoignages de ceux qui se disent attaqués par le mouvement ou ses sympathisants sur les réseaux sociaux se suivent et se ressemblent.

«Dès qu'un membre du groupe est interpellé, des dizaines et des dizaines de petits comptes viennent agresser. Dès que je tweete quelque chose qui leur déplaît, c'est une meute de trolls qui se déchaîne», relate le journaliste de La Vie Laurent Grzybowski.

«Ils mordent les mollets de tout le monde à la moindre remarque, au moindre trait satirique ou ironique, confirme notre confrère Christophe Conte. On se retrouve alors avec 200 messages de trolls en une heure.»

Plume du Monde, Samuel Laurent en a fait les frais lorsqu'il travaillait au service des Décodeurs (fact-checking): «Ils pratiquent le name and shame. Et l'utilisation de comptes anonymes permet de faire des basses œuvres sans être repéré», expose-t-il.

De nombreux autres confrères (Fabrice Arfi, David Perrotin, Antoine Hasday, Franz Durupt...) en ont fait état dans des tweets.

«C'est effrayant. Ils passent leurs journées à examiner toutes vos interactions sur les réseaux sociaux. On ne peut même plus liker un article auquel on n'adhère pas pour le lire plus tard sans qu'ils fabriquent une polémique», témoigne une personnalité politique, ajoutant que «si on les bloque, ils vous accusent de les censurer.»

Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste, reste «frappée» par le caractère «systématique» des attaques. «J'avais l'impression que le moindre mot, la moindre apparition faisaient l'objet de commentaires, de captures d'écran et étaient commentés par toute une galaxie de personnes qui étaient toujours les mêmes, alors même que moi, je ne parlais jamais d'eux, assure-t-elle. L'effet de meute est vraiment particulier. On ne peut pas échanger avec une seule personne sans que tous se joignent à la conversation.»

Très actif sur Twitter, Aurélien Taché est coutumier des polémiques: «Dès que je poste un tweet, c'est une déferlante. En quelques minutes, des centaines de trolls peuvent débarquer, dont une partie de leur sphère.»

À LIRE AUSSI Le Printemps républicain dévoilé, épisode 1: Peu d'adhérents mais des relais puissants, que pèse vraiment le Printemps républicain?

Parmi les trolls, «on retrouve deux comptes Twitter particulièrement agressifs que l'on peut relier au Printemps républicain», observent de nombreuses personnalités régulièrement ciblées: un proche actif du Printemps républicain, Benjamin Vulbeau (il a dévoilé le nom le plus récent de son compte anonymisé dans un billet qu'il a publié sur son blog), et un cofondateur du mouvement, Jérôme-Olivier Delb (qui ne cache pas son identité). «Ce sont les porte-flingues du mouvement. Ils tweetent toute la journée avec une violence jamais égalée par les autres leaders du Printemps républicain», note une de leurs cibles régulières. Selon les données du site Socialblade, ces twittos peuvent poster plus de 500 tweets par semaine.

Ce trolling virulent de certains sympathisants et cyberactivistes du Printemps républicain fait d'ailleurs l'objet de centaines de doléances sur Twitter qui, d'une manière générale, ne sanctionne pas ou très peu le cyberharcèlement, et dont le comportement avec les autorités judiciaires est souvent critiqué. Le média social est d'ailleurs attaqué en justice pour son inaction par trois victimes du terrorisme djihadiste harcelées sur sa plateforme.

Parmi elles, le consultant Nicolas Hénin, ex-reporter de guerre et otage de Daech en Syrie. En 2019, certains internautes proches du mouvement l'ont insulté, en compagnie de l'extrême droite, pour ses prises de position, l'accusant d'être atteint du «syndrome de Stockholm» ou d'avoir été «retourné par Daech». La faute de Nicolas Hénin? Avoir signalé un appel à la violence armée lancé par Patrick Jardin, père d'une des victimes des attentats du Bataclan. Celui-ci appelait à fusiller les djihadistes français rapatriés et à tuer leurs enfants. Depuis, Nicolas Hénin passe vingt minutes toutes les deux semaines à faire le ménage dans ses followers: «J'ai dû bloquer près d'un millier de comptes autour de la sphère du Printemps républicain sur les 6.000 que j'ai bloqués en tout.»

Une tactique bien rodée

La méthode est toujours la même: «afficher une personne et l'associer à une horreur». Jean-Marc Lafon, fondateur et administrateur d'Action Résilience, un institut de recherche et de conseil sur la lutte contre la radicalisation et le terrorisme, en a fait l'amère expérience. Un jour, il décide de répondre à un tweet qu'il juge «choquant» de l'ancienne journaliste de Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui. S'ensuit ce qu'il décrit comme «la méthode habituelle»: un «gros» compte Twitter le prend en grippe, l'affiche et tient des propos «vraiment orduriers» à son encontre, l'accusant d'être dans «le business de la déradicalisation». «Alors que je n'ai jamais cessé de dire que la déradicalisation était un concept totalement fumeux et une escroquerie», se défend-il.

Une foule de comptes forts de milliers d'abonnés partagent ensuite ce message «diffamatoire». Parmi eux, Jean-Marc Lafon identifie des membres du Printemps républicain «qui, par un simple like ou par un retweet, vont attirer la meute». «Le but, c'est de vous faire perdre le contrôle de votre réseau social», analyse-t-il. Cette journée-là, il se souvient avoir bloqué près de 800 comptes. En observant ces twittos, une chose l'interpelle: «J'ai vu littéralement des centaines de comptes obscurs qui présentaient exactement la même chronologie de retweets dans leur timeline», rapporte-t-il. Au point de s'interroger sur l'utilisation potentielle de «fermes à trolls» [personnes payées et coordonnées utilisant internet pour répandre la désinformation afin d'affecter le discours public, ndlr].

Pour lui, il n'y a aucun doute, des cibles se font agresser par «des comptes influencés» par les publications des leaders du Printemps républicain: «La façon dont fonctionne la page Facebook de Laurent Bouvet [cofondateur du Printemps républicain], par exemple, c'est de la désignation de cibles», estime-t-il.

«Gauche bwana», «gauche Kouachi», «islamo-gauchistes», «communautaristes», «agents de l'islamisme» sont les stigmates dont les cybermilitants proches du Printemps républicain, voire les leaders du mouvement eux-mêmes, affublent leurs adversaires politiques pour les désigner à la vindicte publique. N'hésitant pas à tomber dans l'insulte: «crevures», «magouilleur», «connasse», «fils de pute», «salope», «finie à la pisse», «sous-merde», etc.[1] Puis, le plus souvent pour les plus agressifs, à verrouiller leurs comptes quelques heures, voire quelques jours, afin d'en expurger les tweets les plus répréhensibles –ce qui, en l'absence de captures d'écran, permet de nier qu'ils aient un jour été publiés.

Ces phénomènes de meute s'apparentent, selon l'avocat au barreau de Marseille et président d'Action Résilience Cédric Mas, à une méthode proche du «swarming», l'une des tactiques des djihadistes dans le désert: «Ils se réunissent directement sur la cible, puis s'évanouissent chacun de leur côté. Le groupe d'attaque n'est pas constitué avant d'arriver en opération. Un essaim se forme et se cristallise au moment de l'opération. Sur les réseaux sociaux, c'est très clair.»

Parmi ces agissements, certains sont «délictueux», mais certaines personnes savent «se maintenir à la limite du délit»: «Ce sont les gens qui n'envoient pas directement un message. Ils désignent juste à leur meute, l'air de rien, en affichant tel message en disant “Regardez comme il est débile”, en sortant évidemment un tweet de son contexte. Et ensuite ils laissent faire en disant “Je ne suis pas responsable de mes supporteurs”.» Selon lui, le Printemps républicain applique «exactement cette tactique-là», sans jamais se désolidariser en ligne de ces dérives. Publiquement, le mouvement estime pourtant «n'avoir jamais cautionné» de tels agissements et récuse avoir participé à des raids numériques ciblés.

À LIRE AUSSI Le Printemps républicain dévoilé, épisode 2: Derrière le discours, les étranges méthodes de ses fondateurs

Mais s'agit-il vraiment de dérives individuelles? En 2018, des groupes de cyberchasseurs de djihadistes, @CtrlSec et Katiba des Narvalos (KDN) @KatNarvTV, commencent à être gênés dans leurs actions numériques par le trolling agressif et massif de certains sympathisants et militants du Printemps républicain. Ces collectifs citoyens fondés après les attentats de janvier 2015 se sont donné pour mission de réaliser un travail de contre-propagande humoristique sur les réseaux sociaux puis d'infiltrer des groupes de partisans de Daech. «La Katiba, ils nous enfoncent... Ils sont meilleurs que nous. Ils arrivent à géolocaliser un djihadiste à partir d'une photo. Nous en sommes incapables», témoignait début 2018 un cyberpatrouilleur officiant dans un service de renseignement, dans une enquête du journaliste spécialisé Matthieu Suc sur Mediapart.

Questionné à ce propos, Benjamin Vulbeau n'a pas souhaité répondre, mais nous a renvoyés vers son blog où il leur reproche leurs méthodes d'action. De leur côté, les cyberchasseurs de djihadistes affirment que ces comportements à leur encontre découlent du fait qu'ils ont choisi de dépolitiser les questions sécuritaires et de ne pas participer aux polémiques.

Dans un tweet récent, depuis effacé, et tandis qu'une nouvelle attaque avait eu pour résultat de rendre leur dernier compte commun inutilisable («compte suspendu»), Benjamin Vulbeau appelait à «les terminer»...

Tweet de Benjamin Vulbeau contre la Katiba des Narvalos (KDN) lorsque leur compte Twitter a été suspendu temporairement.

Des membres du Printemps républicain n'étaient-ils pas déjà organisés sur les réseaux sociaux? Plusieurs témoignages vont dans ce sens sans en apporter la preuve formelle. Un ex-membre du mouvement, proche de certains leaders à l'époque, se souvient de «plusieurs niveaux de boucles très organisés» dans la messagerie Facebook Messenger. «Ça s'est fait par strates successives», précise-t-il. Un ancien compagnon de trolling de certains membres témoigne: «Ils ont très peur de se faire infiltrer. Donc lorsque l'on échangeait ensemble, c'était dans des groupes par DM [messages privés] Twitter avec seulement quelques membres.»

Dans la «vraie vie» aussi

Le Printemps républicain ne réserve pas ses oukases aux seuls supports numériques.

Un cas a marqué les esprits. Ancien directeur de communication dans l'équipe de l'opposante LFI à Manuel Valls à Évry, Mohamed El Yattioui s'exprimait sur Twitter en tant que @OneRadex. Gilles Clavreul en a d'ailleurs fait mention dans une analyse qu'il a produite pour la Fondation Jean-Jaurès, le décrivant comme «un twitto particulièrement actif dans ce que certains appellent la muslimosphère».

OneRadex avait suivi sur les réseaux sociaux la soirée «Toujours Charlie» organisée par le mouvement et exprimé sa désapprobation en fin d'événement dans le thread suivant: «J'ai écouté les prises de parole, les revendications, les mots utilisés, et j'ai eu de la peine, énormément de peine. L'hommage à Charlie Hebdo aurait dû être un hommage aux caricatures, aux dessins, aux fabuleuses personnes qui ont perdu la vie. [...] Vous n'avez pas organisé une journée en hommage aux disparus, mais un séminaire de gens obnubilés par la laïcité et les musulmans de ce pays, le tout payant. J'espère que l'an prochain, vous rendrez hommage aux disparus et au travail de Cabu, de Charb, Tignous ou Wolinski, par exemple. 7 janvier 2015, nous n'oublions pas.»

Immédiatement, l'un des fondateurs du mouvement, Jérôme-Olivier Delb, avait lancé les hostilités en taguant l'élu PCF à la mairie de Paris Ian Brossat, ainsi que la maire Anne Hidalgo, ses employeurs: «Je ne comprends pas que le collaborateur d'un élu de premier plan de la mairie de Paris continue à faire le troll haineux sur les réseaux sociaux.» Ce tweet initial avait été retweeté par Gilles Clavreul, Amine El Khatmi et Laurent Bouvet. Sous la pression, Mohamed El Yattioui avait supprimé son compte @OneRadex. Mais l'affaire ne s'est pas déroulée que sur Twitter. Contacté, un proche d'Anne Hidalgo assure qu'une des fondatrices du Printemps républicain a tenté d'empêcher le recrutement de Mohamed El Yattioui au poste de chef de cabinet de Ian Brossat en 2017, puis de le faire licencier.

Ce n'est pas la première fois que certains cadres du Printemps républicain usent de cette pratique de dénonciation à l'employeur. Cette méthode a été plusieurs fois utilisée à l'égard des journalistes dont le travail leur déplaît.

En septembre 2018, c'est le journaliste du Monde Samuel Laurent qui en a fait les frais pour avoir questionné la médiatisation du rappeur inconnu Nick Conrad. Il avait retracé l'origine de la polémique sur le «racisme anti-Blancs» issue de la diffusion d'un clip controversé. Son enquête montrait que des internautes identitaires en avaient fait un sujet d'actualité. Dans la foulée, le Printemps républicain écrit au directeur de la rédaction du Monde et s'indigne de l'article. «Ils n'avaient pas aimé que j'associe cette affaire, qu'ils avaient relayée, avec des comptes de la fachosphère», se souvient Samuel Laurent.

Laurent Grzybowski subit également cette pratique. Régulièrement interpellé par des comptes du Printemps républicain qui mentionnent parfois son employeur sur Twitter, qualifié d'islamo-gauchiste et de bigot, il raconte avoir un jour qualifié Laurent Bouvet d'«islamophobe»: «Il a appelé mon ancien directeur de la rédaction, Jean-Pierre Denis. J'ai été convoqué en présence du directeur général, et tous les deux m'ont sommé –ce que j'ai fait– de ne plus mentionner que j'étais journaliste à La Vie. Je devais être gentil avec lui, car il était capable de nous faire un procès.»

Samuel Gontier, journaliste à Télérama, estime lui aussi avoir vécu une forme de pression du mouvement. Il raconte avoir été surpris quand «pour la première fois en dix ans, on a demandé un droit de réponse, accepté par la direction du journal», droit de réponse exigé par le Printemps républicain. «Cela montre qu'ils sont très attentifs, chatouilleux, susceptibles, poursuit-il. Des choses contestables, j'en écris depuis des années, mais demander un droit de réponse, c'est de la parano. Je parlais d'une nouvelle chroniqueuse de LCI, dans un paragraphe, une demi-phrase dans un très long papier. Je n'ai pas contesté leur droit de réponse, connaissant leurs méthodes.»

C'est aussi après une «petite remarque» sur le Printemps républicain dans une tribune en 2019 que Dominique Sopo constate à son encontre «une très forte virulence sur les réseaux sociaux, y compris des leaders eux-mêmes». Peu après, certaines de ses connaissances reçoivent des «sms ou messages téléphoniques d'un des dirigeants du mouvement» expliquant à quel point le président de SOS Racisme serait «infréquentable» et «peu recommandable».

Des conséquences humaines délétères

Ces méthodes érigées en tactiques dans cette bataille culturelle peuvent pourtant relever d'infractions à la loi: harceleurs et cyberharceleurs encourent en effet entre un et trois ans d'emprisonnement et jusqu'à 30.000 euros d'amende.

Sur Twitter, l'officier de gendarmerie Matthieu Audibert, doctorant en droit privé et sciences criminelles, livre le détail des infractions relatives au doxxing: «Au niveau juridique, le doxxing stricto sensu n'est pas défini dans le code pénal et n'est donc pas réprimé en tant que tel. Toutefois, le doxxing peut relever, selon les modes opératoires employés, de plusieurs infractions pénales (atteinte à la vie privée, atteinte à la représentation de la personne, dénonciation calomnieuse, atteinte au secret des correspondances ou collecte, du traitement et de la divulgation de données personnelles sans le consentement ou l'autorisation légale de la victime).»

«Certains militants sont allés jusqu'à faire circuler des photos de mon petit frère avec le commentaire “libérez-le d'une secte”.»
Samuel Grzybowski, fondateur du mouvement Coexister

Ces dispositions ont été renforcées par la loi Schiappa du 3 août 2018 «qui sanctionne plus particulièrement le cyberharcèlement sous la forme de raids numériques lorsque ces propos ou comportements sont imposés à une même victime par plusieurs personnes, de manière concertée ou à l'instigation de l'une d'elles, alors même que chacune de ces personnes n'a pas agi de façon répétée; lorsque ces propos ou comportements sont imposés à une même victime, successivement, par plusieurs personnes qui, même en l'absence de concertation, savent que ces propos ou comportements caractérisent une répétition», précise-t-il.

Les conséquences peuvent être rudes pour les victimes. Le fondateur du mouvement interconvictionnel de jeunesse et d'éducation populaire Coexister, Samuel Grzybowski, a particulièrement mal vécu les attaques contre son association. «Je suis tombé en burn out après des mois de harcèlement numérique et d'usage du mensonge par cette mouvance. Certains militants sont allés jusqu'à faire circuler des photos de mon petit frère avec le commentaire “libérez-le d'une secte”. C'était tellement violent que j'ai fait un malaise vagal et j'ai dû démissionner de tous mes postes», raconte-t-il, encore marqué. Arrêté pendant près d'un an pour dépression en octobre 2016, Samuel Grybowski est parti à l'étranger quelques mois pour se reconstruire. Les attaques sont telles que Coexister perd, à cette époque, la plupart de ses subventions publiques et contrats pour des conférences, interventions auprès des collégiens et lycéens, formations... «Plus personne ne voulait nous recevoir, sauf Cécile Duflot, alors ministre de l'Égalité des territoires et du Logement.»

Rokhaya Diallo, quant à elle, estime en avoir subi des conséquences professionnelles. Après sa nomination en décembre 2017 au Conseil national du numérique (CNNum), organe consultatif chargé d'éclairer le gouvernement sur les questions relatives au numérique, une vague de protestations se fait entendre. Les opposants lui reprochent, en particulier, sa dénonciation d'un «racisme d'État» –une notion contestée. Ces critiques poussent le secrétaire d'État de l'époque en charge du numérique, Mounir Mahjoubi, à s'en mêler en demandant sa démission. «Je suis convaincue qu'ils ont amplement participé au fait que je ne sois plus membre de ce conseil avec leurs nombreuses attaques sur les réseaux sociaux», livre-t-elle.

«Les membres du Printemps républicain s'interdisent de relayer du Fdesouche mais n'ont pas hésité à relayer ce compte Twitter qui faisait passerelle de façon évidente.»
Le pilier de la Katiba des Narvalos, groupe de cyberchasseurs de djihadistes

Si toutes les victimes de telles campagnes ne portent pas plainte en raison de la complexité de la démarche et de son coût, certaines décident pourtant de rappeler la loi à leurs auteurs.

Une internaute française de confession musulmane accuse ainsi des membres du Printemps républicain d'avoir relayé la divulgation d'éléments de sa vie privée sur Twitter. Selon elle, ils ont accusé publiquement son époux d'être un Frère musulman, appartenance passible de la peine de mort dans le pays où il exerce le métier de professeur expatrié, engagé par l'ambassade de France. «Elle fait l'objet de doxxing et de diffamation», confirme son avocat Michael Bendavid, qui assure «avoir déposé plainte pour ces faits».

L'autre souci pour plusieurs de nos sources est une certaine porosité du PR avec la fachosphère dans ses activités numériques. Certains leaders du mouvement se sont faits, durant des années, les relais du compte Twitter Sofia Izbak, précédemment nommé Sophia Chartier et plus tard Roger Robert. Promu notamment par Laurent Bouvet et relayé par Gilles Clavreul, ce compte Twitter «venu de Fdesouche blanchit des polémiques qui buzzent en provenance de la fachosphère», explique le pilier de la Katiba des Narvalos: «Les membres du Printemps républicain s'interdisent de relayer du Fdesouche mais n'ont pas hésité, pendant plus de deux ans, à relayer ce compte Twitter qui faisait passerelle de façon évidente. Maintenant, c'est moins le cas, car le compte est identifié par tous.»

Débat d'idées?

Sollicités, les leaders du Printemps républicain n'ont pas voulu répondre sur ce point. Quand ils sont accusés de harcèlement numérique, les cadres du mouvement fournissent toujours la même réponse: «Nous sommes aussi harcelés sur les réseaux sociaux», «c'est le débat d'idées». «Quand on aime le débat, on aime la contradiction (hors insultes bien sûr), quand on veut l'interdire, on se victimise», tweetait par exemple Benjamin Vulbeau en novembre 2020.

Tous les moyens sont bons pour prendre l'ascendant numérique, mais aussi idéologique. «Nous menons une bataille culturelle. La laïcité est un des fondements de notre identité nationale», déclarait dans L'Obs Laurent Bouvet en avril 2018, pour qui il s'agit simplement de «peser dans le débat public». Auprès de l'AFP, la même année, le politologue revendiquait l'utilisation des réseaux sociaux «pour sensibiliser un public», jeune notamment, «à des thématiques qui ne l'intéressent pas a priori, comme la laïcité».

«Quand on est une petite association avec peu de moyens et de structures, militer en ligne est indispensable», argue le cofondateur Jérôme-Olivier Delb auprès du journaliste David Doucet dans son livre La Haine en ligne. Militer sur internet relève en effet de la liberté d'expression, mais dans les limites de la loi.

C'est ce que rappelle Gilles Clavreul le 6 janvier 2021, lors de son audition à l'Assemblée nationale pour le projet de loi renforçant les principes républicains. Il y dénonce «le règne de la liberté totale» en ligne au détriment des victimes «des attaques, des diffamations, des destructions de réputation en ligne». Le jour même, Jérôme-Olivier Delb s'en prend de nouveau sur Twitter à Rokhaya Diallo, à la suite d'un différend sur la formulation d'un tweet s'attaquant à Laurent Bouvet qu'elle a relayé: «T'inquiètes [sic], j'ai d'autres comptes [Twitter]. Je vais pas te lâcher après ce que tu as osé faire à mon pote. Je n'oublierais [sic] jamais.» L'ex-préfet Clavreul, directeur général de L'Aurore, likera ce message.

Sollicité, Jérôme-Olivier Delb accuse de son côté Rokhaya Diallo de harcèlement, qui lui vaudrait «menaces, attaques sur [son] entreprise et insultes».

1 — Nous avons décidé de ne pas publier ces captures d'écran en raison de leur caractère outrancier. Retourner à l'article

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