Politique

Si la gauche n'a aucune chance en 2022, c'est parce qu'elle a cessé d'exister comme réalité politique

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #7] La réunion des leaders de la gauche du 17 avril a fait primer les édiles sur les idées.

L'ancienne porte-parole d'EELV Sandrine Rousseau, le fondateur de Generation.s Benoit Hamon, le Premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure, la maire de Paris Anne Hidalgo, le secrétaire national d'EELV Julien Bayou, l'eurodéputé EELV Yannick Jadot et l'ancienne ministre de l'Écologie Corinne Lepage à la sortie de la réunion le 17 avril 2021 à Paris. | Thomas Samson / AFP
L'ancienne porte-parole d'EELV Sandrine Rousseau, le fondateur de Generation.s Benoit Hamon, le Premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure, la maire de Paris Anne Hidalgo, le secrétaire national d'EELV Julien Bayou, l'eurodéputé EELV Yannick Jadot et l'ancienne ministre de l'Écologie Corinne Lepage à la sortie de la réunion le 17 avril 2021 à Paris. | Thomas Samson / AFP

S'il y avait une seule raison de s'intéresser à la réunion des leaders de la gauche le 17 avril 2021, ce serait la constatation des progrès accomplis à cette occasion non pas sur le chemin de l'union de la gauche mais sur celui de la simulation. L'événement allait au-delà du théâtre de la ruse et du calcul politique, au-delà de l'intrigue même. Ce jour-là, la gauche n'a rien accompli d'historique, c'est un euphémisme que de le rappeler, elle a basculé dans une parodie d'elle-même. Quarante ans presque jour pour jour après l'élection de François Mitterrand, elle a rejoué l'union de la gauche. À ses dépens.

La pièce se jouait à huis clos dans une salle de réunion d'un hôtel du Xe arrondissement, à deux pas du canal de l'Ourcq, en plein boboland. On aurait pu imaginer un lieu plus symbolique (la Bourse du travail ou la Mutualité par exemple) pour ce remake du 10 mai 1981, mais l'affaire avait été montée si rapidement qu'on n'avait sans doute pas eu le temps de penser aux symboles. On était là, c'était déjà ça.

Répondre aux sondages par des signes

Une vingtaine de responsables politiques plus ou moins connus mais réputés de gauche se pressaient aux portes de l'Holiday Inn comme des candidats à un jeu de télé-réalité. Le casting primait sur le décor. Les édiles sur les idées… S'il s'agissait de faire nombre, l'image était réussie. Quant à incarner une force et une alternative, c'était une autre affaire.

La réunion n'avait visiblement pas pour but d'apporter une réponse politique à la crise que traverse le pays (sanitaire, économique, politique, symbolique) et d'opposer une méthode à l'improvisation du pouvoir mais de donner la réplique à une rumeur née d'un sondage qui accréditait une victoire possible de Marine le Pen à l'élection présidentielle [une probabilité appuyée depuis par une étude, ndlr]. Cette réunion s'inscrivait dans une boucle de rétroaction médiatique qui consistait à répondre aux sondages par des signes. Donner des signes rien de plus, des signes d'union, des signes de réunion. Non pas un programme commun mais un vague agenda, non pas le choix d'un candidat d'union mais une logique d'élimination par sondage comme dans la télé-réalité.

«C'était bien de se redire les choses, comme dans les vieux couples», selon l'écologiste Sandrine Rousseau. | Thomas Samson / POOL / AFP

«Nous nous sommes réunis pour la première fois depuis longtemps, c'est une bonne nouvelle en soi», a affirmé Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS). Selon le responsable politique, pour gagner en 2022, «il faut un candidat de rassemblement». «Ceux et celles qui se désespèrent de la politique peuvent se dire que quelque chose est en train de se passer». «Très positif», «très prometteur», «une bonne ambiance», se félicitait-on de toutes parts. «Ce n'était pas inintéressant, et il n'y a pas eu un mot plus haut que l'autre», notait l'eurodéputé (Gauche républicaine et socialiste) Emmanuel Maurel. «C'était pas mal. Tout le monde a conscience de la gravité du moment, et de notre responsabilité collective», renchérissait Yannick Jadot. Selon l'écologiste Sandrine Rousseau, la réunion avait le sens d'une psychothérapie de couple: «On s'est longuement parlé, c'était bien de se redire les choses, comme dans les vieux couples.»

Un grand cadavre à la renverse

Ce qui était remarquable dans cette réunion, ce n'était pas la mise en scène mais l'absence de toute mise en scène. Ne parlons pas de protocole ou d'étiquette. Aucune des règles formelles qui régissent les rencontres diplomatiques ou les réunions de sections de partis et d'associations n'étaient respectées. Tout juste un flashmob convoqué à la hâte sur les réseaux sociaux. Chacun portait son masque, ce qui atténuait les différences de notoriété. Seul Jadot se distinguait par sa haute taille et semblait exercer sur le groupe une sorte d'ascendant mystérieux. Le projet de casse électoral, c'était lui. Pour un peu on l'aurait pris pour le professeur de La casa de papel, le sens de l'organisation en moins.

L'eurodéputé (EELV) Yannick Jadot le 17 avril 2021. | Thomas Samson / AFP / POOL

Ni ordre du jour, ni compte rendu. Le choix des invités ne répondait à aucun critère de représentativité. Le Parti socialiste avait cinq représentants. La France insoumise un seul. Les écologistes affichaient pas moins de trois candidats au compteur. L'entrée et la sortie de l'hôtel furent laissées à la loi du va-comme-je-te-pousse. Les invités étaient clairement là pour prendre la pose. Celle de l'union. Faute de programme commun, on se contenta d'une vague promesse: on se reverra. À un an de l'élection présidentielle, qui peut croire encore à une alternative de gauche au duel Macron-Le Pen annoncé par les sondages?

On peut avancer une explication à cette situation. Si la gauche n'a aucune chance d'accéder au pouvoir en 2022, ce n'est pas parce qu'elle est divisée, coupée en deux blocs irréconciliables –ce ne sont là que des effets secondaires–, c'est tout simplement qu'elle a cessé d'exister comme réalité politique.

Un cynisme sans passion

Tout au long du XXe siècle, le marxisme l'avait implantée dans le réel capitaliste et lui avait confié un rôle de négociatrice dans le partage des revenus du capital et du travail. Depuis les années 1960, la gauche avait ajouté à la lutte contre les inégalités économiques, des revendications dites culturelles puis sociétales, écologiques enfin. Elle ne voulait plus seulement changer le travail mais la vie toute entière. Puis elle oublia le travail. En abandonnant le terrain des rapports de production, la gauche a connu une sorte d'assomption dans le ciel des valeurs. Elle a cessé de défendre les intérêts des travailleurs pour se faire l'avocate des droits de l'homme. De sociale, la gauche est devenue «divine», selon le mot de Jean Baudrillard à la veille de 1981. Jack Lang ira jusqu'à affirmer que le 10 mai «les Français avaient franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière».

Les rapports de force qui structuraient jusque-là le réel politique ont perdu leur sens. Depuis l'effondrement du communisme et la fin des grands récits d'émancipation, les socialistes conçoivent la politique comme un théâtre moral où s'affrontent des «valeurs». Qu'il s'agisse du social ou du sociétal, de l'économie ou de la diplomatie, ses représentants se sont institués en leurs ardents défenseurs: humanisme moralisateur, droit d'ingérence néocoloniale, laïcité exclusive, rigueur comptable, etc.

Depuis trente ans, la gauche au pouvoir, privée de repères et convertie au néolibéralisme, s'effondre en elle-même comme un astre mort. Elle a passé deux septennats à conjuguer la gestion néolibérale de la crise et l'auto-simulation des valeurs. La dyarchie du pouvoir politique sous la Ve République (président vs Premier ministre) a cédé la place à un duopole plus fonctionnel: gestion et communication. Delors et Pilhan. La gauche y forgera sa culture de gouvernement, ses leaders, leur pseudo-vertu. Nous vivons toujours dans ce vertige de la simulation dont le quinquennat Hollande aura été un moment fort. La politique y a perdu sa passion cynique pour s'abandonner au cynisme sans passion d'une gauche de comédie.

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