Politique

Que restera-t-il de la campagne présidentielle française 2022?

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #56] Elle fut principalement une suite d'accrocs, de diversions, de tentatives qui n'avaient d'autre but que de mettre en échec la déprimante perspective d'un duel Macron–Le Pen.

Emmanuel Macron lors du Sommet du G7 à Elmau en Allemagne, le 26 juin 2022 |  Brendan Smialowski / Pool / AFP
Emmanuel Macron lors du Sommet du G7 à Elmau en Allemagne, le 26 juin 2022 |  Brendan Smialowski / Pool / AFP

Cette chronique #56 est la dernière de la série consacrée à la campagne électorale que nous avions intitulée «La fabrique d'une élection». Parler de fabrique d'une élection, cela ne signifie pas qu'il y ait un deus ex machina derrière le scrutin, un grand manipulateur qui guiderait les électeurs (via le storytelling, l'agenda, la maîtrise du débat, les réseaux sociaux, les sondages, les médias, les algorithmes) vers le résultat souhaité. Une élection ça se construit, ça se fabrique; on peut aussi la détourner, la désorienter, la suspendre. Mais n'en déplaise aux complotistes, il n'y a pas de Big Brother dans les coulisses, une campagne est toujours l'œuvre d'une pluralité d'acteurs.

C'est pourquoi suivre une campagne ne saurait se limiter à suivre les candidats sur «la piste» comme disent les journalistes américains, c'est-à-dire à les accompagner d'une primaire à l'autre, et de meeting en meeting, au cours de leur traversée de l'Amérique. En 2000, David Foster Wallace s'est plié à l'exercice en suivant le candidat McCain (celui de la primaire républicaine de 2000 qui sera battu par Georges W. Bush et non pas celui de 2008 qui affrontera Barack Obama). Mais il ne s'est pas contenté de suivre le candidat sur la piste, il a suivi les pisteurs, cette cohorte de journalistes qui accompagnent les candidats de ville en ville, et qu'il décrit comme une bande de somnambules agités de tics et soumis à des rituels comiques.

Dans Considérations sur le homard, Wallace décrit par exemple ce qu'il appelle la «Valse Cellulaire» qui se reproduit chaque jour, «une douzaine de journalistes, chacun à 15 mètres de distance de son prochain, par souci d'intimité, et tous déambulant lentement dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, portable à l'oreille. Il y a quelque chose de curieusement adorable dans ces différents cercles de Valse, qui sont de diamètre, de longueur de pas et taux de rotation variés…»

La fausseté naturelle de la vie politique

Nous n'avons pas en France de primaires comparables à celles des États-Unis, et «la piste» de la campagne se réduit à une série de bonds discontinus de meetings en talk-shows et de déambulations médiatiques en bains de foule faussement spontanés.

Une campagne électorale à l'américaine est impossible en France car elle ne dispose pas de ce «chronotope» de la route si utile pour raconter une histoire semée d'embûches et de péripéties au cours de laquelle le candidat est mis à l'épreuve de sa propre volonté d'être candidat. D'où ce caractère parodique des campagnes françaises qui ajoute à la fausseté naturelle de la vie politique, l'imitation surjouée du modèle américain. Les «spin doctors» écrivent au jour le jour le récit de la campagne, les médias l'orchestrent, les réseaux sociaux l'agitent, les sondages gèrent la tension narrative de la campagne, créent le suspense ou la surprise, les organisateurs de meetings lui donnent sa théâtralité artificielle.

Ainsi a-t-on assisté à un processus chaotique enchaînant les récits avortés, les non évènements et les non candidats.

La campagne a eu du mal à démarrer comme un moteur encrassé, privé d'enjeu et de suspense par le duel annoncé par les sondages entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Les deux favoris retardèrent autant qu'ils le purent leur entrée en campagne pour préserver leur capital électoral. Mais toute la campagne ne fut qu'une suite d'accrocs, de diversions, de tentatives qui n'avaient d'autre but que de mettre en échec cette déprimante perspective.

Ainsi a-t-on assisté non pas à une nouvelle débauche de «storytelling» mais à un processus chaotique enchaînant les récits avortés, les non évènements et les non candidats: vraie-fausse campagne d'Arnaud Montebourg, vraie-fausse primaire populaire, vraie-fausse victoire de Christiane Taubira... Au Zenith, Valérie Pécresse lança à son public un «Vous m'avez manqué» directement emprunté (sans copyright) à la saison 3 de la série Borgen mais elle empruntait plus encore par sa démarche et son débit vocal à la série Real Humans et ses robots humains; moment sans précédent de robotisation d'une candidate.

Fabien Roussel importa dans la campagne communiste sans même y prendre garde le thème archi rebattu de la viande véhiculé par l'alt-right américaine et le lobby du bœuf au Brésil… et Anne Hidalgo reléguée au fin fond du classement dut porter jusqu'au bout sur son chemin de croix le linceul à l'effigie de François Hollande qui, fidèle à sa réputation de «monsieur petite blague», sembla s'en amuser.

Zemmour et le discrédit

Mais c'est Éric Zemmour qui a incarné au plus près la logique parodique du discrédit, assumant le caractère carnavalesque des campagnes populistes de Boris Johnson, de Donald Trump, de Jair Bolsonaro ou de Matteo Salvini en Italie. Zemmour a fait dérailler la campagne et le scénario écrit d'avance du duo Le Pen-Macron. En recourant à la simulation (sa vidéo gaullienne de candidature) au double jeu (Pétain/de Gaulle), à la parodie (le gaguesque de Papacito), au complotisme (le grand remplacement), Éric Zemmour a réussi à hacker la campagne avec l'aide des chaînes d'info en continu en la transformant en une suite de gags provocateurs, animé par un nouvel esprit Canal Plus à l'usage des fachos.

Tant que Zemmour incarnait la figure politique du discrédit, il fondait sa légitimité de manière paradoxale, non pas sur un crédit quelconque, une expertise reconnue mais sur le discrédit qui le frappait, la rumeur ignoble qui l'entourait, le mépris qu'il inspirait. Son échec n'a invalidé en rien cette énergétique perverse. Bien au contraire, il l'a confirmée.

À se croire porté par une vague d'adhésion et même d'amour, Zemmour a perdu son aura d'infamie.

L'enlisement de sa campagne à partir du mois de mars n'est pas dû seulement à la guerre en Ukraine mais à sa tentative de se présidentialiser. En chaussant ses fines lunettes, le Z a perdu l'aura du provocateur qui avait fait son succès. Il s'est normalisé. Il a pris au sérieux sa campagne, il est devenu ennuyeux. Il a cru revêtir les habits du présidentiable, il est apparu comme un candidat qui singeait maladroitement la fonction. Du coup, le discrédit qui s'attache à la fonction a changé d'âne et s'est retourné contre lui.

À se croire porté par une vague d'adhésion et même d'amour, Zemmour a perdu son aura d'infamie, il s'est dé-déligitimé. Porté au pinacle par les chaînes d'info en continu, il fut jeté en pâture aux foules et leur fournit son dernier récit de campagne en forme de «revenge porn» politique. Car tel un acide corrosif, le discrédit a la propriété de se discréditer lui-même (Trump, Johnson, Salvini, même Beppe Grillo ne rit plus).

Un rituel de dévoration

Le rituel de «la piste» aux États Unis n'a pas d'équivalent en France. Mais il fournit le modèle de cette cérémonie cannibale qui régit désormais les campagnes politiques. La fabrique d'une élection n'est pas un processus de sélection des candidats mais un rituel de dévoration au cours duquel les candidats sont soumis à une épreuve de surexposition et d'endurance, une série de stress test déshumanisants.

David Foster Wallace brossait en 2000 une série de portrait féroces de ces politiciens déshumanisés et qui vaut aujourd'hui pour toutes les classes politiques occidentales. «Al Gore, on ne peut mieux décrit par le preneur de son de CNN, Mark A., comme un individu “d'apparence étonnamment vivante; Steve Forbes, avec son front moite et son gloussement timbré; G.W. Bush, avec son rictus patricien et sa langue de bois estropiée; même Clinton en personne, avec son gros visage rougeaud faussement amical et ses “Je ressens votre douleur”. Des hommes qui ne ressemblent même pas assez à des êtres humains pour qu'on les déteste –ce qu'on éprouve quand ils entrent dans notre champ de vision n'est qu'un écrasant manque d'intérêt, une espèce de décrochage en profondeur qui est souvent une défense contre la douleur. Contre la tristesse. De fait, la raison la plus probable pour laquelle si peu d'entre nous nous soucions de politique, c'est que les politiciens modernes nous attristent, nous blessent profondément de diverses façons qui demeurent difficiles à nommer, et encore plus à évoquer.»

Rendez-vous à la rentrée pour une nouvelle série sur Slate.fr, «Backstage», qui s'efforcera d'explorer les tendances qui traversent nos sociétés, celles qui ne sont pas sous les feux des projecteurs mais qui animent nos corps, nos attentions, nos désirs.

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