Politique

Avec la Nupes, la politique est de nouveau un moment d'intense discussion

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #52] La campagne des Insoumis élargie à toutes les composantes de la gauche n'a pas seulement rendu possible cette union qui fait la force, elle a créé une chambre d'écho qui s'est étendue à tout le pays.

Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de campagne de la Nupes à Caen, le 8 juin 2022, en vue des élections législatives des 12 et 19 juin. | Sameer Al-Doumy / AFP
Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de campagne de la Nupes à Caen, le 8 juin 2022, en vue des élections législatives des 12 et 19 juin. | Sameer Al-Doumy / AFP

Après des mois d'une atmosphère mortifère, cette fin de campagne prend des airs de carnaval libérateur. Inversion du haut et du bas. Prime à l'impertinence populaire. Destitution des traîtres de comédie (Valls, Blanquer, Zemmour). Ce n'est plus la tyrannie des bouffons qui mène la danse, mais le joyeux carnaval d'un peuple endiablé. Pas sûr qu'on apprécie dans les hautes sphères.

Une ribambelle de masques envahit les rues, les islamo-gauchistes et les wokistes ont fini de raser les murs, la joie rafle la mise. On voulait une bifurcation, c'est un retournement. Ainsi va l'humeur des peuples. Le président prestidigitateur qui enchantait le public avec ses tours de magie a perdu de sa superbe. Les cartes se sont embrouillées dans ses mains et, du chapeau des législatives n'est pas sorti le lapin attendu, mais le V facétieux de la victoire. Le sort s'acharne contre lui, lui joue des tours.

Il ne fait pas campagne, jouant la montre dans son palais de calculs, tandis que le grand méchant loup Mélenchon, parcourant la France en tous sens, gagne le cœur des foules. S'il en sort, allant à leur rencontre, il suffit d'une lycéenne croisée en chemin pour lui lancer un mauvais sort, une question qui prend sur les réseaux sociaux l'allure d'une ritournelle moqueuse. Envoie-t-il ses gendarmes pour faire taire l'ingénue, le voilà caricaturé mauvais prince des comptines, envoyant la maréchaussée contre une lycéenne coupable seulement d'avoir posé une question au président.

Dépolitisation démocratique

Ce cycle mauvais qui s'empare des événements sous forme d'actes manqués et de contre-performances, c'est la logique immanente du discrédit qui finit toujours par se discréditer lui-même, tel un Saturne dévorant ses enfants et qui s'est manifesté à travers la campagne autodestructrice de Zemmour, porté au pinacle par les chaînes d'info en continu puis jeté en pâture par ces mêmes chaînes au discrédit de la population, avant de finir bizuté à Saint-Tropez. Celui qui fait campagne par le discrédit périra par le discrédit.

Dans les campagnes performatives modernes, il s'agit moins de débattre que de capter l'attention. On fait campagne en cercle restreint, avec quelques arguments, une cellule riposte, un agenda médiatique. Et c'est à peu près tout. Pourquoi s'encombrer de citoyens, quand il s'agit de confier le pouvoir à des experts et des spin doctors? Pleurer à chaque soir d'élection sur les taux d'abstention croissants, c'est faire preuve d'hypocrisie. Parler de fatigue démocratique pour expliquer la désaffection des électeurs est un pur euphémisme.

L'abstention n'est pas un obstacle mais le produit de cette dépolitisation démocratique que Joan Didion dénonçait dès 1988. «Il était clair, écrivait-elle, que le processus politique s'était déjà dangereusement éloigné de l'électorat qu'il était censé représenter. Il était également clair en 1988 que la décision des deux grands partis de masquer toute distinction possible entre eux et, ce faisant, de restreindre le terrain contesté à une poignée d'électeurs “cibles” sélectionnés, avait déjà imposé une pression considérable sur la base de l'exercice démocratique, celui d'assurer aux citoyens de la nation une voix dans ses affaires. Il était également clair en 1988 que la manipulation rhétorique du ressentiment et de la colère conçue pour attirer ces électeurs cibles avait réduit le dialogue politique de la nation à un niveau si désespérément bas que sa plus haute expression était devenue une nostalgie pernicieuse. Peut-être plus frappant encore, il était clair en 1988 que ceux qui étaient à l'intérieur du processus s'étaient figés dans une classe politique permanente, dont la caractéristique déterminante était sa volonté d'abandonner ceux qui ne faisaient pas partie du processus. Tout cela était connu.»

Depuis 2008, la sorcellerie néolibérale a été démasquée par l'explosion des inégalités et le chômage de masse… Dénoncer l'assistanat coupable, incriminer l'égalité au nom d'une méritocratie hypocrite, culpabiliser l'hospitalité au nom d'un prétendu péril migratoire ne suffit plus à égarer les masses. N'a-t-on pas encore entendu, pendant cette campagne, bafouer les mots de liberté, d'égalité, de fraternité, au profit de soi-disant valeurs d'exclusion que personne, heureusement, n'a jamais eu l'idée d'inscrire au fronton des mairies?

Foule en colère

Ainsi la vie démocratique régresse vers toujours plus de gestion autoritaire et de spectacle. L'extrême droite y trouve sa fonction et sa raison d'être. Une fois sa mission accomplie, le pouvoir la remise dans les coulisses, on l'oublie jusqu'à la prochaine élection. À l'abri de sa non-participation aux gouvernements de droite, elle inspire depuis trente ans une entreprise de retournement de l'idéal républicain: en criminalisant l'immigration, en bâtissant des murs aux frontières, en encadrant la liberté d'expression, en surcodant l'identité et la citoyenneté par la religion.

C'est tout le mérite de la campagne de la Nupes que d'avoir bouleversé cette répartition des rôles et restauré une conception de la politique considérée non pas comme une série télévisée, mais comme un moment d'intense discussion. Car, on l'avait oublié, il n'y pas d'autre forme à la démocratie que l'attroupement spontané d'une foule en colère. C'est elle qui donne naissance au premier forum. C'est elle qui inaugure la grande dispute citoyenne qui fonde la démocratie.

La campagne des Insoumis élargie à toutes les composantes de la gauche n'a pas seulement rendu possible cette union qui fait la force, elle a créé un phénomène de résonance, une chambre d'écho qui s'est étendue à tout le pays. L'histoire des peuples connaît, comme la vie amoureuse des individus, des hauts et des bas. Il y a des périodes de bas voltage où la vie s'assombrit. Et puis, il y a ces moments de haut voltage que les cyniques qualifient d'irrationnels et que Deleuze qualifiait de «devenirs révolutionnaires», des moments qui libèrent des champs de possibles.

Revoilà le peuple absent

Les révolutions sont des coups de foudre à l'échelle des peuples qu'on peut toujours taxer après coup d'illusoires, mais qui transforment en profondeur nos perceptions. Comme l'amoureux se surprend soudain à acheter un bouquet de fleurs à sa bien-aimée, le peuple français périodiquement retrouve le chemin du fleuriste. Soudain, il est d'humeur printanière. Il descend dans les rues, il envahit les places. Revoilà le citoyen qui avait disparu des campagnes électorales soumises à la bêtise narrative, celles qui nous font choisir un candidat comme une marque, dans un mouvement de sympathie dévoyée. Le citoyen exulte. La campagne s'emballe, opère un triple déplacement du débat public.

Primo, de la scène du souverain et de ses rivaux vers la scène du forum, de la place publique. Secundo, elle met à l'agenda un changement social mais aussi un changement de perception. Tertio, elle rend contagieux un certain état d'esprit: le renversement ironique du haut et du bas, l'esprit du carnavalesque qui préside aux périodes de grand bouleversement.

C'est à l'émergence d'une langue nouvelle qu'on repère un changement social. Le droit de nommer les choses autrement, d'abattre les murs rhétoriques, d'enrichir la langue commune. Faire acclamer les mots de «partage», de «solidarité» par des assemblées citoyennes (des assemblées et non pas des foules imbéciles qui acclament un leader), c'est ce qu'a réussi Mélenchon, un renversement syntaxique, un décadrage discursif.

Loin des «éléments de langage» qui sclérosent la parole politique, Mélenchon emploie une langue qui se souvient de Rabelais, de Villon, mais aussi de Brassens. Aux «ébahis de la com'» qui ne savent qu'imiter les campagnes à l'américaine, Mélenchon oppose l'histoire de la France de l'émancipation. Ainsi, revoilà le peuple absent, le «peuple qui manque», disait Gilles Deleuze, un peuple qui s'était détourné de la gauche...

C'est une forme d'alchimie qui fait qu'un ensemble de causes rationnelles et irrationnelles trouvent à un moment donné une expression politique adéquate, c'est-à-dire une syntaxe et un récit dans lesquels une majorité se reconnaît. C'est cela, la politique. Et nous n'avons pas d'autre raison de l'aimer.

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