Politique

La Nupes, un événement qui déjoue les scénarios de la ​Ve​ République

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #49] La Nouvelle Union populaire écologique et sociale sonne comme la conséquence d'une crise de confiance dans les institutions de la Ve République.

Jean-Luc Mélenchon, lors de la première convention de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 7 mai 2022. | Julien de Rosa / AFP
Jean-Luc Mélenchon, lors de la première convention de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 7 mai 2022. | Julien de Rosa / AFP

Pour la première fois dans l'histoire, un accord général entre les partis de gauche est signé dès le premier tour des élections législatives. Ni le Cartel des gauches ne l'avait fait, ni le Front populaire, ni même lorsque la gauche avait signé le Programme commun, ni la gauche plurielle.

L'avenir dira si ce phénomène est durable ou s'il est le fruit d'une conjoncture électorale. Mais plutôt que d'attendre son verdict, mieux vaut tenter de comprendre ce qui est en jeu dans ce moment politique. Car les commentateurs, sondeurs et politistes ne cessent de confondre deux choses: l'avenir des partis politiques et le devenir politique des gens, les fluctuations des intentions de vote et les inflexions de la conscience collective qui obéissent à des mouvements par nature imprévisibles.

La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) est apparue dans notre galaxie politique parfaitement cartographiée telle une constellation inconnue, légèrement voilée, profilée comme une figure géométrique abstraite reliant comme autant de points les différents partis qui la composent.

Les scénarios de la Ve déjoués

Alors, historique ou pas cette nouvelle union de la gauche version Nupes? La question n'a rien de rhétorique. Elle est stratégique. Elle est au cœur de l'enjeu de la mobilisation qui déterminera l'issue de la bataille électorale. Est-ce un phénomène structurant, une nouvelle construction politique ou un épisode de plus de la décomposition de la gauche? Est-ce un simple accord électoral de circonstance ou un nouveau front populaire surgi en treize jours –un chiffre qui pourrait inquiéter les superstitieux, mais qui a de quoi surprendre par sa rapidité tant la gauche nous a habitués dans son histoire aux interminables conciliabules d'appareils.

«Certains ont trouvé le feuilleton un peu long, ironisait Jean-Luc Mélenchon le 7 mai, à Aubervilliers, à l'occasion de la première convention de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Mais précisément, ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est que ce n'était pas un feuilleton: c'était une histoire.» Qu'un homme politique soit capable de distinguer feuilleton et histoire, intrigue de série et construction politique, «netflixisation» et écriture politique, c'est déjà, en soi, un exploit qui mérite d'être salué. Tant d'hommes et femmes politiques sont en train de mener des combats d'arrière-garde; Jean-Luc Mélenchon mène quant à lui la prochaine bataille. Et c'est ce qui le rend très, très dangereux.

«Nous sommes en train d'écrire une page de l'histoire politique de la France, insistait-il le 7 mai. Et parce que nous écrivons cette page de cette façon, nous pouvons prétendre écrire une page d'histoire de France.» L'événement avait de quoi surprendre notre fatigue démocratique après de longs mois d'une campagne médiatique désinvestie de toute projection vers l'avenir.

Et s'il est historique, c'est justement en ce sens qu'il surprend notre capacité de prévoir, qu'il déjoue les scénarios écrits d'avance par la Constitution de la Ve République dans toutes ses variantes (quinquennat et calendrier électoral compris) et qu'il ouvre un nouveau champ des possibles, dans lequel de nouveaux acteurs politiques peuvent trouver leur place.

Billet d'entrée dans un autre monde

Au-delà d'une adhésion à un ensemble de mesures économiques, sociales, écologiques, le bulletin de vote Nupes acquiert ainsi le sens d'un billet d'entrée dans un autre monde, une autre histoire, un autre peuple. Que vous soyez jeune ou vieux, femme ou homme, modéré ou radical, habitant des villes ou des banlieues, vous avez la possibilité d'écrire une nouvelle page de l'histoire collective. Vous devenez vous-même le narrateur de cette histoire…

Après des mois où l'on fut tenté à maintes reprises de tourner le dos à une non-campagne qui avait pour but explicite de reconduire le duo attendu Le Pen-Macron, l'inattendu est arrivé; il a surgi sous le signe ironique d'une victoire sans vainqueur, un gigantesque acte manqué électoral. Emmanuel Macron semblait paralysé par sa victoire, incapable de prévoir la suite; Jean-Luc Mélenchon, exclu du second tour, resurgissait au lendemain de sa défaite, comme galvanisé par son échec, déclarant un troisième tour, proposant de jouer «la belle», bousculant le calendrier électoral et l'esprit de la Ve République, en lui injectant le virus du parlementarisme.

Soudain, la campagne présidentielle rebondissait. À peine les résultats proclamés, un autre agenda prenait le dessus. La victoire tardait à s'affirmer, la fin refusait de finir, une autre campagne commençait avant que la précédente ne soit terminée. Le cours des événements refusait de rentrer dans le lit constitutionnel. Le vieux monde qui refusait de mourrir et le nouveau monde qui se faisait attendre depuis si longtemps s'étaient donné rendez-vous et cohabitaient soudain dans une image tremblée. Les signes divergeaient.

Le pouvoir règne par les images et les mots. Mais il peut aussi vaciller devant l'insurrection des signes et leur désynchronisation. Ce ne sont pas les intentions de vote qui font une élection en dernière instance, ce sont les signes. 2002 était un accident électoral; 2022 est un crash démocratique. La critique des institutions a été portée à son comble dans une campagne qui a aggravé la spirale de discrédit comme jamais. Tout le système des signes de la Ve République est entré en crise. On en vit quelques manifestations au cours de la campagne.

Valérie Pécresse, à son meeting de Villepinte, fit les frais de cette désynchroniation des signes. Éric Zemmour, lors de sa dernière intervention sur France 2, sembla vaciller sur ses jambes avant même que son score ne s'effondre. Et voici que la désynchronisation atteignait le prince au soir de son élection. Des reporters poursuivant dans Paris le véhicule présidentiel dans une imitation de l'élection de Jacques Chirac, finirent par se rendre compte qu'ils s'était trompés de véhicule et qu'ils accompagnaient le Premier ministre à Matignon. Acte manqué qui disait tout, peut-être, de l'inconscient de cette élection qui annonçait, peut-être, le basculement du pouvoir de l'Élysée à Matignon et venait mettre un peu de VIe République dans la Ve.

L'essence du peuple: surprendre

Jamais un président élu ou réélu n'était apparu au soir de sa victoire aussi peu grandi par l'élection. Il semblait privé de cette aura que donne le suffrage universel. Il n'était pas illégitime, mais comme démagnétisé. Au moment de rendre publics les résultats du scrutin, le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, pourtant rompu aux usages institutionnels, trébucha sur le chiffre des suffrages obtenus par Emmanuel Macron comme si l'histoire, par sa bouche, hésitait à reconnaître et à proclamer cette victoire qui ressemblait à une défaite.

Cette réélection était si peu inscrite dans la durée que le nouvel élu s'empressait de lui nier toute continuité, affirmant contre toute évidence: «Le peuple français n'a pas prolongé le mandat qui s'achève.» Il s'agirait d'un «peuple nouveau, différent d'il y a cinq ans [qui] a confié à un président nouveau un mandat nouveau». Surprenante actualisation de la formule de Brecht selon laquelle «le gouvernement doit élire un nouveau peuple».

Ce nouveau peuple était rassemblé le même jour à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis); il se présentait lui aussi à l'investiture. À l'Élysée, on avait assisté au spectacle d'une monarchie élective épuisée, incapable d'émettre les signes de son pouvoir et de sa légitimité. À Aubervilliers, un peuple débordant d'enthousiasme se pressait, un peuple impensable il y a encore quelques jours, qui prenait forme et couleurs dans cette nouvelle bataille électorale.

Car c'est l'essence même du peuple que de surprendre, d'imposer son timing et ses formes d'apparition, déjouant les systèmes d'alerte du pouvoir, comme le firent si bien les «gilets jaunes».

Porté au jour par une envie de changement trop longtemps différé, il débordait les partis qui le composaient et donnait l'image mouvante, chatoyante, d'un changement lui-même en train de changer. Non pas une simple addition d'individus, mais une multiplicité de personnes, certaines investies, d'autres cédant la place au nom de l'union, débordant le casting des candidatures individuelles pour se fondre en une volonté collective, s'élevant au-delà des individus qui la composaient, en une force en devenir, affirmant beaucoup plus qu'un rapport de forces, la mise en relation d'expériences singulières, de tous âges et conditions, distribuées sur tout le territoire et dans la profondeur de champ de la société.

«C'est nous les essentielles»

Ainsi, l'intervention la plus applaudie fut celle de Rachel Kéké, ancienne meneuse de la grève des gouvernantes et femmes de chambre de l'hôtel Ibis des Batignolles, à Paris, qui redonna dans son intervention verdeur et crédit à la parole politique. «La sous-traitance, c'est la maltraitance, le rabaissement, l'humiliation. Nous les femmes de chambre et les gouvernantes de l'hôtel Ibis des Batignolles c'est ce que nous avons subi, a-t-elle lancé. Nous avons mené cette lutte jusqu'à la victoire, pourquoi ne pas aller jusqu'à l'Assemblée, c'est nous les essentielles!»

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Car comme le rappelait le philosophe allemand Peter Sloterdijk, «c'est leur colère synchrone contre l'arrogance sans bornes des puissants qui a appris aux petites gens qu'ils voulaient désormais être des citoyens». C'est cela l'essence de la démocratie. Elle n'a pas d'autres acteurs. Ils, elles, les essentielles.

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