Politique / Société

Le PS n'a définitivement plus rien à raconter

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #43] Le Parti socialiste se cherche un récit, mais il n'en trouve pas les premiers mots. Le PS est sans voix. Il est aphone.

La salle de presse du siège du PS à Paris, le 18 décembre 2017. | Stéphane de Sakutin / AFP
La salle de presse du siège du PS à Paris, le 18 décembre 2017. | Stéphane de Sakutin / AFP

Un score à un chiffre en 2017 pour le PS, c'était déjà le signe d'un déclin historique. Mais un score à l'unité voire à deux unités en 2022, c'est un avis de mort clinique.

On aurait tort d'en faire porter la responsabilité à la seule Anne Hidalgo. Les raisons en sont nombreuses. L'échec du quinquennat Hollande et les divisions qu'il a provoquées au sein du Parti socialiste avaient déjà miné la candidature de Benoît Hamon en 2017. La candidature Macron, en jouant les voitures balais, a achevé le processus de décomposition d'un parti qui n'avait plus d'autres ambitions que la survie électorale de certains de ses membres.

Benoît Hamon avait été abandonné en rase campagne par son propre parti. Hidalgo a connu bien pire, elle a subi le supplice que certaines peuplades infligeaient aux membres des tribus vaincues; ils étaient réduits en esclavage et condamnés à porter un cadavre attaché sur leur dos.

Identité volatile

Le processus de décomposition de la social-démocratie en France a des causes qui sont plus anciennes encore et qui remontent à la défaite de Lionel Jospin à l'élection de 2002, elle-même liée à la conversion du Parti socialiste au néolibéralisme dans les années 1990 lorsque la gauche de gouvernement abandonna son électorat populaire, le terrain des luttes sociales et même tout terrain quel qu'il soit.

Depuis, les médecins de Molière n'ont pas manqué au chevet de ce grand corps malade, chacun y est allé de son diagnostic et de sa thérapie sans succès. La série Le Baron Noir fit office de bulletin de santé et de miroir complaisant devant lequel les leaders du PS s'attardaient, presque rassurés de constater des signes de vie ne serait-ce que dans le reflet d'une fiction. Privée d'ancrage dans la réalité, la gauche s'effondrait en elle-même comme un astre mort.

Cette chute n'est pas seulement électorale, ni même politique au sens strict, mais existentielle. L'identité du PS est devenue aussi volatile qu'un gaz. Le parti se cherche un récit mais il n'en trouve pas les premiers mots. Le PS est sans voix. Il est aphone.

Et cette crise ne date pas d'hier. En octobre 1993, Le Nouvel Observateur avait proposé à un échantillon de plus de mille sympathisants de gauche un choix de 210 mots pour établir une sorte de palmarès des idées favorites des «gens de gauche». Quelques années auparavant, on avait fait le même sondage: parmi les 210 mots présélectionnés, les sondés en avaient choisi dix-huit. En 1993, ils n'en avaient retenu plus que trois. L'héritage symbolique de la gauche avait fondu au soleil. Le hit parade des mots préférés des gens de gauche n'avait plus que trois entrées «révolte», «rouge», «nudité».

Ce n'est pas dans les archives du Nouvel Observateur que j'ai retrouvé ce sondage, mais dans un roman de Milan Kundera, La Lenteur (Gallimard, 1995). «Révolte et rouge cela va de soi, écrit Kundera. Mais la nudité? Que seule la “nudité” fasse battre le cœur des gens de gauche, que seule la nudité reste leur patrimoine symbolique commun, c'est étonnant.»

Changement d'imaginaire

Il y a vingt ans, les nuages de mots n'existaient pas encore et les Femen, ces jeunes Ukrainiennes qui s'attaquent, seins nus, aux symboles machistes, n'avaient pas encore déployé le topless comme l'étendard de la subversion. La nudité n'avait pas encore fait irruption sur la scène publique comme le nouveau visage de la révolte. Non, pas l'injustice! Non, pas la misère! Non, pas l'oppression! La nudité de la révolte. La révolte de la nudité.

Les seins nus des Femen sont des seins de combat, des seins performatifs, si on peut dire: ils déclarent la révolte, ils performent la révolte et, pour cela, ils empruntent à cette vieille iconographie du mamelon. Mammoplastie, mammographie de la révolte. Qu'elles se produisent place des Vosges devant l'appartement de DSK, ou place Saint-Pierre face au Vatican, les Femen réalisent une performance, qui vise à discréditer, à disqualifier le pouvoir masculin ou religieux. Elles opposent au cours d'échauffourées avec des forces de l'ordre casquées et viriles, la démonstration de force de leurs seins nus, l'exhibition désarmante de leur nudité, une forme de non-violence érotique: le duel des seins nus contre les matraques.

Le monde ouvert des temps modernes est devenu un piège qui a pour nom «mondialisation». La gauche ne l'a pas vu et s'y est engouffrée.

Seul un romancier pouvait déceler dans l'irruption de la nudité dans le lexique de la contestation l'indice d'un changement d'imaginaire qui allait s'incarner vingt ans plus tard dans de nombreuses manifestations médiatiques, comme celle des Femen bien sûr mais aussi de tous ces groupes et lobbies en tous genres qui n'hésitent plus à se mettre à poil pour donner du poids à leur revendication sur les réseaux sociaux.

«Est-ce là tout ce que nous lègue cette magnifique histoire de deux cents ans inaugurée solennellement par la Révolution française? se demandait Kundera. Est-ce là l'héritage de Robespierre, de Danton, de Jaurès, de Rosa Luxembourg, de Lénine, de Gramsci, d'Aragon, de Che Guevara? La nudité. Le ventre nu. Les couilles nues. Les fesses nues?»

Dans son dernier roman, La Fête de l'insignifiance, Kundera poursuit sa quête anthropologique de ce bouleversement symbolique. C'est le nombril dénudé qu'il brandit sur le seuil du nouveau millénaire, comme un signe des temps. C'est le totem d'une humanité qui a fait du nombril l'icône d'une identité close sur elle-même, ce nombril dénudé des jeunes filles que la mode a décidé d'exhiber sous le signe du crop top au début des années 2000. Il s'est répandu dans les rues à des millions d'exemplaires comme une performance collective, le défilé des nombrils innombrables, la déclaration d'indépendance du nombril. L'aventure du sujet maître et possesseur de la nature s'achève dans les rues de Paris par le ballet anonyme des nombrils.

Selon Kundera, toutes les grandes aventures de la modernité européenne subissent un processus d'achèvement paradoxal. Le monde ouvert des temps modernes qui s'offrait comme un territoire à découvrir et à explorer est devenu un piège qui a pour nom «mondialisation». Ce piège la gauche en France et la social démocratie en général ne l'a pas vu et n'a pas su l'éviter. Elle s'y est engouffrée.

«Après deux siècles de révolution technique, le sort de la planète a complètement échappé à l'homme qui n'est même plus maître de sa propre survie. Divisée en différentes civilisations, l'humanité a longtemps nourri le rêve lyrique de son unité future; aujourd'hui la planète est unie par la même histoire; mais celle-ci a le caractère d'une guerre ambulante et perpétuelle; l'unité de la planète signifie: personne ne peut s'échapper nulle part.»

La politique a cédé son rôle à la fiction, elle ne vise à rien d'autre qu'à se mettre en scène.

On a déclaré le monde sans frontières, mais les murs de séparation se sont dressés partout dans le monde. Nous sommes libres de nos mouvements, de notre parole et enchaînés à nos connexions, guidés non plus par les haut-parleurs des régimes totalitaires mais mezzo voce par la musique des smartphones. Les applis nous relient mieux que les défilés collectifs et les injonctions de la mode ont remplacé les circulaires du parti… Le marketing fait la guerre et enchante la communication de crise. La misère, la guerre, les épidémies, la pollution sont plus belles au soleil des séries télévisées.

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La politique a cédé son rôle à la fiction, elle ne vise à rien d'autre qu'à se mettre en scène. Triomphe du besoin de représentation sur le sentiment de l'impuissance à vivre. Quand on ne peut plus vivre les choses d'une manière authentique, il ne reste qu'à se représenter soi-même en train de les vivre. C'est ce spectacle de l'impuissance à vivre et à changer la vie qu'a donné le PS dans cette élection.

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